CHAPITRE VI
De l'Auparishtaka ou hyménée avec la bouche.
DES EUNUQUES ET AUTRES PERSONNES QUI SONT LES INSTRUMENTS DE CETTE UNION
(App. n° 1).
Il y a deux sortes d'eunuques: ceux qui s'habillent en hommes et ceux qui se font passer pour des femmes.
Ce que l'on fait aux femmes sur le Jadgana, se fait dans la bouche de ces eunuques; cela s'appelle l'auparishtaka (App. n° 2). C'est le moyen d'existence de ces eunuques qui vivent comme des courtisanes (App. n°3).
Les eunuques qui s'habillent en hommes cachent leurs désirs. Quand ils veulent y donner cours, ils font le métier de masseurs.
Un eunuque de cette sorte tire à lui les cuisses de l'homme qu'il masse et lui touche les joints des cuisses et le jadgana.
S'il trouve le linga en érection, il l'excite par le jeu de la main.
Si l'homme, qui connaît par là son intention, ne lui-dit pas de procéder à l'auparishtaka, il commence de lui-même à besogner.
Si, au contraire, l'homme lui en fait la demande, l'eunuque paraît s'offenser d'une telle proposition, n'y consent et ne s'y prête qu'avec difficulté.
Il se livre alors à huit exercices gradués, mais ne passe de l'un à l'autre que sur la demande de l'homme.
1° L'UNION NOMINALE.—L'eunuque, tenant le linga dans la main et le pressant entre ses lèvres, imprime un mouvement à sa bouche.
2° La MORSURE SUR LES CÔTÉS.—L'eunuque saisit avec ses doigts ramassés comme le bouton d'une plante ou d'une fleur le bout du linga et il en serre les côtés avec ses lèvres et même avec les dents.
3° La SUCCION EXTÉRIEURE.—L'eunuque presse le bout du linga avec ses lèvres fortement serrées elle pousse dehors par cette pression, et puis le reprend avec ses lèvres et répète le même jeu.
4° La SUCCION INTÉRIEURE.—L'eunuque introduit le linga Dans sa bouche, le presse avec ses lèvres et le tire en dehors; puis il le reprend dans sa bouche et continue ainsi.
5° Le BAISER.—L'eunuque, tenant le linga dans sa main, le baise à la manière décrite pour le baiser de la lèvre inférieure.
6° Le LÈCHEMENT.—Après le baiser, l'eunuque touche le linga de tous les côtés avec la langue et en lèche le bout.
7° La SUCCION DE LA MANGUE.—L'eunuque met la moitié du linga dans sa bouche et le suce avec force.
8° L'AVALEMENT.—L'eunuque introduit le linga tout entier dans sa bouche et en presse le bout au fond de sa gorge, comme s'il voulait l'avaler.
Les domestiques mâles font quelquefois l'auparishtaka à leur maître. Il se pratique aussi entre intimes.
Quelques femmes du harem, très ardentes, se le font aussi entre elles, en unissant la bouche à l'yoni (c'est un mode des amours lesbiennes ou saphiques, la titillation du clitoris par la langue).
Quelques hommes caressent ainsi le yoni des femmes et y font les mêmes actes et mignardises que dans le baiser de la bouche (App. 4 et 5). Dans ce cas, quand la femme est renversée, la tête en bas, vers les pieds de l'homme, celui-ci caresse le yoni avec sa bouche et sa langue. C'est l'union de la corneille (figurée au temple souterrain d'Éléphanta).
Par passion pour cette sorte de plaisirs, des courtisanes quittent des amants généreux et possédant de bonnes qualités pour s'attacher à des esclaves et à des cornacs (App. 6).
Contrairement à l'opinion des anciens casuistes qui sont plus sévères, Vatsyayana est d'avis que l'Auparishtaka n'est défendu qu'aux maris avec leurs femmes. Il ajoute que, pour les pratiques de l'amour, on ne doit obéir qu'à l'usage du pays et à son propre goût.
On retrouve cette maxime chez les philosophes grecs et chez ceux du
XVIIIe siècle.
