NOTES DE ROUTE
De tous ces épiques combats où les nôtres, acharnés à bouter hors de France les hordes des Barbares, dépensent sans compter l'héroïsme et versent si magnanimement leur sang, nous ne connaîtrons la farouche beauté que par les récits mêmes de ceux qui y tiennent un rôle glorieux. Nul spectateur passif de tant de vaillance et de tant d'abnégation. Et ceux qui, le plus ardemment, souhaiteraient de pouvoir témoigner des hauts faits que chaque jour voit s'accomplir, sont tenus à l'écart du champ de bataille. C'est très loin en arrière qu'il leur faut aller, le long des routes, recueillir la trace des vertus de ceux qui luttent et succombent pour la Patrie. Encore doivent-ils s'y aventurer furtivement, car les chemins sont bien gardés.
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Mgr Marbeau, évêque de Meaux, traversant le pont provisoire de Lagny.
De la barrière jusqu'aux limites du camp retranché de Paris c'est dix fois, vingt fois qu'il faut exhiber l'incertain laissez-passer dont on est porteur. La dernière barricade, avec le dernier poste, est aux portes de Lagny.
Pauvre Lagny, si gai, de coutume, aux jours d'été, empli des chants et des lazzis des canotiers de la Marne, combien je le retrouvai morne! Ce jour-là, pourtant, il recevait la réconfortante visite de Mgr Marbeau, le digne évêque de Meaux. Comme nous arrivions, le prélat franchissait la Marne sur le pont de bateaux provisoirement établi par le génie pour remplacer le «pont de Pierre» et le «pont de Fer» que, par mesure défensive, on avait fait sauter à l'approche de l'envahisseur,--et, sur son passage, toutes les têtes, respectueusement, se découvraient et s'inclinaient, hommage rendu autant à la courageuse attitude, devant l'adversité, de l'homme de devoir qu'à son caractère sacerdotal.
Le pont détruit de la Ferté-sous-Jouarre et l'ancien château incendié par l'ennemi.
A Varreddes: un arbre déchiqueté par un obus.
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Ce fut seulement à 20 kilomètres de là que nous rencontrâmes la trace du passage de l'ennemi et le théâtre d'un des derniers combats, à la Haute-Maison et à Pierre-Levée. Je crois qu'après tant de jours écoulés on peut nommer ces lieux sans crainte. Aussi bien ne s'agit-il pas ici de se livrer à des exercices de stratégie rétrospective, mais bien plutôt de noter quelques impressions de voyage.
Nous étions là, à ce qu'il m'a semblé, à l'extrême gauche du théâtre des combats de la Marne, à l'un des points où commença la retraite de l'ennemi. Les Allemands ne firent, pour ainsi dire, que s'y montrer. Les habitants ont gardé de leur raid le même odieux souvenir qu'ils ont laissé partout où ils ont passé.
LA LIGNE GÉNÉRALE
DE CONTACT DES ARMÉES ENNEMIES DE L'OISE A LA WOËVRE
Voir l'article, page 234. Dessin de L. Trinquier.
Sur la tombe commune de dix soldats du 5e régiment d'infanterie: le chien fidèle.
Tombés durant la bataille d'Esternay, aux environs du village de Champguyon, dix soldats du 5e d'infanterie ont été enterrés côte à côte au milieu d'un champ: le chien du régiment a refusé depuis de s'éloigner de la tombe où reposent ceux qui le soignaient.
Le pont de Trilport, près de Meaux, et
l'automobile allemande précipitée dans la Marne.
Des officiers allemands, ignorant que les sapeurs français du génie avaient fait sauter le pont de Trilport, voulurent le traverser dans une automobile lancée à une vitesse de 80 kilomètres à l'heure: l'automobile, après un saut prodigieux, s'abîma dans la rivière. On y a trouvé, avec le corps du chauffeur, ceux d'un capitaine et d'un lieutenant.
