LA LETTRE DU TAMBOUR

(Voir notre gravure de première page.)


L'étape a été dure. On marche vers le front. On a hâte d'y être. On y sera tout à l'heure... En attendant, on se repose. On bavarde gaiement, ou l'on sommeille à côté des faisceaux. Le tambour, lui, s'est dit qu'il avait mieux à faire que de bavarder ou de dormir, et que, puisqu'il est un des rares hommes de la compagnie qui ait une table à écrire à sa disposition, c'est bien le moins qu'il en profite. Et il s'est assis devant sa table à écrire... C'est la «caisse» qui n'a jamais «battu» que des rassemblements et des marches, et qui, dans quelques heures peut-être, battra la charge heureuse, la victorieuse course à l'ennemi.

Pour l'instant, ce ne sont pas les baguettes d'ébène qu'y promène la main du petit soldat; mais un bout de crayon, qui va faire aussi, lui, d'utile besogne, puisqu'il aura porté un instant de réconfort et de joie aux coeurs de «ceux qui sont restés», et qui pleurent.

La lettre du tambour, pourtant, n'en dira pas long, car la consigne, n'est-ce pas, est d'en raconter le moins possible... Il ne faut pas dire où on va. Il ne faut pas dire d'où l'on vient; ni ce qu'on fait; ni en quel lieu l'on s'est arrêté... Et c'est l'orgueil du petit troupier qui va se battre de penser qu'il y a là un secret sacré que la patrie lui confie, et que chacun doit garder pour soi.

Alors quoi dire?... Des choses vagues. «Tout va bien. Ni malade ni blessé. Nous sommes contents...» Puis, des compliments à ceux-ci, un bon baiser à ceux-là... Et ici s'évoquent des images très douces. Ces êtres chers vers lesquels va sa pensée, le petit tambour les voit. Pendant un instant son jeune visage est devenu grave. Un peu d'émoi fait hésiter sa main... Et à-Dieu-va! Dans cinq minutes, le billet au crayon, sans timbre d'origine, prendra le chemin du pays, et c'est en avant que s'élancera la pensée, redevenue joyeuse, du petit tambour!

Le drapeau du 132e régiment d'infanterie allemande,
pris par notre 1er bataillon de chasseurs à pied
à Sainte-Blaise, est exposé à une fenêtre du ministère
de la Guerre, rue Saint-Dominique.
--Phot. G.S.