«TANGOVILLE»

Par son nom même, bref, sonore, de tournure un peu exotique, mais se prêtant aisément à former des «composés» bien français, le tango était prédestiné à entrer dans nos mœurs. C'est là un signe certain de son triomphe: en même temps qu'il s'est installé en maître dans tous les salons bien dansants, il a conquis notre langue, qui lui a tout aussitôt ouvert les trésors de sa grammaire. «Voulez-vous tanguer?» interrogeait-on, le plus naturellement du monde, dans les bals de
Le peintre Flameng et son modèle, Mlle Forzanne. M. G. d'Annunzio et l'interprète de la Pisanelle, Mlle Ida Rubinstein.
l'hiver et du printemps derniers. Des chroniqueurs, qui sont les moralistes de notre siècle, ont dénoncé les méfaits de la «tangomanie», affection maligne, contagieuse, assurent-ils, et capable de faire tourner la tête aux plus sensés. Et voilà qu'un dessinateur toujours prompt à saisir les travers de nos contemporains, Sem, dont on aura reconnu, au premier coup d'œil jeté sur ces pages, le libre et plaisant crayon, nous présente, avec un album de dessins prêt à paraître, un nouveau mot, qui est encore un hommage à la danse du jour: Tangoville.

Le statuaire Rodin et sa dernière œuvre.

La «femme de Boldini» et son peintre.

Tangoville, entendez bien que ce n'est pas exclusivement cette capitale consacrée de l'élégance et du bon ton, cette résidence d'été de la mode, qui, comme on sait, se fixe traditionnellement, au mois d'août, sur la côte normande. L'année passée, à semblable époque, quelques croquis de Sem, choisis pour L'Illustration dans un précédent recueil, nous avaient apporté l'écho de la rivalité qui, plus profonde que les faibles eaux de la Touque, séparait les deux plages voisines, Trouville et Deauville. Les sœurs ennemies vivent-elles maintenant en paix, l'une et l'autre heureuse et prospère?
Le Dr Henri de Rothschild, auteur du Crésus joué à Londres, et son interprète, Mlle Dorziat. Ou la lutte se poursuit-elle, à coups de fêtes, d'attractions et de palaces? Beaucoup, cette saison, y sont, comme on dit, allés voir. Mais ce n'est plus là, aujourd'hui, pour le spectateur amusé de notre temps, la grande affaire. Tout a fini, non par des chansons, mais par du tango. On danse, à Trouville ainsi qu'à Deauville, on danse n'importe où et toute la journée, dans les salons, dans les casinos, sur les yachts, au bord de la mer, dans les bars, et presque dans la rue. Et si le, tango est roi, sans contredit, il tolère à ses côtés, pour varier les plaisirs, d'autres chorégraphies d'aujourd'hui et d'hier (l'impayable turkey-trott, la valse chaloupée, l'effréné two-step...).

Mais Tangoville ne se trouve pas que sur les rivages fortunés de la Manche. Elle est, cet été, à la mer, comme aux champs, comme à la montagne. Partout où les Parisiens se sont installés, aux quatre coins de la France, ils ont amené avec eux le germe de cette maladie dansante qui nous vient, dit-on, d'Argentine. Le vertige s'est emparé des villes d'eaux, il a saisi les stations balnéaires. «Every body is doing it now», dit le refrain d'une chanson anglaise qui fait fureur en ce moment de l'autre côté du détroit, et de celui-ci, et qui connaît la vogue de notre Petite Tonkinoise ou de notre Mattchiche. Il faut traduire, un peu librement: «Tout le monde aujourd'hui danse le tango.»

C'est toute une suite de divertissantes variations sur ce thème que nous donne Sem en son nouvel album, dont quelques dessins sont reproduits ici, avant son apparition. Avec une verve espiègle, une bonne humeur qui ne trahit nulle désobligeante malice, il a mis la «tangomanie» en images. Et l'on retrouve, en feuilletant les planches, pittoresquement coloriées, de ce recueil, les silhouettes familières de nos plus notoires contemporains, «pris» de tango, selon la fantaisie de l'ingénieux dessinateur, qui, s'il traite parfois un peu irrévérencieusement ses sujets, fait toujours sourire.

Les distractions du bled: un «petit air de phonographe»
offert aux indigènes de Ben-Slimam, venus à la ferme de Sidi-Sreier.