LES SQUARES ET LES PROMENADES

Maintenant, comme Télémaque sortant des Enfers pour entrer aux Champs-Élysées, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin cette partie plus agréable de la description du nouveau Paris. Quoi qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les précédents chapitres, la vérité est que j'ai faim et soif d'admirer, et que personne ne loue avec une satisfaction égale à la mienne, quand j'en puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.

L'administration parisienne, qui, par nature et par système, n'a pas souvent des idées riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche, le jour où elle s'est avisée d'ouvrir çà et là des squares, comme autant d'oasis dans ce grand désert de pierre où les lorettes et les vaudevillistes peuvent seuls respirer à l'aise. Elle nous devait bien ce petit dédommagement pour tant de plâtras, de moellons, d'asphalte et de becs de gaz. Grâce à cette innovation, le bourgeois de Paris, altéré d'ombre et de verdure, n'est plus condamné à les aller chercher au loin, jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et l'autre à quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et le Parisien n'en demande jamais davantage.

Dans l'histoire de l'édilité actuelle, c'est l'épisode des plantations que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet épisode-là ne date que de nos jours. Les régimes précédents avaient bien fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres furent plantés dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands, l'un des hommes qui ont le plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce règne aussi et les deux suivants virent la création des jardins du Luxembourg, des Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des Champs-Élysées. C'est là un ensemble respectable, et qui mérite qu'on en tienne compte, si l'on veut bien réfléchir surtout qu'on ne l'avait point fait payer par ces compensations désastreuses que nous verrons au chapitre suivant. Mais le passé est passé: revenons au présent.

Jusqu'aujourd'hui, on nous a donné une douzaine de squares, sans compter ceux des communes annexées. Il y en a sur la place Louvois, devant le Conservatoire des arts et métiers, sur l'emplacement du vieux Temple, à la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant Sainte-Clotilde, derrière l'hôtel de Cluny, etc., sans parler des parterres qui s'étendent de chaque côté du Louvre, vis-à-vis le pont des Arts et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre végétation des Champs-Élysées. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais non compléter, le réseau stratégique du Paris nouveau, en reliant l'une à l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs Poissonnière et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrémités du nouveau pont Louis-Philippe. On en médite d'autres, dont la place est déjà marquée. Voilà ce qui s'appelle marier l'agréable à l'utile, et c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.

De plus, il est question de créer deux squares grandioses aux extrémités sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais à triple étage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville à ses pieds pour panorama, et dont les plateaux superposés communiqueraient les uns avec les autres par des escaliers monumentaux disposés en fer à cheval; à la Glacière, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient disposées de telle façon que, de tous les endroits, on pût jouir du plus merveilleux point de vue, en particulier du magique coup d'œil qu'offre la vallée de la Bièvre, dominée par une colline couverte de maisons et, dans le lointain, par les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce. Ce sont là jusqu'à présent des projets, pas autre chose, et de la coupe aux lèvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce proverbe-là est bien vieux, et ne paraît plus guère de saison. Autrefois, on eût pu répondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui il faut répondre modestement: C'est très-probable. Le premier mot a pour synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'édilité parisienne.

L'établissement du jardin anglais à triple étage sur la butte Montmartre offrant surtout des difficultés particulières, qui exigeront d'énormes dépenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Déjà des légions d'ouvriers sont installées aux buttes Chaumont et sur les carrières du Centre, comblées et nivelées, pour y installer à grands frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait sourire à l'imagination titanique de M. le préfet de la Seine, qui serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de près avec la mémoire de la reine Sémiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins suspendus. Il est évident que le souvenir de Babylone et des sept merveilles du monde, chantées sur tous les tons par les poëtes-badauds de l'antiquité, n'a pas été sans influence sur les embellissements de Paris, après toutefois certaines pensées stratégiques que nous avons essayé d'indiquer plus haut,—et qu'on a la noble émulation de détrôner les anciens,—ne fût-ce que pour venger la civilisation moderne du mépris systématique des archéologues, et pour leur montrer qu'on peut vaincre aisément ces prétendus prodiges, admirés jadis par des peuples enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant à un autre héros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'âge actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'époque mythologique, dans les tableaux de l'histoire et les déclamations des classes?

Les jardins suspendus de Babylone dépassés par les jardins anglais des buttes Montmartre et Chaumont, «admirable matière à mettre en vers latins,» pour un prochain grand concours!—Beau paragraphe à ajouter à une nouvelle édition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!

Nous sommes loin,—quoiqu'il y ait à peine huit ou dix années de cela,—du temps où il n'existait d'un bout à l'autre de Paris qu'un seul square, celui de la place Royale.

On crée maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une maison. On fait pousser à merveille du gazon sur le bitume et des massifs de verdure sur les pavés; au besoin, on se passerait parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver à tous les résultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'à la campagne qu'on a encore la naïveté de croire à la nécessité de la nature pour avoir des fruits et des fleurs, comme à la nécessité du raisin pour faire du vin. À Paris, nous sommes plus avancés que cela.