«L'amour, dit Zenon, est un dieu libre, n'ayant d'autre fonction à remplir que l'union et la concorde.»
«Tout est femme dans ce qu'on aime, dit Lamettrie, l'amour ne connaît d'autres bornes que celles du plaisir.»
Ce principe a été appliqué sans réserve, aussi bien dans le siècle du grand Frédéric que dans celui de Périclès. Frédéric lui-même passait pour sodomiste; Catherine de Russie se livrait à toutes les dépravations et avait constamment deux amants bien choisis. Que n'a-t-on pas dit du Régent et de ses filles!
APPENDICE AU CHAPITRE VI
N° 1.—Usage actuel de l'Auparishtaka.
L'auparishtaka, aujourd'hui relégué dans les mauvais lieux et dans les ménages onanistes (Gauthier, Onanisme buccal), parait avoir été très commun anciennement dans l'Inde.
On en trouve dans les gravures du chevalier Richard Payne, intitulé le Culte de Priape, une représentation empruntée au temple souterrain d'Éléphanta, et où l'homme agit sur la femme qui a la tête en bas.
Les différentes sortes d'auparishtaka se voient aussi dans les sculptures des temples de Civa, à Bhuvaneshwara, près de Cuttak, dans l'Orissa, qui remontent jusqu'au VIIIe siècle.
L'auparishtaka ne paraît pas habituel maintenant dans l'Hindoustan.
Il y a, en Algérie, des Arabes qui provoquent les hommes à cette débauche; pour quelques-uns, c'est un moyen de chantage ou de vol.
Dans les maisons de tolérance de Paris, celles mêmes qui sont tenues sur un grand pied, les femmes se prêtent à cette pratique et y provoquent même.
Beaucoup de célibataires d'un âge mûr qui fréquentent ces maisons préfèrent cette pratique à la connexion, non par libertinage, mais parce qu'elle satisfait, sans danger pour leur santé, ce qui n'est chez eux qu'un simple besoin d'hygiène analogue au bain.
N° 2.—Emploi ancien des eunuques.
L'emploi des eunuques est fort ancien en Orient, puisque Putiphar était eunuque.
(Comme Puliphar avait une fille, il faut admettre, ou que la mère de cette fille avait rencontré mieux que Joseph, ou que Puliphar n'était eunuque qu'en apparence et par hermaphrodisme).
A Rome, beaucoup de maris en avaient un pour garder leur femme.
Ovide, livre II, Les Amours, adresse à Bagoas l'Élégie deuxième pour qu'il ne soit pas un gardien trop sévère:
«O toi, Bagoas, qui n'es ni homme ni femme, gardien de ma maîtresse, laisse-lui prendre à la dérobée un peu de liberté, et tout ce que tu lui en accorderas, elle te le rendra. Consens à être de complicité avec elle. Un complice discret gouverne la maison, il ne sent plus le fouet. Pour cacher au mari la vérité, on le berce de chimères, et maîtres autant l'un que l'autre, le complice et le mari approuveront ce qu'approuvé la femme.
«Une femme caressante obtient de son époux tout ce qu'elle désire.
«Toutefois, que de temps en temps elle te querelle; qu'elle feigne de verser des larmes et te traite de bourreau.
«Tu lui reprocheras alors des fantes dentelle se justifiera aisément; elle deviendra par là irréprochable aux yeux de son mari. Ces complaisances te seront bien payées, et tu y gagneras bientôt ta propre liberté.»
N° 3.—Autre emploi des eunuques.
Aujourd'hui les eunuques servent de plastron pour la sodomie aux musulmans de l'Inde; ils ne se déguisent plus en femmes, attendu que ceux-ci préfèrent les jeunes garçons, à tel point que les Bayadères qui vont chanter et danser chez les princes musulmans s'habillent quelquefois en hommes, pour répondre à leur goût (voir les Chants des Bayadères).
Dans tout l'Orient, les masseurs des bains, qui sont des adolescents, s'offrent d'eux-mêmes comme plastrons.