ÉPISODES DE GUERRE
On les vit arriver comme un torrent qui déborde sous la poussée d'un orage. Pendant douze heures, ils défilèrent en rangs pressés, venant de la direction de Trilport et de Meaux, cavalerie, infanterie, artillerie. Un des officiers qui les conduisait disait en s'éloignant: «Vous l'avez voulu! C'est vous qui nous avez déclaré la guerre. Dans huit jours, nous serons à Paris, victorieux.» Le surlendemain, ils repassaient par la
Des prêtres parcourent le champ de bataille,
près de Varreddes, en bénissant les morts. même route. Une importante force anglaise, qui les guettait, les attaquait dans la plaine de Pierre-Levée, les culbutait, les rejetait, en déroute, vers Trilport et la Ferté-sous-Jouarre. Adieu, Paris!
Si les habitants conservent la mémoire des corvées qu'il leur fallut, de force, accomplir, comme de pomper de l'eau pour leurs chevaux, des réquisitions auxquelles ils durent obtempérer, et qu'on leur paya en bons--de vrais «chiffons de papier», ceux-là, selon le mot de M. de Bethmann-Hollweg--la terre ne montre pas trop de traces de combat. Ce ne sont point les grands éventrements qu'on imaginerait, les cratères ouverts par les obus. Seulement quelques troncs hachés; dans les
Soldats allemands tombés entre Meaux et
Varreddes, derrière la haie qui les abritait. chaumes, quelques débris, traces du bivouac; au bord de la route, au revers du fossé, des épaulements de terre, et, sous les pommiers, le sol jonché de fruits verts abattus par les rafales du canon,--puis, de-ci de-là, une tombe.
Les villages, non plus, n'ont point été pillés; et les paysans, qui connaissent le sort de certaines localités voisines, saccagées de fond en comble, Etrépilly, maintes autres, s'émerveillent de leur fortune. En d'autres lieux, la sauvagerie teutonne se donna plus libre carrière, hélas!
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La Ferté-sous-Jouarre a connu les pires transes, l'occupation féroce, le bombardement--par les amis, par les alliés, accourus à son secours--les incendies allumés par les Prussiens en fuite. Ses deux ponts, à elle aussi, ont sauté, détruits par l'ennemi soucieux de s'assurer une retraite relativement calme. La Marne, d'habitude si souriante ici, se déchire à des poutres de fer tordues, bouillonne contre des pierres écroulées dans son lit, et son flot vert reflète les murs noircis par la flamme du pétrole, les combles décoiffés d'une demeure de belle ordonnance, château devenu couvent, que les Allemands ont brûlé en se retirant. Aux murs des terrasses verdoyantes où de placides bourgeois, naguère, promenaient leurs rêveries, se voient les égratignures des balles, et le jet circulaire des mitrailleuses a fauché les ifs et les fusains bien taillés des jardins au bord de l'eau. On rougit, comme d'un sacrilège, de se souvenir, sur les ruines de cette jolie cité ravagée, que Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, vit le jour en ces lieux...
Pourtant l'accueillante petite ville renaît à l'espérance, sinon déjà à la joie. Elle est pleine, aujourd'hui, d'une martiale animation de bon augure. Des soldats anglais la traversent, s'en allant au front, des troupes toutes fraîches--pour le moment où nous y passons--des artilleurs, d'une allure superbe à cheval, dont d'aucuns arborent à leurs genoux, comme autrefois, dit-on, les majas espagnoles portaient à la jarretière le poignard destiné à défendre au besoin leur vertu, des cuillers et des fourchettes luisantes toutes neuves, et d'élégants couteaux à manches d'os fichés dans leurs bandes molletières. Et tout cela vous a un air galant, un air gentleman en diable, et qui ravit d'aise.
