XXVI
À M. de Chateaubriand
Hlle, 25 avril 1828.
Vous avez enfin parlé, dans cette préface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime, d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix, se trouve consolé par ces lignes: elles allègent mon cœur; elles me contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette présidence? Est-ce pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidèle? tout cela ne peut être que ténèbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon âme, vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font mon étonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous êtes dans une crise importante. Je me résigne à tout, pourvu qu'elle se termine heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous éclairer et de vous garantir de toute démarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps.
[Note 24: Des œuvres complètes.]
Voilà, mon cher maître, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour arranger mon sort. Les circonstances incompréhensibles dans lesquelles vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la tiens d'une bonté parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais souffrez avec amitié que je vous dise sincèrement ce que je pense à ce sujet! J'ai trouvé dans votre correspondance de l'urbanité, de la franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'étais aimée de vous, je crois que j'aimerais à vous devoir moi-même jusqu'à l'air que je respire; mais, dans l'état de notre relation, vous n'avez pas encore gagné le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trône, que je ne vous répondrais pas autrement.
Quand je croyais que ma présence vous serait douce dans un moment de chagrin, ou que votre santé était menacée, je partais sans crainte; mais, pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y résoudre… Vous me grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous êtes injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqué pour partir, les larmes m'aient manqué pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans que je vous fuis, même en pensée, et que voici la troisième fois que je repousse l'occasion prochaine de vous voir. À présent plus que jamais, je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voilà tout, comme vous dites, et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de même.
À ces craintes trop bien fondées, il se joint une timidité que vous avez fort augmentée vous-même, par la supposition répétée que votre vue détruirait mon illusion… J'en fus blessée dès le commencement, je m'en défendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'âge et l'extérieur de mes amis m'étaient indifférents, mais encore que je pouvais aimer avec attrait des personnes dépourvues de toute espèce de charme, et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance. Vous ne fûtes pas convaincu. Je m'attribuai la première faute de cette injustice, et ne m'y soumis qu'à regret. La timidité me resta. Sans elle, nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que vous n'avez aucune notion de mon caractère, et il n'est pas étonnant qu'il y ait quelque embarras dans l'intimité de deux personnes qui ne se sont jamais vues. Vous me croyez peut-être romanesque et exaltée? Il n'en est rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur est mon maître et la crainte ma compagne. J'ai été forcée de me replier dans une vie toute intérieure. Habituée à voir les choses mal tourner pour moi, j'ai fini par y être moins attentive: de là vient que je suis plus affligée d'une marque d'indifférence que d'un revers de fortune, et que je suis plus touchée d'une parole de tendresse que d'un service.
Par suite de cette manière d'être, le ton de vos deux dernières lettres (malgré l'offre qu'elles contenaient) m'a fait naître une crainte. Peut-être la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas réciproque, peut-être ne m'écrivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que je vous ai écrit n'est allé jusqu'à vous, si mon affection lointaine n'est qu'une charge de plus pour un cœur lassé qui se détourne de tout, vous devez en conscience m'en avertir.
Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu'à vous offrir l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre âme offensée. Ce sentiment, croyez-moi, est bien indépendant de l'âge et de la figure, et même des circonstances de la vie extérieure. C'est de l'enthousiasme; c'est un attachement électif; je m'y suis acheminée par l'admiration, par la pitié, par la tristesse; il s'est formé dès mon enfance et me survivra. Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de la vanité. L'un et l'autre me sont étrangers; mais vous vivez dans le tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque supérieur que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin, l'affection d'un être doux et dévoué qui, dans une retraite écartée, suit vos chagrins et use sa vie dans le vain désir de vous honorer et de vous servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage.