DOCUMENTS et INFORMATIONS
Le confort de M. de Schoen.
Tandis que l'ambassadeur de France à Berlin était renvoyé à la frontière hollandaise, un peu comme un malfaiteur qu'on extrade, le représentant du kaiser à Paris, M. de Schoen, était reconduit jusqu'à Berlin dans un train français spécial où il trouvait, en même temps que le plus parfait confort moderne, tous les égards que les peuples bien élevés ont coutume de témoigner aux ambassadeurs des puissances amies.
M. Cambon, sous peine de se voir retenu prisonnier, dut payer «en or» les trois mille et quelques francs auxquels fut taxé le prix de son voyage; la France ne réclama rien à M. de Schoen.
La mentalité allemande interpréta sans doute ces procédés courtois comme une marque de faiblesse. Le train français, comprenant deux voitures-salon, deux wagons de première classe et deux fourgons, fut tout d'abord retenu comme prise de guerre; on arrêta même un moment les deux convoyeurs, qui avaient assuré la sécurité et le confort de l'ambassadeur allemand, des personnages et des petits chiens de sa suite.
Nos compatriotes eurent à subir les plus stupides vexations. Après les avoir autorisés enfin à repartir avec notre train, on les arrêta à nouveau à Regensburg, puis à Constance, d'où ils furent enfin dirigés sur le réseau suisse.
Le train français était arrivé à Berlin dans la soirée du 4 août; c'est seulement dix jours plus tard qu'on le revit à Paris, à la gare de Lyon.
Des méthodes de la chirurgie française à la guerre.
Nombre de personnes ayant des parents ou des amis sous les drapeaux se demandent, sinon avec inquiétude, du moins avec une anxiété fort compréhensible, quel est l'esprit général de nos chirurgiens militaires. Le docteur Rebreyend, qui fit avec les Bulgares toute la campagne des Balkans, va nous rassurer à cet égard:
«... Alors que dans certaines ambulances la rumeur publique accusait tels chirurgiens d'avoir l'amputation déplorablement facile, chez nous, au contraire, on connut dès le début notre tendance résolument conservatrice.
»Cela commença par un pouce qui vraiment ne tenait plus guère et que je refusai néanmoins d'amputer. Avec quel lumineux sourire ce grand garçon agitait tous les matins sa main restée complète! Ce fut de lui que data l'axiome: «Chez les autres on coupe, chez les Français on recolle.» Et de fait, contrairement à certaines légendes, celle-ci fut vraie. Pendant cette campagne, nous ne fîmes, et bien à contre-coeur, que trois amputations: un bras, une jambe et une cuisse.
Il advint même, pendant notre dernier mois d'exercice, un incident très flatteur. Un sous-officier, le bras cassé par une balle, languissait dans une ambulance étrangère, le bras oedémateux, avec une forte fièvre tous les soirs. Tant et si bien qu'on déclara l'amputation nécessaire. Il protesta, fit un tel tapage, répéta si obstinément «qu'il voulait aller chez les Français, où l'on ne coupait pas les membres», qu'un beau matin on prit le parti de l'envoyer au diable, c'est-à-dire où il voudrait. Il vint chez nous. Après vingt-quatre heures d'observation, on le mit dans un «Hennequin» bien classique, d'où il sortit trente jours après, consolidé.
»A nous comparer aux chirurgiens étrangers, avec qui nous voisinions, nous avons conçu quelque fierté de nos méthodes françaises. Toujours, à la base de tout, se retrouvait la valeur de notre enseignement clinique. Poser l'indication opératoire; poser celle, souvent plus délicate, de l'abstention; ne pas considérer tout comme fini avec l'opération terminée; rester, dans la direction quotidienne du traitement ultérieur des chirurgiens, aussi «médecins» que possible: voilà qui est purement, exclusivement français. Au total, nous pratiquâmes environ soixante-dix grandes opérations. Puis, par petits paquets, par trois, par six, par dix, on évacua peu à peu les guéris de l'ambulance. Il vint un jour où Mikhaïlowski, toujours l'ami dévoué de nos débuts, prit à l'ambulance de la reine nos onze derniers convalescents. Un gros chagrin pesa sur nos coeurs, avec le silence des bâtiments muets. Sur le seuil de la salle qu'elle retrouvait vide, une de nos infirmières pleura...» (Les Français aux armées de Bulgarie. Mame, éditeur.)
D'autre part, M. Delorme, médecin inspecteur général de l'armée, a lu, à une des dernières séances de l'Académie des sciences une note très complète sur le traitement des blessures de guerre, où, à côté de détails trop techniques pour être rapportés, nous trouvons les indications suivantes:
«A l'heure actuelle, la chirurgie de guerre doit être conservatrice dans la grande majorité des cas, dans la presque totalité des blessures par les balles.
»L'étroitesse des plaies faites par des balles modernes, l'abstention de la recherche systématique des corps étrangers, les pratiques de l'antisepsie et de l'asepsie, ont eu pour conséquences de transformer le pronostic du plus grand nombre de blessures de guerre, d'en écarter les complications, de réduire les pertes, d'améliorer les résultats.
»La vie du blessé n'étant plus aussi souvent en jeu qu'autrefois, grâce à l'asepsie et à l'antisepsie, l'activité du chirurgien doit tendre à obtenir la guérison avec le minimum de tares consécutives.
»Les pratiques de la chirurgie de guerre dans les lignes de l'avant diffèrent de celles de la chirurgie commune parce qu'elles sont commandées par les conditions de milieu, de circonstances et de fonctionnement chirurgical. Dans les hôpitaux de l'arrière, elles tendent à se confondre avec celles de la chirurgie journalière.»
Les pertes en hommes dans les guerres modernes.
Beaucoup de personnes s'imaginent que la perfection des armes modernes entraîne fatalement des pertes effroyables à la guerre. D'autres soutiennent le contraire; dès 1868, le colonel Ardant du Picq, du 10e de ligne (tué à l'ennemi, sous Metz, le 15 août 1870), écrivait: «Combattre de loin est naturel à l'homme; du premier jour, toute son industrie n'a tendu qu'à obtenir ce résultat, et il continue... L'invention des armes à feu a diminué les pertes des vaincus dans les combats; leur perfectionnement l'a diminué et le diminue chaque jour...»
Ces deux opinions paraissent beaucoup trop absolues, mais la statistique est plutôt rassurante.
En 1859, à Magenta, 48.000 Franco-Sardes perdent 8 %; 62.620 Autrichiens 9,2 %. A Solférino, 151.000 Franco-Sardes perdent 8,9 %; 133.000 Autrichiens, 10,3 %. Pendant cette campagne, on employa pour la première fois le canon rayé de 4.
En 1866, à Koeniggraetz, les Prussiens (220.982) ont le fusil à aiguille et une artillerie médiocre; les Autrichiens (215.134) possèdent des canons excellents, mais sont encore armés de fusil à piston. Les Prussiens perdent 4 %; les Autrichiens 11 %.
En 1870, les pertes furent parfois plus élevées. A cette époque, il existe une différence d'armement entre les deux adversaires. Les Allemands ont encore le fusil à aiguille, mais leur canon se chargeant par la culasse est très supérieur à notre matériel, qui date de 1859. Il est vrai que notre chassepot vaut mieux que le fusil prussien.
A Froeschwiller, de 8 h. 30 du matin à 4 heures du soir, les Allemands (71.500 engagés) ont eu 9.270 tués ou blessés, soit 13 %, les Français (36.860), 8.000, soit 21 %.
A Rezonville, de 11 heures du matin à 9 heures du soir, les pertes des Allemands (63.000) sont de 15.800 hommes, soit 25 %; les nôtres (113.000) de 11.460, soit 10 %.
A Saint-Privat, la lutte est menée de 11 h. 45 du matin à 9 heures du soir, par 190.000 Allemands, contre 110 000 Français; elle coûte aux premiers 20.130 hommes hors de combat, soit 10 %, et à nous 12.270, soit 11,5 %. Encore faut-il ajouter que ce jour-là, dans l'espace de trente à trente-cinq minutes, de 5 heures un quart du soir à 6 heures moins un quart, la garde prussienne a perdu 309 officiers et 7.923 hommes.
