XXIII
De M. de Chateaubriand
Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.)
J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret, j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront.
Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce qu'on perd.
Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur d'être encore trompé.
Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie. L'Infirmerie est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les affaires.
Mille tendres hommages à Marie.