LES VOYAGES
Voulez-vous remarquer, s'il vous plaît, mon amour,
Que, pour serrer nos coeurs l'un contre l'autre, pour
Tracer avec mystère autour de nos deux âmes
Le petit cercle bleu de lumière et de flamme
Dans lequel on veut vivre et mourir en s'aimant,
Il nous manquait tous ces décors dont les amants
Universellement rajeunissent leurs rêves?
Intraduisibles ciels, inoubliables grèves,
Magiques horizons, prodigieux lointains,
Bordighera des soirs et Naples des matins,
Grottes servant d'abris, et, temples, de refuges,
Musiques de Murcie et silences de Bruges,
Glaciers bleus d'Engadine et bois noirs du Tyrol,
Provence où le vent chaud se lamente en bémol,
Vérone qui n'est qu'un concert de mandolines
Et Rome qui n'est qu'un collier de sept collines,
Séville qui s'éveille et Sienne qui s'endort,
Tous ces légers, tous ces profonds, ces chers décors
Que l'amour, de tout temps, autour de l'amour dresse,
Nous ne les avons pas! Ces ombres de tendresse,
Ces soleils de Bosphore aux reflets éperdus,
Nos destins enlacés ne les auront pas eus!
Il faut que vous sachiez, hélas! la différence,
Et que, si j'avais pu vous sourire à Florence,
Mon sourire aurait eu ce charme spécial
Qui descend dans un coeur amoureux, lui fait mal,
Mais qui prend, pour durer, la forme la meilleure.
Ah, Dieu! si nous avions, une fois, vers cinq heures,
Pu passer seulement--car un instant suffit--
Sous cette pergola fameuse d'Amalfi!
Si j'avais, quand ce sont des fleurs que je te donne,
Pu te tendre un oeillet rose de Barcelone,
Ou, quand c'est du beau temps que je voudrais t'offrir
Un matin de juillet sur le Guadalquivir!
Si, quand nous nous sentons tous deux d'humeur errante,
Nous n'avions qu'à sortir pour entrer dans Sorrente,
Si, prenant ton poignet d'un geste familier
Et faisant de ton bras la moitié d'un collier,
Je t'emmenais chercher la fin d'un jour sans terme
Dans la poussière d'or d'un faubourg de Palerme;
Si la porte, là-bas, par où l'on sort du parc,
Donnait directement sur la place Saint-Marc,
Et si, dans l'ombre claire au pied du Campanile,
Devant le grand lion et le grand crocodile,
Je n'avais qu'à te dire: «Asseyons-nous, songeons!»
Pour voir autour de nous quatre mille pigeons;
Si, quelquefois, cessant de dire des paroles
Et ne sachant plus rien que monter en gondole,
Nous voguions doucement, les doigts par les doigts pris,
Vers l'île de Ceylan ou celle de Capri;
Si, d'autres fois, poussés par de plus folles brises,
Nous nous aventurions, la main dans la main prise,
Vers l'antique Liban aux cèdres fabuleux;
Enfin, si, nous tenant seulement par les yeux,
Nous partions, sur la foi d'un seul regard qui dure,
Vers ces climats lointains où l'on ne s'aventure
Qu'investi d'un amour qui vous semble plus fort
Que la glace, le feu, le désert et la mort!
Ah! si tous ces grands ciels pouvaient m'être visibles!
S'ils aidaient mon amour! Ah! s'il m'était possible
D'arracher des conseils à des beautés qu'on voit!
Si, pour savoir comment une épaule, à la fois,
Peut être langoureuse en demeurant hautaine,
Je pouvais consulter l'acropole d'Athènes!
Si, pour savoir comment un front doit se pencher,
J'interrogeais la tour de Pise et son clocher!
Si j'avais, pour garnir mes chapeaux de septembre,
Tout le marché aux fleurs du village de Cambre,
Et, pour qu'un bout de voile au bord du ciel flottât,
Si j'avais le vent bleu du pont de Galata!
Comprends donc à quel point ce serait plus facile
D'environner ton coeur si j'avais la Sicile
Pour chanter avec moi, et la Hollande pour
Me tendre une tulipe à chaque pleur d'amour!
Ah! que j'aurais voulu, dans l'odeur des pastilles.
Faire dégringoler des étoffes qui brillent
Chez un vieux marchand noir des Mille et une Nuits!
Ah! que j'aurais voulu m'ajouter des pays
Comme des ornements pour plaire à ta tendresse,
Porter comme un bandeau la pâleur de la Grèce,
Et, bijou le plus sûr que mon goût rencontrât,
Comme un saphir le soir foncé de Sumatra!
