LE MAROC QU'IL FAUT VOIR

II

LA CAPITALE DU VIEUX MAGHREB

Pour bien goûter le charme de Fez, il faut avoir l'âme orientale, c'est-à-dire se complaire dans la vie du Passé, si calme et si douce en comparaison de celle que nous fait notre civilisation moderne; il faut s'attacher à savourer la joie de vivre et non dévorer sa vie dans la fièvre et la trépidation de nos existences compliquées. Un abîme sépare cette sagesse orientale, que nous nommons parfois le fatalisme, de notre conception du bonheur. Le progrès scientifique gagne chaque jour du terrain sur les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme asservit de plus en plus la nature à sa volonté conquérante, pour satisfaire d'ailleurs des besoins de jour en jour plus impérieux et nouveaux. Besoins factices! Tourbillon insensé! Orgueil et démence!... dira l'habitant de Fez, le Fazi, fier de sa civilisation traditionnelle--faite du souci d'un bien-être approprié au climat et tenant en grand honneur le luxe--fier de sa ville, fier de la jalouse indépendance qu'il a su y garder...

Tout semble réuni, d'ailleurs, dans cette capitale du vieux Maghreb pour justifier cette prédilection et en faire un lieu de délices pour les Orientaux. D'abord on y trouve de l'eau à discrétion. Elle est fournie en abondance par l'oued Fez, né à quelques kilomètres sur les plateaux du Sud-Ouest et qui dévale en cascades dans la ville. Mille et mille fois dispersée en conduites souterraines, cette eau va dans chaque maison entretenir la fraîcheur des jardins, gazouiller dans les cascatelles, glouglouter dans les bassins de marbre. Bruits délicieux aux oreilles orientales pour lesquelles, dit le proverbe arabe, il n'y a que trois sons délectables: le murmure de l'eau, le tintement de l'or, la voix de la femme aimée.

Le climat particulièrement tempéré de la région de Fez vient ajouter au charme de la vieille cité maugrabine.

Puis ce sont les palais, les maisons particulières, rivalisant de luxe et de beauté; les jardins qu'embaument les roses, les orangers et les jasmins et où tant de fleurs vives aux parfums exquis s'épanouissent à peu près en toutes saisons donnant l'illusion d'un éternel printemps...

Viennent enfin, pour compléter l'enchantement, les traditions de faste et de confort qui se sont transmises dans l'art de recevoir les hôtes: chère exquise, attentions délicates, petits soins de tous les instants. A peine introduit dans la somptueuse demeure d'un Fazi, le visiteur est aspergé de parfums, enveloppé de vapeurs odorantes dont les volutes bleuâtres s'échappent des cassolettes où brûlent le bois de rose, la myrrhe, l'encens ou le santal.

Des coussins moelleux et de riches tapis l'invitent au repos; des aiguières d'eau parfumée lui sont présentées pour le lavage des mains. Le thé à la menthe lui est servi. On lui donne à fumer, on l'éventé, on s'empresse autour de lui.

Le reçoit-on à dîner? Des mets nombreux et variés sont apportés, dans de superbes plats tenus au chaud par des cônes de sparterie et combien savants, combien soignés! Poulets, pigeons, épaules d'agneaux, viandes rôties ou cuites à l'étuvée parées de légumes de toutes sortes, gâteaux au miel, fruits, couscouss ou, que sais-je encore, et d'innombrables pâtisseries.

La maison d'El Mokri, à Fez.

--Partout où nous avons été reçus, me disait mon fidèle Omar el Djerouni (un Algérien qui, depuis quelques années, m'accompagne dans mes voyages en Orient), que ce soit chez les émirs de Damas ou les grands personnages de Turquie et d'Égypte, chez les riches négociants de Tunis, de Stamboul ou du Caire, partout on nous servait, tu te souviens, des poulets coupés en petits morceaux; mais ici, au Maroc, «chacun son poulet»;--et il s'extasiait devant cette munificence.

Il est vrai que chaque grand dîner marocain, et particulièrement à Fez, représente une hécatombe de volailles. Pour cinq convives on servira, par exemple, cinq poulets cuits au carry indien, comme premier plat, puis ce seront cinq poulets aux olives et, ensuite, dix ou douze pigeons au cumin et encore un nouveau plat de cinq poulets farcis aux amandes, suivi d'un cinquième plat de poulets ou de canards à l'étuvée, sur un canapé de pilaf, le tout précédant les viandes, le couscoussou et les desserts...

