PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE

Dans notre précédent numéro, nous dépêches, le voyage aérien de Daucourt publions aujourd'hui des photographies prises du bord de l'aéroplane par le compagnon de Daucourt, M. Roux, qui nous envoie en même temps une nouvelle série de notes précisant certains épisodes de ce raid admirable.

Voici d'abord quelques détails rétrospectifs sur la traversée de l'Allemagne.

L'itinéraire suivi par Daucourt et Roux.

Nous avions laissé les aviateurs à Schaffhouse; une panne de moteur les arrête près de la vieille cité; ils reprennent leur vol le 28 octobre: «...Un industriel du pays nous donne une lettre pour son frère qui habite Alexandrie. C'est la dernière levée.» Le temps s'éclaircit; nous atteignons Constance, puis Friedrichshafen. Le comte Zeppelin nous ayant interdit de survoler son terrain, bien qu'il ne figure pas sur la carte des zones interdites, nous passons prudemment à un kilomètre des hangars. Le champ paraît avoir 800 mètres de côté; un grand hangar, probablement tournant, occupe le centre. Je regrette de n'avoir pas mon appareil photographique; je l'ai laissé à mon mécanicien pour la traversée de l'Allemagne.

»Fort vent debout. Nous sommes de plus en plus secoués. Je tiens mon stylo de la main droite, tandis que la gauche est cramponnée au fuselage...

»En traversant une légère brume, nous avons perdu la ligne du chemin de fer. Nous la retrouvons bientôt, avec une gare dont je pourrais lire le nom avec ma jumelle si Daucourt n'avait pas refusé de l'emporter, sous prétexte que c'était du poids en trop. Tant pis pour lui.

»Une grande ville: Munich évidemment. A une heure, nous atterrissons sur un terrain splendide... Ce n'est pas Munich, c'est Augsbourg!

»Nous restons jusqu'à 3 heures au poste de police du champ de manoeuvres. Que de sonneries de téléphone pour nous! Je comprends qu'on veut nous fouiller, mais le capitaine dit que c'est inutile. On nous demande seulement si nous avons un appareil photographique, et on visite l'aéroplane.

»Le 29 octobre, au matin, départ d'Augsbourg. Pays très plat, très vert, beaucoup de bois: un billard avec des petits sapins de boîtes à soldats.

»Au bout d'une demi-heure, panne de moteur. En atterrissant contre une balustrade, nous brisons une roue et l'hélice...

»La malchance qui nous poursuit, depuis Paris va enfin cesser. Le 31, à 9 heures du matin, nous repartons pour Vienne. Après Linz, nous abordons les déniés du Danube, très encaissés, qui nous obligent à monter à 1.500 mètres. Nous n'apercevons que des forêts, sans le moindre espace pour atterrir. A une heure de l'après-midi, nous atteignons la capitale de l'Autriche, ayant couvert depuis le matin 500 kilomètres...» Le trajet de Vienne à Budapest fut particulièrement dur: «Dès l'approche du Danube, nous dansons fortement, et pendant une heure je suis réellement mal à mon aise. Impossible de prendre des photographies, car mes deux mains sont cramponnées au fuselage; d'ailleurs la brume épaissit; à un kilomètre devant nous elle apparaît comme un mur noir infranchissable. Daucourt atterrit dans un champ magnifique, et c'est la ruée des paysans vers le Borel.

EN BULGARIE.--Le monoplan de Daucourt et Roux avant le
départ de Varna.
--Phot. H. Roux.

Le Danube, près de Roustchouk. Le monoplan de l'aviateur militaire roumain Capsa.
[(Agrandissement)]
LE VOYAGE EN ORIENT DE DEUX AVIATEURS FRANÇAIS.
--Escorté jusqu'au Danube par un aviateur roumain, le monoplan de Daucourt et Roux va traverser le fleuve pour entrer en Bulgarie, près de Roustchouk.
--Photographie de M. Roux.

»Enfin, le ciel s'éclaire et nous arrivons à Budapest, où le comte Zichy et les membres de l'Aéro-Club nous reçoivent de façon charmante.»

Les aviateurs repartent le lendemain après déjeuner:

«La Hongrie n'est qu'un vaste champ d'atterrissage. Pas un pouce de terrain qui ne soit cultivé. L'aspect des villages est assez curieux: les rues sont, en général, très droites, se coupant à angle droit, avec les pignons des maisons face à la rue. Pendant trois heures, c'est le même paysage uniforme, banal et ennuyeux. La minute drôle du voyage fut le passage sur une tribu de tziganes, dont le campement comprenait une centaine de tentes d'où ils se précipitèrent pour nous voir passer.»

Repos à Arad, où M. Roux prend le train pour traïova. Ignorant ce que pourrait être la traversée des Carpathes, Daucourt a préféré faire cette étape seul. Elle fut très pénible. Il dut s'élever à une altitude de 2.500 mètres et souffrit beaucoup du froid et du vent.

M. Roux reprend sa place à bord au départ de Craïova:

«Jusqu'à Bucarest, c'est la plaine très fertile, plus variée que la plaine hongroise: du blé et beaucoup de maïs. Sur la gauche se déroule la chaîne des Carpathes couverts de neige. Nous planons sur Bucarest à midi 30, mais impossible de repérer l'aérodrome. Enfin, nous apercevons deux monoplan qui viennent à notre rencontre, passant à 100 mètres. Echange de saluts. Daucourt se laisse guider par l'un des appareils. Nous descendons absolument dans son sillage et touchons terre au même endroit précis. On crie «Vive la France!»; nous n'entendons parler que le français dans la foule qui nous acclame.»

