UN TÉMOIGNAGE SUR LE BOMBARDEMENT ET L’INCENDIE DE LA CATHÉDRALE

M. l’abbé Thinot (et non Chinot), maître de chapelle à la cathédrale de Reims, après avoir lu, dans L’Illustration du 26 septembre, l’article de M. Ashmead Bartlett, a bien voulu nous fournir quelques précisions et des détails complémentaires.

Lors du bombardement du 4 septembre, non seulement la cathédrale fut visée, puisque la ligne des rues et des édifices frappés s’étend, droite, en avant et en arrière de la basilique, non seulement deux obus qui ont éclaté à proximité endommagèrent, l’un d’admirables statues au grand portail, l’autre les vitraux de la basse nef Nord, mais encore un projectile est tombé directement sur le socle du pignon du transept Nord, saccageant l’architecture et les toits.

Le projecteur électrique qui avait été installé par nos officiers sur la tour Nord ne l’a été qu’une seule nuit durant, comme un essai qui n’eut aucune suite, et, en tout cas, bien avant l’entrée en contact avec l’ennemi.

C’est le jeudi 17 que des blessés allemands—de 70 à 80—furent amenés à Notre-Dame. Les Allemands, le matin du jour qui vit leur retraite (12 septembre), avaient exigé un aménagement de la cathédrale permettant d’y installer 3.000 de leurs blessés, mais ils n’eurent pas le loisir d’en amener un seul. C’est l’autorité française qui fit utiliser, pour les blessés abandonnés à Reims par l’ennemi, la paille et les couvertures qui avaient été accumulées dans l’édifice. Le général Franchet d’Espérey prenait ainsi, pensait-il, alors que la ville souffrait, depuis trois jours déjà du bombardement, les garanties les meilleures pour la protection du monument.

Le vendredi 18 cependant, et le samedi 19, la cathédrale fut très nettement et impitoyablement visée. Un minimum de 35 à 40 obus, presque tous du plus fort calibre, se sont abattus sur le vaisseau, n’en épargnant aucune partie, depuis les puissantes assises des contre-forts jusqu’au sommet des tours, en passant par la dentelle de pierre qui couronne les combles, depuis l’abside jusqu’à la merveilleuse façade où, sur des échafaudages, devait tomber le premier projectile incendiaire. De ces affirmations notre interlocuteur peut témoigner; nous savons qu’en compagnie de l’archiprêtre il n’a pas quitté Notre-Dame pendant ces journées douloureuses. Nous laissons d’ailleurs ici la parole à M. l’abbé Thinot:

«C’est le vendredi 18, dans la matinée, que des débris d’architecture projetés par un obus ont tué, dans la basse nef Sud, deux des blessés étendus. La mitraille en atteignit bien d’autres.

»Deux fois ce jour-là, pendant la terrible rafale, et une fois le lendemain samedi, nous mîmes ces malheureux, à l’abri dans l’escalier de la tour Nord. Je ne fis, dans cette opération qu’aider M. l’archiprêtre,—et non Mgr le cardinal, comme on l’a dit par erreur, puisque Son Eminence, de retour du conclave, ne put rallier sa ville épiscopale que quatre jours après le sinistre.

»Et c’est encore M. l’abbé Landrieux, curé-archiprêtre de la cathédrale, dont je n’avais qu’à admirer le sang-froid et à suivre le calme courage pendant ces jours et particulièrement ces heures tragiques, qui, au moment où les blessés cherchaient à sortir de l’édifice en flammes, prévint les plus terribles excès: il releva le canon des fusils que le scrupule de la consigne abaissait, il raisonna l’exaspération d’un peuple que le forfait des ennemis ne justifiait que trop, il empêcha, en un mot, des faits que le lendemain nous eussions très amèrement déplorés.»

Pendant que nous prenions congé de lui, M. l’abbé Thinot nous montre les formidables éclats d’un des trois obus de siège que, cinq jours après leur crime, les Allemands jetèrent encore sur la cathédrale.