Le repas terminé, entrent en scène les musiciens et les chanteuses, les fameuses Cheïkas de Fez, danseuses aussi, à l'occasion, qui feront entendre, des heures durant, leurs étranges mélopées au rythme changeant avec chaque poème, pendant que les convives allongés sur les tapis et les coussins seront de nouveau aspergés de parfums, enveloppés des nuages de l'odorante fumée des cassolettes...

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Très étroites et malodorantes sont les rues de Fez, et les Européens leur trouvent peu d'attraits; mais qu'importe au riche citadin qui passe, juché sur sa belle mule!--un homme bien né ne songeant même pas à circuler à pied dans leur dédale.

Une grande animation règne dans les bazars où affluent les provinciaux venus de toutes parts, la bourse presque toujours bien garnie, avides de remporter dans leurs montagnes les beaux cuirs ouvragés, les cuivres rutilants, les poteries enluminées, spécialités de Fez; les parfums, les épices, les étoffes de fabrication européenne ou venues de plus loin encore,--de Damas ou de Bagdad, de Mascate ou des Indes, voire de Chine, avec les thés.

Le thé! la grande affaire au Maroc, la boisson nationale qui remplace ici la traditionnelle tasse de café de Turquie ou d'Égypte. C'est le complément inévitable de toute rencontre, dans la boutique du marchand, dans la maison de l'ami ou le salon du fonctionnaire. Thé partout, à toute heure, en toutes circonstances, et, d'ailleurs, si fortement additionné de poignées de feuilles de menthe fraîche que ce breuvage n'a plus rien de commun, même la couleur, avec l'infusion qui nous est coutumière. Et ce thé marocain est très richement servi dans de petits verres de cristal multicolores taillés et enluminés de dorures.

La fontaine des Menuisiers.

Les Fazis tirent également orgueil, et cela à très juste titre, de leurs belles mosquées: la plus fréquentée, celle où repose Moulai Idriss II, avec ses merveilleuses boiseries découpées et enluminées et ses admirables mosaïques de faïence--la plus célèbre, celle de Karaouïne, mosquée-université où se pressent les étudiants venus de tant de pays d'Islam pour travailler dans la fameuse bibliothèque qui en est la gloire--enfin celle des Andalous.

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Sans doute, pour l'Européen, le touriste excepté, toutes ces séductions orientales ne sauraient compenser l'insalubrité permanente de cette ville où les eaux souillées du tout à l'égout voisinent, par les innombrables conduites souterraines, dans mie promiscuité dangereuse, avec les eaux d'alimentation. De même, l'Européen s'accommode mal de l'enchevêtrement chaotique des rues tortueuses, pour la plupart inaccessibles aux véhicules. Et l'on conçoit sans peine la préférence accordée au plateau qui domine la ville musulmane et sur lequel s'est édifié le «camp», précurseur de la cité moderne qui lui succédera.

Si, dans une partie de la population de Fez, il demeure un sentiment d'hostilité ou tout au moins de défiance pour tout ce qui est européen et particulièrement français, nous travaillons du moins avec persévérance à transformer ce sentiment. Nos établissements d'assistance publique indigène, hôpitaux, dispensaires gratuits, ainsi que nos institutions de prévoyance, y contribueront pour une large part et, dans cet ordre d'idées, on ne saurait passer sous silence, même dans une courte visite à Fez, les généreux efforts du docteur Murât.

