L'APOTHÉOSE DES VAN EYCK A GAND
Notre correspondant de Bruxelles, M. Gérard Harry, nous écrit;
Le génie artistique a rarement reçu un hommage pareil à celui dont vient d'être l'objet, à Gand, la mémoire d'Hubert et Jean Van Eyck. C'est en 1432 qu'apparut au public leur chef-d'œuvre, leur merveilleux retable: l'Adoration de l'agneau mystique. Et c'est en 1913 que le monde dédie un monument aux admirables peintres. Leur prestige, loin d'avoir subi l'outrage du temps, reluit donc plus que jamais au bout de cinq siècles.
Le monument des frères Van Eyck, à Gand.
L'apothéose des Van Eyck ne résulte pas d'une simple initiative locale et flamande: elle traduit un sentiment universel. C'est un comité international, englobant jusqu'aux États-Unis, qui a voulu et payé ce monument, érigé sur le square Saint-Bavon, à côté de la vieille église qui garde les ossements d'Hubert Van Eyck et le morceau capital du prodigieux polyptique tronçonné par la cruauté des hommes et des événements en trois parties, dont une est exilée au musée de Bruxelles et une autre au musée de Berlin.
Oeuvre du statuaire gantois Georges Verbanck, ce monument est un peu massif, mais original et imposant. Sur les larges degrés, en hémicycle, un double cortège ascendant de personnages en bronze vert--adultes et enfants--figurant l'humanité de tous les âges vient faire l'offrande de ses fleurs, de son adoration, aux deux peintres immortels du quinzième siècle, assis côte à côte sur leur siège d'idéale royauté. Au dos du monument de pierre grise, sur lequel tranchent toutes ces figures, s'éploient les ailes d'un ange hiératique encadrant la Muse de l'Art pictural et dont les mains tiennent la couronne méritée par ces deux chefs de l'école des primitifs. Sur le soubassement du monument se détache une théorie de cartouches polychromes reproduisant les armoiries des pays qui ont souscrit à cette œuvre de glorification.
Rien n'a manqué, au point de vue de l'enthousiasme public, à cette exaltation des deux sublimes artistes. Le précieux passé flamand auquel ils appartinrent les a salués en quelque sorte, en même temps que la génération actuelle. Car, après les discours, un cortège historique, richement et archaïquement costumé, a défilé au son des fifres et des flûtes devant le monument. Et on eût dit les grands seigneurs et grandes dames de la cour de Philippe le Bon ressuscités pour venir s'incliner, comme la société du vingtième siècle, devant les images de bronze de leurs deux illustres contemporains.