Mme MACHEREZ, «MAIRE» DE SOISSONS


C’est une figure bien française que celle de Mme Macherez qui ne craignit pas de s’improviser maire de Soissons pour recevoir les Allemands et défendre contre eux la vie et les intérêts de ses concitoyens. A l’approche de l’ennemi, en l’absence du maire élu et de presque tout le conseil municipal, Mme Macherez, femme de l’ancien sénateur de l’Aisne, prit l’initiative de grouper autour d’elle, pour assumer de lourdes responsabilités, quelques autres personnalités énergiques: Mgr Péchenard, évêque de Soissons; M. Blamoutier, notaire, et un conseiller municipal demeuré à son poste, M. Musard.

Une femme héroïque: Mme Macherez.

Ce petit comité, auquel s’était joint M. Arfeuille, pharmacien, eut le noble rôle de tenir tête aux exigences de l’envahisseur qui, durant plus d’un mois, défila dans la malheureuse ville sur laquelle ne cessaient de pleuvoir les plus fantastiques réquisitions, et, entre temps, les obus. Par son sang-froid, par son énergie hautaine, parfois ironique, Mme Macherez réussit à en imposer aux officiers allemands. Plus heureuse que son voisin, l’héroïque maire de Senlis, la vaillante femme épargna à ses concitoyens les horreurs du pillage et des fusillades; la ville de Soissons, qui, sans elle, eût sans doute été réduite en cendres, n’a souffert que des obus lancés par les Allemands au commencement de leur retraite.

LES PRISONNIERS DE GUERRE ALLEMANDS.—Un millier de soldats de toutes armes, capturés par les Anglais.

LES BONS MOMENTS DE NOS BLESSÉS.—La lecture du journal, par une infirmière, dans le jardin de l’hôpital de Saint-Maixent.

ÉPISODE DE BATAILLE
Sous les murs du château de Mondement: infanterie française contre garde prussienne.
Dessin de M. H. W. Koekkoek, d’après un croquis de M. Frédéric Villiers.

M. Frédéric Villiers, artiste correspondant de guerre de notre confrère anglais The Illustrated London News, a pu noter sur place un des épisodes les plus dramatiques de la bataille de la Marne. A 10 kilomètres de Sézanne, l’antique château de Mondement se dresse fièrement sur un mamelon d’où l’on domine les marais de Saint-Gond et la vaste plaine fermée au loin par la silhouette indécise de l’Argonne. L’importance stratégique de cette position était telle qu’au cours de la journée où s’effectua la retraite définitive des Allemands les deux armées se la disputèrent avec un acharnement extraordinaire. Nos troupes, qui l’occupaient d’abord, en furent délogées deux fois; fortement appuyées par l’artillerie, elles livrèrent un dernier assaut à la baïonnette, et, entrant par les fenêtres, trouvèrent le dîner servi pour les officiers allemands qui n’avaient point prévu ce retour offensif. Dans sa traduction exacte de ce que dut être la lutte, notre dessin fait revivre une de ces mêlées sauvages, héroïques, qui se livraient sous les donjons du moyen âge. L’incendie, les trous d’obus semblent peu de chose à côté d’un si terrible corps à corps, et cet épisode de la grande bataille est d’autant plus glorieux pour nos armes qu’on y vit la garde prussienne enfoncée par deux régiments de ligne, dont un de l’armée de réserve.

Le chef-d’œuvre de la dévastation allemande: une rue de la petite ville d’Albert, dans la Somme.

— Un salon du château d’Acy, dans l’Aisne où ils ont couché.
— Sous-officier allemand tué au fond de sa tranchée individuelle, à Vincy-Manœuvre.
Photo prise de haut en bas, du bord de la tranchée.
— Le coffre-fort du maire d’Acy, dynamité par les Allemands.
— Ce qu’ils ont fait de la ferme d’Hozel, près de Cléry-sur-Somme, sur la route de Péronne.