Né en Algérie, marié à une jeune fille également Algérienne, le docteur Murât a su, à peu de frais, dans un immeuble à lui donné par le sultan Moulaï Hafid, créer de toutes pièces un hôpital et un dispensaire gratuits pour les indigènes nécessiteux; 35.000 malheureux ont profité de ses soins éclairés l'année dernière: musulmans ou juifs des deux sexes, la plupart se présentant quotidiennement à sa consultation, car le nombre des lits dont il dispose est encore restreint. Cette année, grâce à de petites subventions qui sont venues augmenter son pécule, le docteur Murat a pu construire de nouveaux bâtiments, aménager une jolie salle d'opérations aux murs tapissés de faïences blanches de Fez, des laboratoires pour les examens micrographiques, des salles de pansements, etc. Ses pavillons sont entourés d'un beau jardin aménagé à la marocaine qui, aux heures de consultation, est littéralement envahi d'une foule bigarrée: juives de Fez avec leurs petits foulards de soie rouge ou verte, coquettement arrangés en coquille qui les coiffent si bien, leurs beaux châles historiés aux couleurs éclatantes, de provenance indienne; musulmanes, drapées dans les longs voiles de laine blanche des femmes de l'Islam; et toute une marmaille plus ou moins loqueteuse, toujours pittoresque. Mais, ce qui retient l'attention, c'est le sentiment de profonde reconnaissance qui anime tous les visages, c'est le concert de bénédictions à l'adresse de leur bienfaiteur qui s'échappe de toutes les lèvres quand on interroge ces infortunés. Cet exemple témoigne des sentiments humanitaires qui caractérisent la «colonisation» française telle qu'on la comprend aujourd'hui dans les milieux officiels, aussi bien que dans les créations de l'initiative privée.

Fez: la mosquée des Andalous.

Ainsi, nous sommes loin de la manière plutôt forte des conquistadors de jadis, des procédés un peu rudes des premières conquêtes coloniales. Une scène à laquelle j'assistai, ce printemps, à Casablanca, me paraît très caractéristique. Nous descendions d'auto, au retour de Marrakech, et, suivant l'usage, une foule de gamins indigènes se précipitait sur nous pour s'emparer de nos valises. Un vieux Maltais, croyant nous obliger, s'interposa et donna une, forte bourrade à l'un d'eux. Comme le gamin protestait et poussait des clameurs, les taloches redoublèrent. A cette vue, un Européen, garçon de café en tablier blanc qui passait, prit immédiatement fait et cause pour le petit moricaud, un pauvre mioche souffreteux et dépenaillé. Tombant à bras raccourcis sur le Maltais, il lui reprocha avec véhémence l'indignité de sa conduite et nous dûmes le lui arracher des mains. On n'aurait pas vu pareils sentiments se manifester, il y a quelques années, dans les colonies, où les violences à l'égard des indigènes n'auraient apitoyé personne. Il est donc permis d'en conclure que, si, dans cet ordre d'idées, l'impulsion vient d'en haut, les efforts du général Lyautey tendant à assurer l'application de ces méthodes nouvelles au Maroc, tous les Français, de leur côté, à de rares exceptions près, facilitent cette grande tâche en se montrant justes et bienveillants dans leurs rapports avec les indigènes.

La région de Fez, plus éloignée du littoral et où les voies de communications commencent seulement à s'établir, n'a guère attiré jusqu'à présent les pionniers de la colonisation qui se portèrent en masse à Casablanca et à Rabat. Mais, lorsque la route de l'Est sur l'Algérie par Taza et Oudjda sera ouverte, tout permet de croire que la poussée algérienne, cet essaimage si précieux dont j'ai parlé dans mon précédent article, se fera vivement sentir de ce côté. Or, ce n'est plus qu'une toute petite question de temps. Cette dernière citadelle des patriotes marocains, cette petite place forte de Taza, qui est maintenant le seul obstacle qui s'oppose à notre passage, sera facilement enlevée quand l'opération aura été irrévocablement décidée. Des considérations diverses, dictées par la sagesse et le désir de diminuer autant que faire se pourra l'effusion du sang, ont jusqu'ici retardé cette entreprise qui parachèvera l'oeuvre de pacification assumée par la France.

L'oeuvre de colonisation proprement dite, c'est-à-dire la mise en oeuvre des richesses latentes si nombreuses au Maroc, pourra alors commencer dans la sécurité et dans la paix pour le plus grand profit des Marocains comme des hommes d'initiative et de bonne volonté qui voudront concourir à la régénération de ce beau pays. Agriculture, commerce, exploitation des mines, tout est à créer en ce Maroc qui reste malheureusement si peu connu du grand public. La presse donne fidèlement l'écho de tous les coups de fusil que l'on y tire, mais elle néglige peut-être un peu trop d'entretenir ses lecteurs de ce qu'il leur serait immédiatement utile de savoir du Maroc: possibilités économiques, succès encourageants des premières entreprises qui y ont été tentées, perspectives d'avenir offertes aux intérêts français.