Le nombre des eunuques alla toujours en augmentant à Rome, malgré un édit de Domitien qui interdit la castration, et que Martial a loué dans son Épigramme 3 du livre, VI:
«On se faisait un jeu de violer les droits sacrés du mariage, un jeu de mutiler des hommes innocents. Vous défendez cette infamie, César! et vous rendez service aux générations futures. Personne, sous votre règne, ne sera eunuque ni adultère. Avant vous, cependant, ô moeurs! l'eunuque lui-même était un adultère.»
Déjà considérable sous les empereurs grecs, le nombre des eunuques le devint bien plus encore sous les successeurs de Mahomet.
On alla jusqu'à faire des eunuques femelles. On fendait le ventre aux jeunes filles pour extirper les ovaires et on coupait le clitoris jusqu'à sa racine, ensuite on fermait la vulve en rétrécissant les grandes lèvres par des points de suture. On obtenait des êtres sans sexe et sans désirs dont on était plus sûr que des eunuques, mâles encore capables de désirs ou bien dont, à défaut même des sens, le coeur pouvait être captivé.
N° 4.—Obscénités sur les chars sacrés de l'Inde.
Cette caresse est la principale de celles figurées sur le char sacré de Mazulipatam par un groupe de six personnes: un homme besognant cinq femmes avec sa langue, ses pieds et ses mains. Rien de plus dégoûtant que cette peinture de grandeur plus que naturelle, dont les enfants des deux sexes se montrent tous les détails constamment exposés à tous les yeux.
Très souvent la masturbation, comme manifestation d'amour, est figurée sur les chars sacrés Sur celui de Chandernagor une gopi s'y livre en regardant Krishna. Les cariatydes d'un char récemment fait à Pondichéry sont des singes se masturbant.
N° 5.—Épigrammes de Martial.
L'Auparishtaka était fort pratiqué à Rome du temps de Domitien, ainsi que le montrent les épigrammes suivants de Martial:
L. II, 49. «Je ne veux pas épouser Thalisma, c'est une libertine… mais elle se donne à de jeunes garçons… Je l'épouse.»
L. JI, 50. Contre Lesbie: «Tu suces et tu bois de l'eau, Lesbie; c'est très bien, tu laves l'endroit qui en a besoin.»
L. II, 73. «Lyris suce, même quand elle n'est pas ivre.»
L. 111, 75. Contre Luperculus. «Depuis longtemps, Luperculus, ta mentule a perdu toute vigueur et les aphrodysiaques n'ont pu lui rendre sa vertu. Maintenant tu commences à corrompre à force d'argent des bouches pures, et tu ne réussis pas mieux. Il t'en a bien coûté pour rester impuissant!
L. III, 88. Contre deux frères impudiques. «Ils sont frères jumeaux, mais lèchent chacun un sexe différent; dites s'ils sont plus ressemblants que différents!»
L. III, 96. «Tu lèches ma maîtresse et tu ne lui fais rien autre chose; puis tu babilles comme si tu étais besogneur. Si je t'y prends, Gargitius, je te ferai taire (en te coupant la langue).»
Dans l'épigramme 43 du livre IV, Martial reproche à Coracinus d'être cunnilingue.
L. IV, 50. «Pourquoi, Thaïs, me répéter que je suis trop vieux? on n'est jamais trop vieux pour lécher.»
L. XI, 25. «Cette libertine éhontée, cette connaissance intime de tant de fillettes, la mentule de Lunius, ne peut plus se dresser; gare à sa langue !» Dans l'épigramme 46 du livre XI, Martial conseille l'Auparishtaka à un vieillard.
L. XI, 47. «Pourquoi Blattara fuit-il tout commerce avec les femmes?
Pourquoi joue-t-il de la langue?—Pour ne pas besogner (impuissant).»
L. XI, 61. Sur Mantius. «Mantius ne peut plus raidir sa langue libertine, car pendant qu'il la plongeait dans une vulve gonflée de luxure, et qu'il y demeurait attaché, entendant dans l'intérieur les vagissements de l'enfant, une maladie honteuse a paralysé cette langue avide; aujourd'hui il n'est plus possible à Mantius d'être pur ni impur.»
L. XII, 86. Contre Fabullus. «Les philopèdes, dis-tu, puent de la bouche; dis-moi, ô Fabulus, que sentent les cunnilingues?»
On a peine à croire à un tel dévergondage; cependant, comme Martial adresse plusieurs de ses épigrammes aux hommes qui vivent de leur impudicité, on peut admettre tout comme possible. Le docteur Garnier cite une classe de faits de ce genre et les explique naturellement ainsi que la sodomie, en faisant remarquer que souvent l'anus est un foyer érogène.
N° 6.—Talents intimes.
On voit, non-seulement dans l'Inde, mais en tout pays, des hommes distingués enchaînés par des femmes sans jeunesse, esprit ni beauté, mais possédant quelques talents intimes comme ceux qui ont fait la fortune de la du Barry.
Diderot donne, dans les _Bijoux indiscrets, _sous le titre: le _Bijou voyageur, _les récits d'une femme laide et sotte qui a gagné une grande fortune par une complaisance cosmopolite. Ceux qui concernent l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, et qui sont écrits respectivement en latin, en italien et en espagnol, sont curieux; ils nous mettent au courant des vices dominant dans ces pays au XVIIIe siècle. A Vienne, ce sont les raffinements indiens, les mignardises et l'hyménée par la bouche, les seins, etc. En Italie, ce sont les amours florentins (in vas non naturale); en Espagne, des tours de force de prouesses amoureuses, des nuits de plaisir sans trêve ni merci. Pourquoi le _Bijou voyageur _ne se sert-il du français que pour lier et commenter ses indiscrétions polyglottes? Diderot fait lui-même la réponse:
«Le lecteur français veut être respecté.»
N° 7.—Docteur GARNIER, Onanisme buccal.
L'onanisme en général et souvent l'onanisme buccal est aujourd'hui fréquent. Il est la règle dans les unions libres, sans être une exception dans les autres. L'influence directe d'organes étrangers, actifs, conscients, pour ainsi dire, comme les lèvres, la bouche et surtout la langue, a pour effet une impression beaucoup plus vive et profonde que les rapports naturels.
L'odeur spéciale qui se dégage des organes secrets de la femme est, pour certains vert-galants, comme Henri IV, le souverain excitant de l'amour. Elle les surexcite au point qu'ils fouillent avec la bouche et le nez les parties sexuelles et en aspirent les liquides. De là leur nom de renifleurs.
Excitées directement par la succion, l'aspiration et le lèchement de tous leurs organes, les femmes, parvenues au paroxysme, lancent dans la bouche de l'homme, par leur conduit afférent, le mucus glaireux sécrété par les glandes vulvo-vaginales. Le plaisir que cette éjaculation procure aux femmes passionnées leur fait rechercher cette débauche. Les femmes galantes la considèrent comme la plus grande preuve d'amour qu'elles puissent, recevoir de leurs sigisbés et comme le moyen le plus sur de les fixer (des femmes dites honnêtes et du monde ont ce goût).
Pour ne pas avoir à rougir d'un office vil non partagé, c'est ordinairement par réciprocité alternative, et souvent simultanée, que des amants libres ou des époux se livrent ensemble à ces écarts. Opposés l'un à l'autre de la tête aux pieds, ils agissent ensemble, chacun de leur côté, avec une telle passion qu'ils en deviennent inconscients [29]. Ce vice a quelquefois pour conséquence, chez la femme, l'hystérie, chez l'homme, la paralysie plus ou moins complète des membres et du cerveau.
[Note 29: Cette pratique devenue fréquente est appelée par les libertins
FAIRE 69.]
La succion du clitoris et le lèchement de la vulve avec la langue constitue le saphisme. Le saphisme féminin est préféré par les femmes lubriques à tous les autres moyens de plaisir. Le saphisme détermine un état particulier du clitoris très caractéristique.
L'auparishtaka ou onanisme buccal entre hommes paraît s'être répandu dans ces derniers temps. Quelques libertins choisissent criminellement pour cet office de jeunes enfants dans la bouche desquels le pénis se meut comme dans le vagin.