LVII
De M. de Chateaubriand
Rome, ce 11 décembre 1828.
Vos lettres m'arrivent très bien, mais longtemps après leur date. J'en suis à celle du 8 et 9 novembre… Voilà le malheur des distances! Je remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je devine très bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme privé, et comme écrivain, et comme poète, que sais-je enfin? Eh! bien, qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il paraît que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, même si elle m'avait fait ce mal, je me réfugierais encore dans ma conscience et là je serais à l'abri. Soyez pour ces misères aussi impassible que moi, ou plutôt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numéro de la Gazette. Pourtant, depuis que je suis ici, les rédacteurs ont eu l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y abonner; je me suis contenté de la jeter au feu sans l'ouvrir.
Laissons cet ennuyeux sujet!
Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à thésauriser plus tôt.
Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie. Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer.
Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France, pour voir mon inconnue.