LES DEUX FANTOMES
[Deco]
Chaque armée a sur elle un fantôme qui plane,
Un grand fantôme ailé, muet et diaphane;
Même alors qu'il échappe au rayon visuel
Il est là cependant, formidable,--et réel!
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Sur eux plane un fantôme aux yeux d'inquiétude,
Autour de qui la haine a fait la solitude...
Il ment s'il se prétend champion des penseurs:
Il n'est que le démon des peuples agresseurs,
Qui depuis dix mille ans incite à la curée
Les peuples éperdus doutant de leur durée!
C'est le blême éclaireur des peuples conquérants,
Qui leur suggère: «Tue!» et qui leur souffle: «Prends!»
C'est la Furie affreuse et la Bellone antique
De la horde pillarde ou du roi fanatique!
Au service à présent d'un empereur uhlan,
C'est le fantôme noir qui suivait Tamerlan!
C'est le même fantôme, entendez-vous, le même!
Claquant des dents déjà de l'énorme anathème,
Et de voir de là-haut, resserrant l'horizon,
Les peuples justiciers commencer sa prison!
Fantôme épouvanté des effroyables causes,
Des succès sans lauriers, et des retours sans roses,
C'est le même fantôme auquel un Attila
Reprochait dans ses nuits d'avoir osé cela!
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Le fantôme qui plane sur vous, invisible,
Peuples coalisés, est un Titan paisible...
Il a glissé la foi dans chaque combattant,
Et, dominant le champ de bataille, il attend!
Il est tranquille, étant la force imprescriptible,
La base et le fronton du Temple indestructible,
Le principe profond, la règle, l'Entité
Qui combat le moment avec l'Eternité!
En dépit des forfaits, des crimes de l'Histoire,
Fatalement, quand même, il va vers la victoire!
Malgré tous les retards et les répits, il faut
Qu'il ait le dernier geste avec le dernier mot!
Car ce fantôme qui vous couvre de son ombre,
Bien plus fort que la Force et plus grand que le nombre,
Près de qui tout est faible, insuffisant, étroit,
Ce fantôme qui plane sur vous, c'est le Droit!
Miguel Zamacoïs.
Le premier décoré de la guerre de 1914: le lieutenant Bruyant. A mis en fuite trente uhlans, après avoir abattu l'officier qui les commandait.