VERS LE FRONT, EN AVANT d'EGRI-PALANKA
Egri-Palanka, 17 juillet.
Nous venons de quitter ce matin, pour le front, le bivouac du quartier général de la première armée, établi, depuis le 14 juillet, à Tserni-Vrh.
Notre départ du camp du prince royal ne manquait pas de pittoresque. Aux premières lueurs du jour, on voyait sur les pentes abruptes et sauvages du Tserni-Vrh (Montagne Noire) quelques fiacres à l'aspect douteux, qui jadis avaient dû servir à véhiculer les élégants d'Uskub, et qui, maintenant, au milieu de ces scènes de guerre, haletaient péniblement en gravissant les contreforts rocheux de la montagne, alourdis de toute la mauvaise humeur d'étranges correspondants, aussi pesants que germaniques.
La belle jeunesse dont, avec Reginald Kann, je m'honorais d'être, caracolait sur quelques coursiers assez peu fringants et de taille minuscule autour du capitaine Stoïanovitch, chargé de nous guider.
C'est au milieu d'un paysage alpestre que de Tserni-Vrh nous descendîmes par une excellente route en lacets, aménagée par le génie serbe, sur Kratovo d'abord, puis sur la vallée de la Kriva que nous devions remonter jusqu'à notre gîte d'étape pour ce soir.
Kratovo, petite ville enfouie au fond du thalweg de la Kratovska, étroitement serrée entre deux murailles grises de rocs dénudés qui la dominent à pic, ressemble, avec ses toits de tuiles brunes et ses minarets rouges, à un champ fraîchement labouré où seraient fichées en terre des lances encore sanglantes. Quelques restes de ruines curieuses appartenant à l'époque de la féodalité byzantine attestent l'antique existence de la petite cité où plus rien ne vit, plus rien ne se meut. La guerre avec ses horreurs est trop près, les habitants ont disparu fuyant à l'aventure, et, dans les champs, les moissons sèchent sur pied, oubliées, inutiles. Cependant, un peu plus loin, des femmes, la faucille à la main, tranchent quelques épis et tentent, pendant qu'il en est temps encore, d'amasser le maigre butin de quelques gerbes.
Notre cavalerie d'avant-garde s'arrête soudain: une nouvelle désastreuse nous parvient, apportée par une estafette restée à l'escorte des voitures. Deux sapins ont versé: l'un d'eux portait la précieuse personne de Herr Professor K..., docteur de l'Université de Leipzig et correspondant des Leipziger Nachrichten. Le professeur avait trois dents cassées, mais, fait plus grave, il s'était effondré, paraît-il, au milieu d'un panier rempli d'œufs destinés à notre déjeuner, et tous, en chœur, d'estimer qu'il aurait mieux valu que le professeur se fût cassé quatre dents et qu'il n'eût point fait d'omelette. Nous volâmes cependant à son secours et nous eûmes la double satisfaction de le retrouver un peu meurtri, mais avec sa mâchoire intacte, tandis que par ailleurs notre provision d'œufs n'était pas trop compromise. Notre estafette avait exagéré.
A hauteur des contreforts de Strazin, réduit de la position serbe, nous rejoignons la grand'route qui de Kumanovo se dirige sur Egri-Palanka, gravit le col du même nom, et, redescendant sur Kustendil, mène directement à Sofia. C'est, à l'heure actuelle, la ligne de communication de la première armée serbe entière qui a serré sur le front Tsar-Vrh-Golemi, concentrant ses forces en vue de la bataille probable. La route nous apparaît sur toute sa longueur dans la vallée de la Kriva, surmontée de hautes colonnes de poussière épaisse, qu'inlassablement y soulève le double courant des convois qui montent et qui descendent. Nous nous plongeons dans ce brouillard opaque et nous atteignons enfin Egri-Palanka.
Situation générale du 17 juillet 1913.--Croquis par A. de Penennrun. Les disques grisés en traits verticaux et sans numéros désignent les divisions serbes; les disques avec numéros, les divisions bulgares. Depuis le 17 juillet, les Serbes sont restés stationnaires, mais l'armée hellénique a progressé jusqu'à Djoumaïa.
18 juillet.
L'écho de la canonnade, amplifié par les parois rocheuses de la vallée, nous éveille de bonne heure ce matin, cependant que des nuées épaisses se résolvent en pluie et voilent d'un épais rideau l'horizon hier soir encore si bleu, si clair, si radieux. Nous sommes campés sur les bords mêmes de la Kriva limoneuse et jaune, serpentant à travers la petite cité aux éternels toits de tuiles qui, depuis Smyrne, à travers la Thrace, et jusqu'en Macédoine, caractérisent les villages turcs. Le site d'ailleurs est ravissant: au fond du thalweg de la rivière entourée de hauts peupliers, de saules et de frênes, que la pluie rend encore plus verdoyants, Egri-Palanka, avec la couleur vive de ses maisons, ses fins minarets blancs, sa petite église grecque en torchis brunâtre, semble reposer et dormir, paradis du rêve et de la fraîcheur, au milieu des brutales réalités que la guerre et ses horreurs déchaînent autour d'elle.
Malgré la bienveillance constante dont nous sommes entourés, nous ne pouvons encore circuler seuls et courir aux positions comme l'envie furieuse nous en prend tandis que le canon continue à faire entendre sa voix dans la montagne. La journée se passe assez tristement sous un déluge d'eau. La soirée s'achève dans un orage terrible; les roulements du tonnerre se confondent bizarrement avec, ceux du canon, agrandis formidablement par l'écho des gorges profondes de la vallée de la Kriva.