LES FEMMES NOUVELLES DU JAPON
Atarashiki Onna, les femmes nouvelles! On en parle beaucoup au Japon. Les magazines spéciaux, les graves revues, les quotidiens, s'attachent à définir leurs vertus ou à combattre leurs tendances. Si l'on en croit toute la littérature qu'a inspirée ce sujet si divers, les Japonaises traversent actuellement une période émouvante de leur histoire. Il n'est question que d'elles... Mais toutes ces polémiques servent-elles seulement à exercer la verve des publicistes nippons et des mignonnes authoresses ou bien marquent-elles une véritable évolution de la femme au Japon? Voilà ce qu'il s'agit de préciser.
Atarashiki est un adjectif qui signifie «nouveau» et, par extension: frais, agréable, d'une verdeur tendre et juvénile. Les partisans des femmes nouvelles le prononcent avec orgueil, indiquant par leur accent qu'une grande renaissance féminine commence. Au contraire, ceux qui ne croient pas aux femmes nouvelles ont l'air d'accoupler deux mots qui jurent en disant dédaigneusement Atarashiki Onna, car les défenseurs de la vieille école se refusent à admettre qu'il y ait rien de changé et que les idées subversives de l'Occident aient à ce point bouleversé la société de leur pays.
Pourtant, ils devront se faire une raison. Il y a des féministes dans l'empire du Soleil Levant. N'exagérons rien! Ces féministes ne sont pas prêtes à revendiquer leurs droits par la bombe--comme leurs cousines célestes de Canton ou de Pékin--et elles n'empruntent point aux alliées britanniques ces méthodes violentes qui ont défrayé la chronique mondiale. A part deux ou trois clubs très restreints, le féminisme intégral est même inconnu au Japon. Tout au plus est-il permis de constater quelques trémoussements féministes qui ne manquent ni de coquetterie ni d'originalité.
Japonaise d'aujourd'hui: Mme Tashiko
Tamura conférenciant.
Mais, en vérité, si, au point de vue politique, les prétentions de l'immense majorité des femmes sont encore d'une extrême modération, l'esprit nouveau qui pénètre tout le Japon n'a pas manqué de se manifester dans les milieux féminins. Sans partager les espoirs des leaders radicales qui escomptent déjà le triomphe des femmes nouvelles, on peut affirmer que le modernisme fait des progrès dans l'éducation féminine et que l'on prépare des générations d'un esprit bien plus hardi que les précédentes. L'évolution des moeurs précède et prépare l'évolution politique.
Et cette évolution des moeurs elle-même obéit aux nécessités économiques de l'heure présente.
Au Japon, comme dans les autres pays surpeuplés, la femme tend à négliger son foyer pour satisfaire aux besoins croissants de la vie moderne. Rien qu'à Tokio, où la population féminine compte 752.000 âmes environ, 191.000 travailleuses exercent leur industrie au dehors. La majorité d'entre elles sont couturières, employées de magasin, servantes, ouvrières dans les manufactures, qui se multiplient sans cesse autour de la capitale. Un grand nombre deviennent institutrices et actrices. Et ce n'est pas tout. On trouve maintenant des femmes médecins, des conférencières, des journalistes. A mon arrivée à Tokio, je fus congrûment interviewé, par la rédactrice d'un grand journal qui, avec force révérences, voulut bien me demander mes impressions sur le Japon! Quant aux femmes qui sont occupées dans les postes et télégraphes, dans les administrations de chemins de fer et dans les gares, comme secrétaires ou dactylographes, elles forment déjà une légion respectable. Les sujets de l'empire du Mikado, plus encore que les hommes des autres pays, avaient réduit les femmes à la portion congrue. Une réaction très nette se dessine et, s'il est vrai que la faim fait sortir le loup du bois, c'est au premier chef le besoin de se tailler une place au Soleil Levant qui incite la Japonaise à sortir de sa demeure.
Elle y a été aidée par l'importation des idées occidentales. Mais ses progrès ont--comme il fallait s'y attendre--donné lieu à des crises et à des discussions nombreuses. Voici une vingtaine d'années, d'enthousiastes apôtres réclamèrent l'éducation des femmes d'après nos principes libéraux. Brusquement les jeunes Nipponnes, qui avaient surtout bénéficié de l'enseignement familial, durent suivre nos programmes et apprendre les langues vivantes. Cette pédagogie occidentale mal digérée ne produisit aucun résultat satisfaisant. Quand les femmes dressées selon ces méthodes inadéquates se mariaient, elles avaient la mémoire bourrée de notions contradictoires et n'étaient point aussi séduisantes que leurs aînées qui, du moins, connaissaient les arts domestiques du pays, savaient orner la maison avec goût et n'ignoraient aucune des subtilités de l'étiquette charmante qui régnait partout auparavant. Elles choquaient leurs maris et leurs beaux-parents. On protesta contre cette éducation d'importation. Les écoles modernes, qui avaient été si à la mode, déclinèrent brusquement et tout faillit être compromis par ces essais hâtifs et imprudents.