Le prince Bibesco et les aviateurs roumains «battent le record de la réception».

Le lendemain, deux aviateurs de l'armée roumaine vont guider nos compatriotes jusqu'à la frontière bulgare. L'un d'eux est le capitaine Capsa, pilote de premier ordre, qui s'est signalé par des raids audacieux au cours de la guerre des Balkans:

Le palais d'Euxinograd, sur la mer Noire, où séjourne la reine de Bulgarie. La côte de la mer Noire entre Varna et Bourgas: aucune plage pour atterrir.

Phot. Roux.

«...Très amusant: deux monoplans nous conduisent à la frontière. Partis avant nous, ils montent et descendent devant le nôtre et nous indiquent la route... 11 h. 25: nous avons dépassé les deux Blériot, moins rapides... 11 h. 30: un Blériot pique au plus court et nous rattrape; il est en plein dans le prolongement de notre aile droite et paraît immobile... Voici Roustchouk et les nombreux méandres du Danube qui annoncent la frontière bulgare; le pilote--le capitaine Capsa--qui vole à 50 mètres de nous, nous dit adieu de la main, et fait demi-tour.»

Ne se croirait-on pas tout bonnement sur la grand'route?

«Accueil également chaleureux à Varna. Au départ, Mme Duchesne, femme du consul de France, et Mme Stancioff, femme du ministre de Bulgarie à Paris, viennent nous souhaiter bon voyage. Nous allons jeter un bouquet aux couleurs bulgares au-dessus du palais d'Euxinograd où se trouve la reine de Bulgarie. Nous volons à 2 kilomètres de la côte, très boisée, qui ne présente aucun terrain d'atterrissage. Je me demande ce que Daucourt choisirait en cas de panne, le bain ou la dégringolade dans les arbres.

» A 11 h. 1/2, nous passons sur le cap Eminé. Le vent descendant de la montagne nous empêche de monter et malgré nos efforts nous rejette constamment vers le large... Nous sommes à 800 mètres au-dessus des forêts qui bordent la mer Noire. L'énigme de l'atterrissage... Je ne pense qu'au moteur, mais j'ai confiance en lui.

L'aviateur Daucourt félicité par Mme Bompard, femme de
l'ambassadeur de France à Constantinople.

--Phot. Ferid Ibrahim.

» A 5 heures, nous atterrissons à Podima, il fait presque nuit. Impossible de nous faire comprendre; on nous croit Bulgares... La tempête augmente et nous couchons sous l'appareil... Le lendemain, un maître d'école grec finit par nous comprendre et dit aux paysans que nous sommes Français. L'accueil change et l'on nous donne tout ce dont nous avons besoin. Nous faisons amarrer solidement l'appareil que le vent soulève de terre par instants; nous le laissons sous la garde des gendarmes et nous allons nous reposer... Dans l'après-midi, nous envoyons un paysan à cheval porter une dépêche à 50 kilomètres pour prier l'ambassadeur de France de rassurer nos amis... La pluie commence à tomber, et nous espérons que le vent cessera demain; nous atteindrons alors Constantinople en cinquante minutes.»

Ici s'arrêtent les notes de M. Roux qui nous sont actuellement parvenues. Le dimanche 9 novembre, à 4 heures du soir, par un temps radieux, l'avion français atterrissait à l'aérodrome de Safrakeuy, près de San Stefano, presque en même temps que Osman Noury bey, un des trois officiers ottomans partis à sa rencontre.

Au premier rang de la foule nombreuse qui attend nos compatriotes depuis le matin, on remarque: Mme Bompard, femme de l'ambassadeur de France; le ministre de l'Intérieur; le préfet de Constantinople; notre éminent confrère Ahmed Ihsan, maire de Péra, directeur-propriétaire du journal illustré Servet-I-Funoun, etc. La réception est triomphale, et, durant les quatre jours que les voyageurs passeront à Constantinople, ils seront fêtés avec une égale cordialité par la colonie française et par les autorités turques.

Daucourt et son compagnon ont quitté San Stefano le 15 novembre. Après avoir survolé la Corne d'Or, ils franchissent le Bosphore et entrent en Asie par Scutari. Ils suivent la côte de la mer de Marmara, passent à Ismid, l'antique Nicodémie, et atterrissent à Adabazar, à 150 kilomètres de leur point de départ.

La partie la plus scabreuse du voyage va commencer. Après un crochet sur Brousse, nos voyageurs vont se diriger sur Koniah, Alexandrette, Beyrouth. Jérusalem, Port-Saïd. Outre qu'ils auront à franchir le massif du Taurus, ils aborderont des régions offrant peu de ressources pour un aviateur, et où il sera malaisé de se diriger. Nous pouvons néanmoins, maintenant, croire fermement au succès final.

LE VOYAGE AÉRIEN PARIS-LE CAIRE.--Arrivée du monoplan parti de Paris sur le champ d'aviation de Safrakeuy, près de Constantinople. A droite, atterrissage d'un monoplan monté par un officier turc qui était allé au-devant des aviateurs français.
--Phot. comm. par M. Beguin-Billecocq.

Fez au milieu de ses jardins.