Ah! que j'aurais voulu me sentir soutenue
Par la diversité du ciel et de la nue,
Trouver chaque matin dans d'autres horizons
De plus roses raisons de me donner raison,
Et successivement posant sur mon visage
Ces masques éperdus que les beaux paysages
Donnent au front qui les regarde en s'y perdant.
Partir! nous en aller! huit jours! deux mois! trois ans!
Oh! quitter des limons pour trouver des grenades!
Voir des oiseaux de feu joncher des promenades;
Savoir que «lendemain» veut toujours dire «ailleurs»;
Faire presque semblant, à Rome, d'avoir peur
Dans un défilé noir où l'on perdit les guides;
Courir sur une plage où le sable a des rides,
Et s'enfuir en laissant à la vague un soulier;
Acheter des bouquets et puis les oublier;
Prendre un sentier marqué par du bleu sur des roches;
Compter des escaliers qui montent vers des cloches;
Imaginer le ciel d'après un vieux couvent;
Croire, au Japon, qu'on est dans un grand paravent;
Etre à Naples, marcher doucement sur la route,
Et recevoir au coeur ces refrains où, sans doute,
Pour sembler plus mortel l'amour s'appelle amor;
Etre à Madrid, revoir au fond d'un cadre d'or
La lèvre souriante et peut-être profonde,
Et rien qu'en la voyant crier: «C'est la Joconde!»
Voir glisser tout le temps des arbres! Voyager!
Changer de rive! et puis de rêve! et puis changer!
Suivre des grands chemins! Voir des petits villages
Où tremblent, au-dessus des balcons d'un autre âge,
Des haillons cramoisis sur de noires maisons!
Aller si loin qu'on croit s'échapper des saisons!
Ne quitter les ibis, graves sur un pied rose,
Que pour le Sphynx d'Égypte avec lequel on cause!
Enfin, trouvant au bord d'un ciel ou d'un octroi
Le moyen de cesser une heure d'être soi,
Entendre le prénom dont on est appelée,
Et qui vous suit toujours comme une ombre parlée,
Devenir un son neuf chaque fois que, traduit,
Il serait celui-là dans un autre pays!
Il faut de tout cela, mon amour, qu'on se passe.
Nous n'avons que les grands genêts, la forêt basse
(Car ses arbres coupés n'ont presque plus de bras);
Nous n'avons que la Nive bleue, et, tout là-bas,
Quelques petits points d'or, le soir, qui sont Bayonne.
Sous un soleil, toujours le même, qui rayonne,
Et dont nous connaissons les soirs et les matins,
Nous n'avons, par-dessus le vallon, pour lointain,
Qu'un tout petit village, et dont nous voyons toutes
Les mêmes bonnes gens suivre les mêmes routes;
Et ce village, encore, avec son fin clocher,
Les jours de vent du sud semble se rapprocher,
Tellement il a peur de garder son mystère!
Mais tout ça ne fait rien; et le ciel et la terre
Peuvent se contenter de tendre à notre amour
Les plus simples des fleurs, les plus simples des jours,
Notre amour n'en a pas demandé davantage!
Il nous suffit de rencontrer près du village,
Couple sombre avançant sur l'horizon vermeil,
Les deux vieux douaniers qui portent leur sommeil;
Il nous suffit de voir, collier de fruits qui bouge,
Aux balcons de bois peint pendre les piments rouges,
Et, chapelet de fleurs qu'on veut bien répéter,
Les roses de l'hiver après celles d'été.
Notre amour ne veut pas sur la terre autre chose
Que ce ciel, ce clocher, ces piments et ces roses,
Car, entre ces lointains dont nul n'est inconnu,
Notre amour est un beau petit enfant tout nu
Qui ne s'ajoute rien d'étrange ou de superbe,
Qui vit de l'air du temps, s'habille avec de l'herbe,
Réfléchit dans les foins, cause avec les ânons;
Qui se coiffe de fleurs dont chacun sait les noms;
Qui n'a, s'il veut cueillir des fleurs surnaturelles,
Qu'à se pencher sur l'eau de ses propres prunelles;
Qui ne demande rien que d'être encore un feu
Parmi les autres feux de montagne; qui peut,
Avec sa lèvre rouge et sa tempe pâlie,
Etre fou sans Espagne et beau sans Italie;
Qui, sans avoir besoin d'un lac près d'Annecy,
Construit ses souvenirs sur l'eau qui tremble ici;
Qui, sans avoir besoin des citronniers de Parme,
Sur un simple baiser fait tomber quatre larmes;
Qui monte jusqu'au ciel avec un peuplier;
Qui, pour un toit portant des piments en collier,
S'imagine avoir vu les tours de Pampelune,
Et trouve le moyen, même sans clair de lune,
De marquer de deux noms l'écorce d'un tilleul...
Notre amour est un beau petit enfant tout seul.
Rosemonde Gérard.