Heureusement, les réformateurs ne se découragèrent point. Mais ils adoptèrent une tactique, plus sage, grâce à laquelle le modernisme et la tradition pouvaient se concilier. Des écoles d'adultes et' des écoles normales d'institutrices furent fondées par le gouvernement dans tous les districts, ainsi qu'une école pour les maîtresses d'école moyenne à Tokio. La sympathie du public fut peu à peu regagnée. Et voici que l'on recommence à envoyer en masse les jeunes élèves dans les établissements d'éducation où, tout en ne perdant rien de la grâce japonaise, on les aguerrit aux luttes pour la vie.
Bien mieux, depuis 1900, a été ouverte à Tokio, sous la direction de M. Jinzo Naruse, une grande université féminine. Ce pédagogue, qui est devenu fameux au Japon, a entrepris une remarquable croisade, depuis plus de vingt ans, en faveur d'une éducation à la fois conforme aux aspirations nationales et aux besoins nouveaux. Il avait beaucoup observé au cours de ses voyages en Amérique, et il rêvait de créer un établissement modèle où les femmes appartenant à toutes les classes de la société pourraient développer leurs facultés et fortifier leurs talents. Il gagna à sa cause des hommes tels que le défunt prince Ito, le prince Yamagata, le marquis Saionji, et quantité d'autres personnages influents qui l'aidèrent à jeter les bases de l'université féminine.
Après bien des batailles et des vicissitudes financières, elle est aujourd'hui en pleine prospérité. Plus de mille étudiantes la fréquentent. Plus de cent professeurs y donnent leurs leçons.
Et l'enseignement y est extrêmement varié. Depuis la maternelle jusqu'à la faculté incluse, tous les départements de l'activité féminine sont représentés là. Les trois enseignements, primaire, secondaire, supérieur, s'enchaînent harmonieusement, ou bien, si les élèves le désirent, elles bifurquent dans les écoles d'industrie, de commerce, d'agriculture, qui font partie de l'université. C'est un grand collège synthétique admirablement outillé. Je l'ai visité en détail, parcourant les salles d'études, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers de couture, les ateliers de dessin, les cuisines, les jardins, les champs d'expériences, les clubs. On compte bien une cinquantaine de bâtiments où règne le confort le plus moderne, et c'était pour moi un spectacle piquant que de voir ces étudiantes, là surveillant gravement les réactions chimiques, là s'exerçant à l'étiquette antique, ici apprenant l'algèbre, plus loin composant des bouquets délicieux.
D'autres, dans la classe de zoologie, classaient des papillons aux couleurs éclatantes, tandis qu'un groupe voisin préparait le thé selon les formules rigoureuses de la cérémonie ancestrale. C'était un mélange inattendu de modernisme, d'exotisme, de traditionalisme, de futurisme.
Le président Naruse, pendant notre excursion, me développait son programme:
«Nous voulons que nos jeunes filles prennent le sentiment de la responsabilité, me disait-il, et qu'elles ne soient point pour les hommes des compagnes serviles, sans initiative personnelle, sans idéal national. Certes nous n'avons pas l'intention de copier aveuglément les institutions d'Amérique ou d'Europe et de faire des Japonaises des intellectuelles à la mode de Boston ou des émancipées qui s'imaginent devoir prendre la place des hommes. Notre but, au contraire, c'est de leur inculquer un sentiment plus complet de leur rôle domestique en même temps qu'un patriotisme plus élevé. Nous voulons qu'en devenant des femmes éclairées elles restent avant tout des Japonaises.
» Au début de notre tentative, on nous accusait de préparer la destruction de ce particularisme exquis et de cette égalité d'humeur inaltérable de nos compagnes. Mais l'expérience prouve le contraire. Nos étudiantes conservent le goût des modes orientales. Comme vous pouvez le constater, elles continuent à s'habiller comme leurs mères et leurs grand'mères. Et quelle est la classe la plus fréquentée? Celle où l'on enseigne la science domestique, les arts du foyer, les travaux manuels. Les occupations agricoles sont aussi parmi les plus populaires et, sauf les jeunes filles qui se destinent à l'enseignement public, la plus grande partie des élèves se prépare surtout aux joies mieux comprises du ménage.»
Puis le président Naruse m'entraîna dans une vaste cour où une centaine d'étudiantes, armées d'un long bambou, se livraient à des exercices d'ensemble, comme les soldats à la caserne.
