LVIII

À M. de Chateaubriand

H…, le 26 décembre 1828.

Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera jamais.

Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si, contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!

Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la Gazette, je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les Débats assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin. Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une Muse de Nantes[35], non pas de ce qu'elle vous a adressé une épître dédicatoire, car je vous en ai adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu), mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris, où vous voulez vous retirer.

[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercœur, de qui Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris, quelques années après.]

La Voulte, 1er janvier 1829.—La nuit est avancée, le premier jour de l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître, mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder ce que vous voulez. Je ne fais plus aucun vœu pour moi-même. Mon cœur lassé ne peut s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la terre.

5 janvier.—Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36]. Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis m'empêcher de penser que son cœur fut rempli du même attachement qui remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret… Cette sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle l'attendait… Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée, elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même récompense!

[Note 36: La sœur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette maison.]

Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne d'envie[37]!

[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.]

Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit… Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment qu'une perte réparable!

MARIE.