LA CARTE
Pour tous ceux qui ne se battent pas, pour tous ceux qui, loin des armées, se nourrissent d'angoisses et vivent aux aguets de la prochaine nouvelle, il n'y a qu'un passe-temps, un travail, un remède: la carte.
On la déplie et on voudrait, en la dépliant, l'agrandir toujours. Et, pareillement on la replie sans avoir le sentiment de la rapetisser. On la visite, on la scrute, on la fouille, on la tourmente. Et puis, on la laisse à demeure étalée, ouverte toute grande, sur la table dont elle est devenue la nappe, le plus riche et l'indispensable tapis.
On la regarde d'abord sans idée fixe, d'ensemble. Tout en nous la saisit, la reconnaît. C'est la carte de France... dont la forme traditionnelle et consacrée est depuis toujours inscrite et suspendue aux claires murailles de notre première jeunesse. Mais depuis un mois... quel changement! Comme elle s'est développée! Comme elle a pris un aspect solennel et nouveau, une soudaine et imposante figure! Est-ce la même? Jusqu'ici elle ne nous offrait qu'une physionomie abstraite, pâle et froide. Elle évoquait des souvenirs de classe et de mélancolie scolaire. Elle ne nous représentait pas complètement et de façon frappante ce qu'elle signifie. Elle était «muette», comme l'armée, comme la nature, comme les grandes choses qui sont taciturnes, afin qu'un jour on les entende mieux. Nous l'avions effleurée cent fois, mille fois, sans la pénétrer, sans en rien rapporter que des impressions de surface, des lavis de sentiments; nous n'avions sur elle que des notions glacées et en teinte plate. Elle n'avait pas été pour nous une de ces forces communicatives, familières et chaudes qui s'installent au beau milieu de nos besoins et de notre habitude. Lequel de nous aurait eu l'idée, aurait éprouvé le désir, en temps ordinaire, d'avoir constamment chez soi, accaparant toutes les réflexions, la carte de son pays?... A quoi bon? N'avait-on pas, depuis les examens, achevé ses études? Ou du moins on se l'imaginait!... Non, la carte n'avait plus de raison d'être que dans les lycées et les gares.
Et pourtant! Voyez aujourd'hui... le rôle qu'elle joue! la place, la «place forte» qu'elle tient au centre de notre vie!
Cette carte à présent montre un visage, un corps, un coeur, des immensités d'âme... Elle parle, elle est expressive, éloquente, elle nous trouble et nous secoue. Sa vue nous attendrit, nous fait défaillir et puis nous ranime. Nous n'avons, pour nous redresser plus droits, qu'à nous courber cinq minutes sur elle. Nos regards n'ont qu'à la toucher pour que nos yeux se mouillent, se sèchent et bientôt s'enflamment de courage. Nous pouvons l'interroger pendant des journées, elle a toujours à nous répondre et ses réponses sont si nombreuses, si rapides, si instructives, si belles, si rassurantes, qu'elles dépassent et refoulent toutes nos questions à la manière d'un flot incessant de ripostes directes, toujours heureuses.
La carte est en effet plus meublée et moins infidèle que tous les vieux élèves remis trop tard à son école. La carte sait son histoire, son histoire de France; elle ne l'oublie pas comme les hommes, et en ces jours d'enfantement national, elle commence, avant d'en arriver à l'avenir qui s'élabore, par nous rapprendre le passé d'où lui vient tout le solide et l'acquis de son dur terrain séculaire. Quand appuyés sur elle comme si nous étions accoudés sur le sol du pays, nous cherchons parallèlement à découvrir la marche de l'ennemi et celle de nos soldats, malgré nous c'est toujours l'itinéraire des vieilles armées que nous suivons le plus souvent. Nous nous rengageons dans les mêmes chemins, nous refaisons les mêmes étapes qu'il y a quarante ans, cent ans, deux cents ans et bien plus... Nous réveillons dans les Vosges des échos que nous croyions perdus tandis qu'ils n'étaient qu'attentifs et qu'ils ne demandaient qu'à se répercuter. Ce n'est pas la première fois que tant de noms de batailles déjà gagnées sont levés sous le pas de course de nos fantassins et partent à tire-d'aile comme des perdrix de chansons populaires... Nos cavaliers refont, aux mêmes endroits choisis par des capitaines défunts, les mêmes nuages de poussière, les mêmes feux d'artifice de sabres qu'aux charges dispersées... La Sambre et la Meuse avec joie reflètent de nouveau notre infatigable passage. Nous franchissons les mêmes gués. A chaque val, à chaque col, à chaque plaine, nous retrouvons, remontées et rafraîchies, les traces de nos ancêtres. Nous bivouaquons aux camps qu'ils nous ont laissés. Nos troupes occupent, bien au delà, l'emplacement fameux des leurs.
