XXVIII
À M. de Chateaubriand
H., le 10 mai 1828.
Vous m'écrivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retirée et tranquille. Ce peu de mots contient nos vœux et nos espérances à tous deux; puissent les unes et les autres n'être pas trompés!—Ce n'est pas à moi, «mon cher maître», que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez pas d'ambition, c'est-à-dire une ardeur aveugle pour les richesses et le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je n'apprendrais pas sans regret que la noble émulation des grandes âmes fût sortie de la vôtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de l'ambition pour vous. En dépit de ma raison, je vous désire tous les triomphes. Mon amitié voudrait que vous eussiez tous les moyens de retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop généreusement sacrifié; mais je ne sais où ces moyens peuvent exister pour vous, qui vous obérez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministères, et vous ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succès dans cette place de gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le génie de Fénelon et le caractère de Tancrède vous pouviez élever le duc de Bordeaux à son rang. J'ai donc souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue. À présent je m'en félicite. Quelle chaîne! pour vous surtout!
[Note 25: On avait parlé de nommer Chateaubriand gouverneur du duc de
Bordeaux.]
Cependant, vous m'écrivez que vous ne pouvez rester comme vous êtes: que votre sort va se décider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent. Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre amitié. Mes vœux recommencent aussi, car je désire avant tout que vos affaires s'arrangent sans que vos goûts soient contrariés.—Si j'étais roi de France, je mettrais ma gloire à vous nommer mon ami, et je vous formerais un modeste apanage.
Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oublié que vous seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu, ou plutôt que vous l'auriez toujours été depuis bien des années si la morale des intérêts eût été à votre usage. Je ne pensais qu'à vos affaires, qui vous tourmentent; à quelques-unes de vos relations, dont vous paraissez mécontent; et à vos dispositions intérieures, dont je m'occupe peut-être trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour penser à moi, j'en ai trop pour penser à vous.
Dans mon ancien système d'éloignement de vous, je ne lisais pas vos ouvrages. Je les réservais d'ailleurs pour me servir un jour de consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publiés depuis quelques années. Je ne connais pas davantage la société de Paris, où j'aurais tant entendu parler de vous. Il résulte de tout cela que j'ignore de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez être véritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos réserves de bon goût, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez beaucoup de vous.
Vous m'écriviez, il y a quelques mois: «Je voudrais connaître votre vie depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.» Ce désir était amical; je devais y accéder. Mais la répugnance que j'éprouvais à vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et à m'en souvenir moi-même si longtemps, me fit éloigner l'accomplissement de cette tâche. Cette omission a tourné contre moi. Je sens aujourd'hui le besoin d'empêcher à l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant votre amie inconnue. Au premier moment, je vous écrirai les principales circonstances de ma destinée. Le mal que me fera cette démarche sera compensé par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite. Quand vous recevrez cette feuille, réservez-la pour la lire dans un moment de repos d'esprit!
Mais n'attendez pas, pour m'écrire, que vous l'ayez reçue, car mon dessein peut encore changer!
Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chérie. Il me semble que je vous y ai retrouvé comme après une absence. Il y a des places qui me rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu'à des pensées qui m'ont occupée… Ces lieux alors étaient attristés par l'hiver, désolés par l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de tout le triomphe, de toutes les délices du printemps, et j'y suis moins bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fraîcheur et de paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous donner ma place ici et aller prendre la vôtre, le travail, les ennuis, les affaires qui vous obsèdent: mais que sont les vœux du cœur? et l'amitié lointaine, qu'est-elle?
Quand je vous écris, c'est presque toujours immédiatement après avoir reçu vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de cœur et sans réflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commencé et soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense à bien parler quand je fais mes prières. Si vous avez révélation du ciel, vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxiété sur votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le rétablissement de sa femme, qu'il m'écrivit. Il est juste qu'il ait du temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'écrire; dites m'en quelque chose!… Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa position politique est difficile, séparé de vous?