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Montreuil-aux-Lions fut aussi, l'avant-dernière semaine, sous la botte allemande. Cauchemar effroyable dont la chétive bourgade, accrochée au flanc d'un couteau, s'éveille à peine. Enfin, les Anglais s'approchèrent, poursuivant leur marche en avant. Un combat très vif s'engagea.
Pendant la journée presque entière, une batterie de sept pièces, fort habilement défilée, ennuya bien nos amis. Vers 5 heures, résolus à en finir vite, ils souhaitèrent d'être dûment fixés sur l'emplacement de ces canons gênants. Un aéroplane parut au ciel, survola la plaine et les bois. Une heure après, c'en était fait: les sept pièces de Krupp s'étaient tues. La partie était gagnée de haute lutte. Les Allemands se repliaient. Dans les champs avoisinants, des tertres attestent quelle hécatombe il y eut là.
On nous dit: «Les canons y sont encore. Venez les voir». Un raidillon nous conduisit au milieu des boqueteaux qui abritaient de tous côtés la batterie. Des tranchées coupent les glèbes, jonchées d'épaves de toutes sortes, havresacs velus, marmites d'aluminium, casques bosselés et troués, pansements ensanglantés,--et jusqu'à un album de pendules, dont les feuillets illustrés se dispersent au vent. Mais de canons, plus. «Les Anglais seront venus les reprendre cette nuit», murmure notre guide.
Du moins les sept caissons demeurent, et, alentour, des obus détériorés, criblés de balles de shrapnells, laissant voir, dans les gargousses éventrées, leurs fagots de poudre.
L'homme qui enterra les morts est là. Il certifie que pas un des servants n'échappa. A chaque pas il décrit, avec des gestes tragiques, l'attitude des corps qu'il ramassa. Ce fut une belle besogne et qui faisait honneur aux pointeurs britanniques.
Près de la roue demi-brisée d'un des caissons, un calot gris gît, tout brun de sang, percé d'un seul trou, presque au milieu: en voilà un, du moins, qui n'a pas dû souffrir.
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Nous sommes entrés à Château-Thierry comme la nuit allait tomber. La mélancolie du jour déclinant ajoutait encore à la tristesse de la ville désertée, portant de toutes parts les traces du sac. Seules les maisons dont les hôtes étaient demeurés ont été respectées,--et encore!... Si nous n'avions trouvé l'hospitalité au plus accueillant des foyers--chez le propre petit-fils d'Alexandre Lenoir, le fondateur du Musée des Monuments français, le sauveteur de tant de trésors d'art--nous eussions, je crois bien, dîné par coeur et couché à la belle étoile.
Au bout du jardin de cette maison bénie, la Marne est à demi barrée par une étrange épave qui, à notre réveil, scintille au soleil levant. A l'arrivée des Allemands, une péniche chargée de pétrole était là mouillée. Et plutôt que de voir tomber en leurs mains une cargaison en ce moment précieuse entre toutes, le marinier, âme de vigoureuse trempe, y a mis le feu. Le bateau a flambé comme une allumette et sombré. Une partie des bidons ont été ainsi préservés; on les retire maintenant de l'eau, heureux, en ces temps, de les trouver.
Je viens de dire qu'on avait respecté à peu près, ici les foyers qui n'avaient pas été abandonnés. On a mis même, parfois, à les protéger, des préoccupations de délicatesse dont nous trouvons la preuve évidente chez nos hôtes. Sur l'un des panneaux peints du vestibule, un grand paysage classique, verdoyant et touffu, une main qui s'appliquait avait écrit, d'une calligraphie correcte de sergent-major: Bitte nicht plundern--«Prière de ne pas piller.» Touchante expression de la gratitude de garnisaires pas trop mufles! On doit retrouver là l'écho des amabilités excessives, gênantes, que nous manifestaient ces gens d'outre-Rhin, aux jours pas très lointains où ils aspiraient à nous conquérir autrement que par le fer et par le feu.
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Depuis la veille au soir, nous percevons au loin le grondement du canon. C'est sa sourde rumeur qui nous attire; et, pour l'entendre d'un peu plus près, nous repartons en hâte, sitôt levés.