«Oui, poursuivit-il, on a complètement négligé jusqu'ici la culture physique pour les femmes japonaises. Ce que vous voyez là est encore une innovation de notre part. Les jeunes filles ont été habituées à rester claustrées à la maison et à se tenir accroupies pendant des heures et des heures. Grâce à la gymnastique rationnelle, aux sports, à la vie en plein air, nous leur rendons la vigueur nécessaire pour devenir de bonnes mères.»
On comprend qu'après cet entraînement, sans devenir des suffragettes, les jeunes diplômées de l'université de Tokio n'accepteront plus désormais sans discussion les principes du sage Kaibara qui furent si longtemps regardés comme un dogme dans la société japonaise.
La leçon de thé.
Voici ce que disait jadis le sévère moraliste: «La femme doit considérer son mari comme son maître et le servir avec humilité et tendresse, sans une pensée légère ou irrévérencieuse à son égard. Toute sa vie, la femme a pour devoir essentiel l'obéissance. Dans ses rapports avec son mari, son attitude comme son langage seront toujours empreints de courtoisie, de modestie, de souplesse conciliante, jamais insolents et intraitables, jamais impolis et arrogants. Ce sera là le premier et le principal souci de la femme. Lorsque le mari a donné ses ordres, l'épouse les suivra scrupuleusement. Dans le cas où elle douterait de leur signification, qu'elle s'enquière et qu'elle respecte ensuite à la lettre ses commandements. Si son mari lui pose une question à son propre sujet, qu'elle réponde avec précision. Répliquer d'une manière insouciante serait une marque d'impolitesse. A supposer que son mari se mette en colère, qu'elle obéisse avec crainte et en tremblant et qu'elle ne le heurte pas dans sa colère et son irritation. Une femme doit regarder son mari comme le ciel même!»
La classe d'histoire naturelle.
Les jeunes Japonaises s'émanciperont chaque jour davantage dans leur vie privée. Les relations des sexes ont fait l'objet de nombreuses dissertations de la part des moralistes et des romanciers. Les écrivains japonais, en copiant ou en traduisant les plus hardis de nos romans, ont considérablement développé chez la femme nipponne le désir de la responsabilité amoureuse. Les femmes nouvelles veulent tout d'abord avoir droit à l'amour de leur choix et non plus subir passivement le caprice de l'homme. Dans la multitude des revues féminines qui se publient actuellement au Japon, cette thèse est souvent mise en avant.
A L'UNIVERSITÉ FÉMININE DE TOKIO.--Le cours de cuisine.
Cependant, tout à l'extrême gauche de la société féminine japonaise s'agite un petit groupe d'intellectuelles qui visent l'affranchissement intégral. Il existe un club, le Seitosha--la société des Bas-bleus--qui a pour présidente Mme Hiratsuka Aki-Ko. Et j'ai rendu visite à cette Armande aux yeux bridés, toute menue, aux mains vives, qui manient le pinceau littéraire avec une dextérité étonnante et dont la réplique est non moins alerte dès que l'on attaque la question féministe. Mlle Aki-Ko est fort savante. Mais elle discute si finement, avec une conviction si éloquente, qu'elle ne saurait être accusée de pédantisme. Membre de la secte Zen, qui enseigne par-dessus tout la méditation religieuse, elle copie la gravité sereine d'un bonze lorsqu'elle expose sa doctrine. Elle est le type de la femme nouvelle dans ce qu'il y a d'odieux aux vieux Japonais. Néanmoins, elle ne s'habille pas à l'européenne. Fidèle à la tradition vestimentaire, elle porte toujours le ha-kama, qui est un compromis entre la jupe et le pantalon. Mlle A-ki-Ko a publié plusieurs romans, de nombreux articles de revues et elle donne des conférences très écoutées de ses disciples. Celles-ci--également cultivées--appartiennent presque toutes à la bonne classe moyenne, et certaines même sont issues de familles aristocratiques. Le Seitosha publie une revue mensuelle, le Seito (le «Bas-Bleu», naturellement), d'où les signatures masculines sont rigoureusement bannies. Les précieuses Nipponnes--qui ne redoutent nullement le ridicule--en assurent seules la rédaction.
Concours mixte de postiers à Tokio: exercice de calcul.
Mlle Aki-Ko voulut bien me faire cadeau du numéro où avait paru sa profession de foi. Que l'on me permette d'en transcrire les passages essentiels.
«Oui, s'écrie-t-elle, je suis une des femmes nouvelles. Du moins tel est mon souhait et je m'efforce de le réaliser tous les jours.
» Qu'y a-t-il de vraiment et d'éternellement nouveau? C'est le soleil.
» Je suis donc avec le soleil, voilà mon but, voilà où j'aspire.