Ainsi la guerre actuelle devient la suite logique, nécessaire, de notre caravane armée à travers les âges, le prolongement de notre persévérant destin. Grâce à «la carte» nous sentons mieux par où nous nous rattachons à nos origines, par où nous devons aller pour atteindre aux points qui sont notre but légitime et déterminé. Elle nous permet de voir, en nous retournant, d'où tout là-bas nous venons, et le chemin que tant de fois nous avons fait, rebroussé et recommencé avant de le tenir et d'y planter, pied à pied, le jalon de nos piquets de tente. Oui, c'est une émotion profonde en vérité, d'orgueil intarissable et de grande douceur, que de rester la poitrine et le front contre la carte, longtemps, et de revivre les hauts faits, les invasions, les conquêtes, les fastes et les souffrances pêle-mêle, en tas, de notre fier passé... tout en escortant à travers maints endroits battus et rebattus d'histoire nos armées d'aujourd'hui qui poursuivent la même marche, tenace et magnifique, pour des mêmes raisons de gloire et des exigences d'honneur...
La carte ainsi envisagée, parcourue, habitée, sillonnée par les yeux et survolée par la pensée, devient la réduction sainte, le plan de la patrie. Et elle en est aussi la planche anatomique, l'écorché tout saignant et puissamment minutieux où le multiple réseau des voies, des fleuves, des rivières, de toutes les artères et de toutes les veines est comme la circulation, dessinée et peinte, de son noble sang. La carte revêt par là, dans le relief de ces moments, un aspect unique et miraculeux de vie palpitante et sensible. Elle bat comme un coeur et respire comme un poumon. Nous ne pouvons la quitter, et nous ne l'abandonnons une minute que pour la reprendre en hâte. Nous la ravinons de nos désirs et l'ensemençons de nos espérances. Notre esprit, à chaque dépêche, bondit et se précipite sur elle, la retourne et la laboure. Nous la devinons pleine d'inconnu, de promesses, de secrets que nous voudrions arracher de ses minces flancs. Elle renferme dans les hiéroglyphes de ses lignes tout le mystère de Demain et nous cherchons à lire à travers l'enchevêtrement de ses milliers de traits, comme dans le lacis compliqué d'une inquiétante paume. Et elle, tranquille sous nos fièvres, au souffle de nos ardeurs, continue à nous dérouler ses étendues, ses diverses régions, le chapelet, aux grains minuscules, de ses clochers et de ses forteresses, la série de ses anciennes provinces qui surgissent, au fur et à mesure, dans le décor de leurs particularités, de leurs séductions... nous les rendant plus précieuses et plus chères encore à l'heure où nos enfants luttent pour les défendre et les sauvegarder. Car elle n'est, en ces jours-ci, que le Champ-de-Mars de nos soldats. Elle leur appartient. Ils en sont les personnages. Eux seuls ont le droit et le devoir, le privilège d'y circuler, de s'y répandre, d'en abuser, et il n'y a que leurs allées et venues qui nous passionnent. Aussi la carte a-t-elle adopté depuis le 2 août un brusque dehors militaire. Elle est d'état-major. Auparavant les gaies couleurs dont elle est bigarrée n'éveillaient rien de belliqueux, n'ouvraient pour nous que de pacifiques espaces. Maintenant ses rouges garance et ses bleus de capote la revêtent d'une façon d'uniforme. A tout instant nous nous plaisons à l'observer marquée de bandes tricolores,... et stupéfaits nous nous avisons qu'on pourrait, à défaut d'étoffe, la mettre telle quelle au long d'une hampe, pour qu'avec tout le bariolage de ses départements cousus pièce à pièce elle composât le plus symbolique et le plus vieux drapeau... La carte de France en donne au surplus la parfaite image géographique, celle d'un drapeau, d'un drapeau flottant aux bords déchiquetés, qui s'éploie libre et large, presque partout, sur l'azur des mers, ainsi qu'un étendard pavoisant le ciel.
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Enfin, quittant celle de France, il faut aborder la carte d'Europe, s'élancer de Vienne à Trieste et de Pétrograd à Berlin, se ruer en imagination, en confiance, en belle altitude d'espoir parmi les étendues des gigantesques empires que notre pensée, malgré ses frénésies, n'arrive pas à ramasser ni à étreindre. Il faut, en une randonnée circulaire de plus foudroyante rapidité que celle de l'aéroplane, de toutes les ailes et de tous les moteurs, franchir dix, vingt, cent horizons, toucher les Indes, cogner le Canada, fondre du Caucase sur Constantinople et d'Anvers au Japon... faire tout le grand tour des mondes qui sont à cette date fulgurante de 1914 le champ de bataille de la Civilisation, du Droit, de l'Honneur et de la Liberté...
Et seulement après ce voyage on pourra revenir, tout droit, comme au nid le ramier, vers la petite carte de France qui représente la grande patrie, pour y déposer à genoux chaque soir, ainsi que sur l'autel, son esprit et son coeur martyrisés d'amour, unis dans la même prière...
Henri Lavedan.