XXVII
De M. de Chateaubriand
Paris, le 1er mai 1828.
Le résultat de votre lettre est que vous viendriez à Paris si je vous aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc à Paris? Mais comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue? Un esprit aussi facile à se tourmenter que me semble être le vôtre ne s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes. Mais, en vérité, convenez que, pour une simple politesse, elle serait assez longue! Prendre tant de plaisir à vous écrire si souvent passe un peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entraînait vers vous, moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tête; reconnaissez la vérité; et convenez que, si vous ne venez pas à Paris, ce n'est pas à cause de mon indifférence pour Marie!
Je veux vous détromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire que j'attache un grand intérêt à la politique, que je suis tourmenté sous ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complète erreur. Je suis profondément indifférent à ce qu'on appelle la politique. C'est là, même, mon véritable défaut comme homme public, et ce qui m'empêche de parvenir. Je désire sans doute sortir de la position pénible où je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce désir ne s'étend pas au-delà d'une aisance honorable qui me permette de me reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'être aux gages d'un libraire. Vous voyez combien vous êtes, en tout, loin de la vérité; j'aime Marie et ne désire qu'une vie retirée, exempte des inquiétudes du lendemain.
Vous voilà bien grondée! Humiliez-vous et demandez pardon à «votre maître»!