XXIV
À M. de Chateaubriand
Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir tirée d'une inquiétude bien pénible. Mes propres réflexions m'avaient déjà allégée d'une partie.
Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre santé menacée, vous étiez bien portant, grâces au ciel! mais en proie à un funeste mécompte, et livré à des circonstances dont je ne puis soutenir la pensée. C'est l'inévitable effet de l'absence que les espérances, les craintes, les suppositions, les projets, portent toujours à faux. Pour les âmes tendres, l'absence est comme un néant tourmenté.
Je regrette que vous ne puissiez venir à H., en allant aux eaux plutôt qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne sais où l'orage de l'automne dernier m'aura poussée dans ce temps-là.
Il faut que je vous dise ce qui m'est arrivé et comment, sans le savoir, vous avez peut-être décidé de mon sort.
M. de V. émigré non indemnisé et rangé dans toutes les plus fâcheuses catégories, s'est réfugié dans une inspection des douanes à Toulouse. Toute son ambition se borna à avoir son changement à Lyon, pour être plus près de nous. Il m'écrivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que l'inspection de Lyon était vacante et m'engager à partir sur-le-champ, s'il m'était possible, pour aller la demander à M. Roy[22]. Il m'observait que c'était la seule qu'il désirât et qui lui convînt, qu'elle était vacante pour la première et probablement pour la dernière fois, et que, dans cette circonstance décisive, il ne fallait rien négliger. Je compris d'autant mieux ces raisons qu'elles étaient fortifiées pour moi par l'événement du 12 novembre, dont j'ai laissé ignorer à M. de V. les plus fâcheuses suites. Mais je me sentis si intimidée de notre singulière relation, que je ne pus me résoudre à partir pour l'endroit où vous êtes, et j'aimai mieux tout abandonner au hasard. À présent, je crains d'avoir manqué à ce que je dois à M. de V. en négligeant l'occasion de le sortir d'un abîme; mais je n'ai pas su mieux faire… Si l'influence que vous exercez autour de vous est proportionnée à ceci, vous êtes un puissant enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais douté…
[Note 22: Le comte Roy était redevenu ministre des finances, dans le nouveau cabinet.]
Depuis que j'ai reçu votre lettre, tout est peine dans mon cœur, et confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien. Si ces impressions étaient douces et heureuses, alors seulement je regretterais le pouvoir de vous les faire partager.
Adieu, mon cher maître, je voudrais bien que mes vœux fussent exaucés; s'ils l'étaient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que vous perdriez le désir de le quitter.
MARIE.
XXV
De M. de Chateaubriand
Paris, 18 avril 1828.
Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'âme, si elle ne me faisait rire en me forçant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer à une femme? Je ne fais pas de mes années et de mes cheveux blancs un roman et un texte de sagesse; la chose est bien réelle, je ne m'en plains ni ne m'en vante. Venez donc, et vous me verrez à vos pieds sans être troublée! Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si jamais je les réaliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je? et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en allant ou en revenant? Un mois encore pourra éclaircir mon avenir. Dans tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de temps j'en vienne à quelque parti.
J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous ce ministère qui suit pas à pas la route que j'ai indiquée, et parmi lequel j'ai placé de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai pas plus de crédit que je n'en avais sous l'ancien ministère, dont la chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne le pourrais pas! jugez-en! J'avais à Bordeaux un parent chargé d'une recette particulière; il est accouru à Paris, croyant que j'allais disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une démarche auprès du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.! Je suis à vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi!
[Note 23: Hyde de Neuville, nommé ministre de la marine sur la désignation de Chateaubriand.]