Pendant la guerre russo-turque, à la bataille de Plewna (11 décembre 1877), les Russo-Roumains (120.000) ne perdent que 1,6 %; les Turcs (36.000), environ 15 %.
En Mandchourie, à Liao-Yang, dans une lutte qui a duré dix jours, les Japonais ont mis en ligne 220.000 hommes et 750 canons; les Russes leur ont opposé 150.000 hommes et 600 pièces. Les premiers y ont perdu 30.000 hommes; leurs adversaires, 13.500, soit respectivement 13 % et 9 %. Ces pertes, réparties sur dix jours, sont peu de chose, comparées à celles des armées de 1870. De ces divers chiffres il semble permis de conclure tout au plus que, malgré le perfectionnement des armes modernes, la proportion des pertes n'augmente pas sensiblement avec l'importance des effectifs en présence.
Pendant les guerres récentes des Balkans, les pertes des différents adversaires n'ont jamais dépassé 10% de l'effectif des combattants engagés.
Ajoutons que les progrès accomplis au double point de vue de la chirurgie et de l'hygiène permettent de sauver trois et même quatre fois plus de blessés qu'autrefois.
La ration des soldats.
Aux indications que nous avons données dans le précédent numéro sur la ration du soldat des diverses armées actuellement en campagne, ajoutons ce qui concerne les troupes russes et les troupes austro-hongroises.
Le soldat du tsar reçoit:
Viande sur pied: 820 gr. (ce qui correspond à 400 gr. environ de viande consommable); pain biscuité, 820 gr.; gruau, 205 gr.; farine, 17 gr.; pois secs, 140 gr.; sel, 35 gr.
Le soldat des armées austro-hongroises a une ration médiocre:
Conserves de viande et de légumes, 200 gr.; pain comprimé, 400 gr.; café, 20 gr.; sucre, 25 gr.; sel, 25 gr.
En résumé, les troupes françaises sont beaucoup mieux nourries que celles qu'elles ont à combattre.
Une guerre fertile en contrastes.
Cette guerre, qui a débuté par une lutte à mort entre l'une des plus grandes et l'une des plus petites puissances du monde, aura compté parmi ses premières victimes l'un des plus modestes potentats d'Europe, le prince Georg de Schaumburg-Lippe, tombé devant le fort de Flémalle, près Liège.
Au dernier recensement, la principauté de Schaumburg-Lippe était peuplée de 44.992 habitants, dont 785 catholiques et 257 juifs. Quant à la capitale, Buckeburg, elle comptait en 1905 un peu moins de 6.000 âmes, soit la moitié de la population de San-Marin.
Il est donc probable qu'on ne saurait lui contester le titre de «la plus petite capitale du monde».
Le lieutenant
aviateur Cesari.
Magnifique exploit de nos aviateurs.
Tandis que la majorité de nos aviateurs se livrent à des reconnaissances qui rendent les plus grands services à notre état-major, d'autres entreprennent des raids offensifs d'une audace encore plus impressionnante.
C'est ainsi que le lieutenant Cesari et le caporal Prudhommeau sont partis de Verdun, le vendredi 14 août à 17 h. 30, chacun dans son avion, avec mission de reconnaître, de détruire si possible, le hangar à dirigeables de Frascati à Metz.
Les deux vaillants soldats sont arrivés près de la ligne des forts, le lieutenant à 2.700 mètres et le caporal à 2.200. Malgré une canonnade ininterrompue, ils ont maintenu leur direction.
Un peu avant d'arriver au-dessus du champ de manoeuvres, le moteur du lieutenant a cessé de fonctionner. L'aviateur, ne voulant pas tomber sans avoir rempli sa mission, se mit en vol plané, et c'est en vol plané qu'il jeta sa bombe, avec un merveilleux sang-froid. Peu après le moteur reprit sa marche régulière.
Le caporal, de son côté, avait lancé son projectile. Pas plus que le lieutenant, il ne put observer exactement, à travers la fumée des projectiles ennemis, le point de chute, mais il croit avoir atteint le but.
Les deux héros, rentrés sains et saufs à leur quartier, ont été, à juste titre, cités à l'ordre du jour de l'armée.
Le territoire de l'ancienne Pologne, à laquelle le tsar promet l'autonomie.
Les frontières russo-germaniques