» Une vieille maxime dit qu'il faut se renouveler chaque jour. La véritable grandeur et le renouveau se trouvent dans le soleil qui répand à chaque apparition des clartés nouvelles.
» La femme nouvelle maudit le passé qui date d'hier. Elle ne peut suivre en silence et avec obéissance le même chemin que l'ancienne femme, si cruellement traitée. L'homme égoïste la considérerait comme son esclave.
» La femme nouvelle détruira les lois et la morale rétrograde qui a été instituée pour la commodité du sexe masculin.
» Cependant les idées acquises hantent comme des fantômes l'esprit de la femme d'hier et elles poursuivent avec acharnement la femme de demain.
» La femme nouvelle doit combattre chaque jour ces fantômes. Un moment d'inattention et la femme nouvelle devient soudain une vieille femme.
» Non seulement elle a pour mission de détruire les règles anciennes et la morale instituée par l'égoïsme de l'homme, mais il faut créer un autre royaume où régneront des lois équitables, une morale renouvelée et la religion de l'avenir.
» C'est pour établir ce nouvel État que nous devons étudier, nous agiter et travailler de toutes nos forces...»
Un autre club, le Seiko-Kai (l'Association des femmes nouvelles), tenta au mois de mai d'organiser des meetings publics où les avocates de la cause féminine voulaient développer ce thème:» Libérons nos corps et nos âmes!» La police intervint et obligea Mlle Tashiko Tamura, l'une des leaders du mouvement, à rengainer ses arguments.
Mlle Hiratsuka Aki-Ko, présidente
du club des Bas-Bleus.
L'interdiction de ce meeting suscita les commentaires les plus opposés. Le journal Nippon prit galamment les choses: «Le progrès féminin, dit-il, ne doit nous causer ni regret, ni alarmes. Souvent le mécontentement que provoquent les conditions politiques existantes sert à élever le niveau général de la société. Vouloir le supprimer par des mesures brutales peut entraîner les plus graves conséquences.» C'est pour cela que le Nippon a déjà mis le gouvernement en garde contre son attitude intransigeante à l'égard du socialisme et les soi-disant idées dangereuses, et qu'il a invité l'attention publique à ne pas condamner aveuglément ceux qui professent ces doctrines. Pour les mêmes raisons, il considère que le mouvement en faveur de la femme nouvelle doit être traite avec magnanimité puisqu'il s'agit de l'émancipation de la femme.
Au contraire, le Kokumin n'avait pas assez de sarcasmes pour les héroïnes du jour. Il les accablait de son mépris et d'épithètes ridicules, prétendant que ce serait la ruine du système familial japonais si l'on écoutait leurs propositions subversives.
Les hommes n'étaient point seuls à combattre le modernisme féminin. Sous les auspices de Mme Kaetsu-Kôko et d'autres dames éminemment conservatrices, fut fondée à Kobé, au mois de mai, la Fujin Michi-no Kai (la Société pour l'encouragement des vertus féminines). A l'Atarashiki Onna, elles se donnaient pour mission d'opposer la Furuki Onna (la femme du vieux temps). La place de la femme est au foyer, et rien qu'au foyer, répliquaient-elles.
En vérité, les femmes nouvelles aux tendances féministes absolues ne sont encore que l'exception. Elles ne forment, comme nous l'avons dit, que deux ou trois clubs. Mais peu à peu d'autres les suivront de près ou de loin... A mesure que l'éducation se répandra, que l'université féminine éclairera les jeunes filles des classes moyennes, que des institutions du même genre se multiplieront et que le modernisme occidental invitera les femmes aux expériences hardies, les tendances que représentent aujourd'hui la poignée de féministes avancées s'affirmeront. Quant à vouloir déterminer une date même approximative à laquelle la société féminine sera dégagée des liens actuels, c'est là chose impossible. Le Japon est le pays des surprises. La tradition et les rêves d'avenir s'y sont parfois rejoints sans efforts et très rapidement. D'autres fois, malgré toutes les apparences, l'occidentalisme est resté très superficiel dans les réformes empruntées à l'Europe. Il semble que changer le sort de la femme jusqu'à lui accorder l'égalité c'est peut-être le plus gros sacrifice que l'on puisse demander aux Japonais du vingtième siècle. On ne vaincra leur actuelle manière de voir qu'après une longue résistance. Mais c'est justement pour cela que la bataille est si passionnante.
François de Tessan.
JAPON D'AUJOURD'HUI.--A Tokio: départ de Mlle Mori,
actrice du Théâtre Impérial, pour une tournée en Europe.
LE BAPTÊME DE LA LIGNE A bord du croiseur-école «Jeanne-d'Arc», les aspirants qui passent pour la première fois l'Équateur sont baptisés selon la vieille tradition maritime.
Phot. de M. Pierre Taillac.--Voir l'article, page 402.