Il semble qu'on suive toujours la même route. Dans cette rapide succession de sites et d'horizons, les images des choses entrevues se superposent et se confondent. Toujours, sur le terrain des combats, les mêmes boîtes de métal scintillant au soleil, les mêmes débris, traces du bivouac, les mêmes troncs hachés. Dans ces bois, dans ces champs errent encore des fuyards égarés, ne sachant plus à qui se rendre, comme au pied de ces meules, derrière ces buissons, bien des morts gisent sans sépulture.
A chaque halte, le bruit que guettent nos oreilles se rapproche. Ce n'était, le matin, qu'un roulement confus, pareil à celui d'un lointain orage au fond d'un ciel d'été. Maintenant, les coups sonnent plus sec, distincts, doublés en sourdine par l'écho. Bientôt, le bruit régulier du moteur ne les couvrira plus.
Et voici qu'à notre gauche, nos yeux attentifs ont distingué, au front de la colline, un blanc panache montant dans l'azur pâle du matin. Fumée d'incendie, avons-nous pensé d'abord... quelque ferme, un village que les sauvages ont brûlé encore. Mais le léger flocon tombe et s'évanouit, aussitôt remplacé au ciel, un peu plus loin, vers la droite, par un autre, puis deux, puis trois... Bientôt, c'est toute la crête devant nous qui s'empanache de fugaces vapeurs, dissipées sitôt qu'apparues, tandis que la grande voix du canon s'enfle en un grondement presque ininterrompu. La bataille est là, à quelques kilomètres de nous;--et le soir, en effet, nous allions savoir, à ne pas douter, combien nous étions passés près de l'arrière de nos positions.
Il nous eût suffi, peut-être, pour pouvoir nous en approcher davantage, d'un peu d'élan, de persévérance,--de veine. Il n'a pas dépendu de moi de tenter la fortune, favorable aux audacieux...
Après une brève halte à la ville prochaine, grouillante du va-et-vient des troupes, où les longs selhams rouges des goumiers marocains se mêlaient aux sombres vestes de nos artilleurs, il fallut se replier.
Par des chemins où s'écoulait le torrent des renforts anglais courant au front, nous eûmes grand'peine à regagner la Ferté-sous-Jouarre. Il était nuit close quand nous y arrivâmes;--une sinistre nuit de pluie et de bourrasque. Et comme en un pareil moment, il n'est pas une de nos pensées qui n'aille vers EUX, nos coeurs se serraient d'angoisse, à LES imaginer sans abri, sous ce ciel inclément, après les rudes heures de la journée.
Gustave Babin.
APRÈS LA BATAILLE DE LA MARNE.--Blessés
allemands soignés à la mairie de Varreddes.
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Le billard transporté sur une pelouse où il a servi d'abri. |
Matelas et meubles transportés et abandonnés au fond du parc. |
Les bottes et les effets des soldats morts à
l'ambulance installée dans le château, et enterrés dans le parc.
| Le déjeuner interrompu des officiers. |
Les meubles et leur contenu jetés par les fenêtres. |
LE CHATEAU DU GUÉ-A-TRESME, PRÈS DE CONGIS, APRÈS LE SÉJOUR DES ALLEMANDS.
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A l'entrée de Varreddes, où commença la déroute allemande. | Abris de l'infanterie allemande à Chambry. |
Réparation de fortune du pont de Meaux.
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Les bateaux-lavoirs coulés avant l'arrivée des Allemands. | La tombe d'un zouave, entre Meaux et Chambry. |
DANS LA RÉGION DE MEAUX
A LA BAÏONNETTE!
Dessin de Georges SCOTT.
LA DESTRUCTION SYSTÉMATIQUE PAR LES ALLEMANDS
DES VIEILLES VILLES DE FRANCE.--La rue Bellon, à Senlis.