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Ainsi, le voyageur qui, aujourd'hui, descend de son auto à Oudjda ne peut se faire une idée de ce qu'était ce cloaque avant l'arrivée des Français. Sans lui ôter l'essentiel de son cachet original, on a percé des rues, ouvert des places, tracé des jardins et des squares, restauré les mosquées comme les vieux remparts, bâti un quartier européen à côté de la ville arabe, assaini, aménagé ce chaos de ruelles et de masures qui constituaient la sordide agglomération d'antan. Le «camp», avec ses hangars d'aviation, ses logements d'officiers, ses casernements, ses parcs d'artillerie et du génie, les garages des auto-mitrailleuses, s'est perché sur un petit mamelon qui domine la ville. Il a fort bonne mine, des allures à la fois simples et confortables, un air de propreté et de prospérité qui réjouissent l'oeil. Des jardins font une ceinture verdoyante à l'oasis régénérée, et il n'est pas un seul coin de la plaine qui ne semble rajeuni et prospère.

Ce qu'ont réalisé là, en si peu de temps, le général Lyautey et ses collaborateurs donne une idée de ce que deviendra, en très peu d'années, le Maroc tout entier, sous l'impulsion que vont lui donner tant de forces bienfaisantes et généreuses mises avec ardeur au service de son relèvement.

Fez: intérieur dans la ville arabe.

A 4 kilomètres d'Oudjda, la petite palmeraie de Sidi Yaya, que féconde et vivifie la belle source d'eau chaude du même nom, est le lieu de promenade préféré des officiers d'Oudjda. A l'aube, cavaliers et amazones s'y donnent rendez-vous, et c'est précisément l'heure choisie par les officiers aviateurs pour faire l'«exercice» dans les airs. Quelle sensation étrange l'on ressent à la vue de ces grands «oiseaux de France» qui viennent ici évoluer au-dessus des palmiers au grand ébahissement, au grand effroi même, des chameaux et de leurs conducteurs!... Et c'est là, dans le ciel bleu, un éloquent symbole de la marche rapide du progrès, dont les manifestations sont, en ce plein désert africain, plus sensibles qu'ailleurs,--par contraste.

Cette marche rapide, vertigineuse, du progrès moderne, dans des pays immobiles depuis des millénaires, effraie les uns, navre les autres, mais entraîne tout et tous dans son irrésistible tourbillon.
Gervais-Courtellemont.

Photographies en couleurs de l'auteur.

Oudjda: la source de Sidi Yaya.

LE RÉGENT DE BAVIÈRE DEVIENT ROI.--Réception solennelle
dans la salle du trône au palais de Munich.

Phot. Obergassner.

Munich, le 12 novembre dernier, était en fête. Une fiction, pénible pour un peuple, prenait fin. Peu de jours avant, la folie du malheureux roi Othon, qui, depuis dix-sept ans, «régnait» en théorie sur la Bavière, avait été reconnue officiellement incurable. Le régent, le prince Louis, était proclamé roi par le Landtag et c'était son avènement que célébrait la capitale bavaroise.

Les fêtes commencèrent par un service religieux célébré dans toutes les églises. Le nouveau roi Louis III, la reine et la cour, se rendirent en carrosses de gala à la cathédrale où eut lieu une messe solennelle. Après l'office, les souverains regagnèrent le palais, au bruit des salves d'artillerie, et au milieu des acclamations de la foule. Sur la Marienplatz, ils furent salués par le bourgmestre et les autorités municipales. L'après-midi, dans la grande salle du trône au palais royal, les souverains, le roi en uniforme --silhouette populaire à Munich, avec sa barbe blanche et ses lunettes d'or--la reine en manteau royal, reçurent les hommages des Chambres et des corps de l'État. Ainsi finit, pour la Bavière, le règne des rois fous. Othon Ier, le lamentable reclus du château de Fürstenried, conserve d'ailleurs le titre souverain et les vains honneurs attachés à son rang.

Les Japonaises d'hier: chez «Madame Chrysanthème».