Ceux de mes lecteurs qui sont assez favorisés des dieux pour posséder une maison des champs savent ce qu'il en coûte de temps et d'attente avant de jouir de l'arbre qu'ils ont planté eux-mêmes. C'est quelquefois l'affaire de plusieurs générations. En confiant une quenouille à la terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

Il semble donc qu'il y eût là un obstacle quasi insurmontable pour la création des squares; mais l'administration parisienne, féconde en ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'était de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a usé pour quelques-uns de ce stratagème aussi ingénieux que simple. Qui empêche de faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, à l'instar de cet impresario de province qui donnait la Dame blanche en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font tous les jours du civet de lièvre sans lièvre? L'autre moyen n'est, par malheur, ni aussi simple, ni aussi économique. Il consiste à enlever du sol qui les a vus naître des arbres tout entiers, avec leurs racines et le terrain adhérent, pour les transporter ainsi partout où l'on veut, à l'aide d'un appareil ingénieux, mais dont l'emploi coûte fort cher[6]. De plus, le sujet n'échappe pas toujours aux dangers de cette opération chirurgicale, encore aggravés par ceux du voyage. La nature se venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplanté dans un autre sol semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il dépérit à vue d'œil sous les tassements du sol et la mortelle poussière du macadam. On avait un géant dans la forêt; on n'a plus dans le square qu'un nain rabougri et contrefait. Là-bas il se nourrissait d'air vif et pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non filtrée. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on prodigue à ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le protège de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler à ces petits vieux emmitouflés de flanelle et de coton, soutenus par des béquilles, chauves, branlants, ridés, exhalant à dix pas une odeur de tisane et de lait de poule: on peut bien le préserver de la mort, mais on ne peut le rattacher à la vie. Ces pauvres arbres étiques font peine à voir; ils vivent de régime comme des poitrinaires, et, par les chaleurs de l'été, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner de l'ombre que de leur en demander.

Les squares, de dimensions fort diverses, sont jetés à peu près dans le même moule. Autour du monument qui sert de centre,—presque toujours une fontaine,—s'arrondit une pelouse, couverte çà et là de petits massifs de fleurs, agréablement disposés. Le long des grilles s'étendent de larges plates-bandes de gazon, émaillés de fleurs aussi, et d'arbustes au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les allées, des bancs à claire-voie, au dossier renversé, attendent les promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y joignent des chaises pour leurs habitués du grand ton.

Quelquefois le square se compose exclusivement de rangées d'arbres, sans pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste, dès que l'automne ramène la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment d'une sobriété de végétation et d'une maigreur de physionomie qui rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui semblent faites en pierre et en carton peint, et où l'on sent l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs, les grilles, les larges allées et les bancs, vous verrez ce qui restera. Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont été créés de toutes pièces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le square du Temple, a-t-on commencé par raser les grands arbres du jardin qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public? L'administration se croirait-elle déshonorée de conserver de beaux arbres qui ne lui coûteraient rien, au lieu d'en planter de chétifs qui lui coûtent fort cher?

À vrai dire, ce n'est pas là un inconvénient réel pour le vrai Parisien, le Parisien pur sang, celui qui, même dans le paradis terrestre, regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgré l'amour effréné qu'il affiche pour la villégiature, au retour de chaque printemps, il n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de genre, une petite gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sûr que, sans le respect humain, le géranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait amplement à ses instincts champêtres. Il lui faut la nature des environs de Paris, les fritures d'Asnières, la poussière de Romainville, les mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres à trois étages de Robinson, où l'on mange du filet au madère et des meringues à la crème, au milieu du roucoulement des modistes de la rue Vivienne et du gazouillement ingénu des fleuristes du Palais-Royal. Ce qu'il trouve et ce qui lui plaît, dans ces campagnes étiolées de la banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent à ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de plaisir, des montagnes russes, et la vue du dôme des Invalides à l'horizon. Son idéal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de Meudon, en nombreuse société. Il déteste les trous où l'on ne voit personne, où il n'y a pas d'estaminets, où l'on ne rencontre dans ses promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nuées de petits insectes; où l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit à la mode, et à proximité du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:«Le chemin de fer passe à deux pas; j'entends tous les trains.» Son rêve serait qu'on pût bâtir les villes à la campagne, ou transporter la campagne à Paris. Les squares sont justement faits pour répondre à ce rêve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amèrement que les arbres l'empêchent de voir passer les omnibus.

Et pourtant l'ingrat ne hante guère ces squares qu'il admire tant: il se contente presque toujours de les regarder à travers les grilles, ou de les traverser pour abréger son chemin, et il en laisse la libre possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la population la plus assidue, et à peu près la seule permanente. L'élément populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prélasse. Çà et là, on voit poindre un schako conquérant derrière une nourrice, et des duos de troupiers non gradés, se tenant par le petit doigt, errer comme des ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur un banc, causant politique et traçant sur le sable, avec leurs cannes, des lignes stratégiques, destinées à démontrer la prise de Sébastopol, ou à résumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre les Anglais. Heureusement, des légions de babys roses tourbillonnent au milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de soleil, leurs frais éclats de rire et leur joyeux babil.

La mode n'a donc pas adopté les squares: il faut en prendre son parti. Elle a moins adopté encore la promenade créée à grands frais sur l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour jusqu'à la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets et de tapissières que d'équipages armoriés sur ce magnifique boulevard, qui avait rêvé des destinées plus hautes et qui semble tout attristé d'une telle chute. Figurez-vous les arènes de Nîmes ou le Colysée, bâtis tout exprès pour servir de théâtre à un vaudeville de Vadé! Telle est l'impression qu'on éprouve en voyant cette royale esplanade bordée de chantiers et de marchands de vin, et sillonnée en tous sens par des marquises coiffées de foulards et des dandys armés de crochets en guise de sticks. On a pu métamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on n'a pu changer le quartier. En eût-on fait cent fois plus encore, il était difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, bornés à tous les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des pompes funèbres, l'abattoir et l'hôpital Saint-Louis, ce champ d'asile de ce que la médecine appelle en termes gracieux «les maladies cutanées.»

Avez-vous souvenir de ce qu'était l'ancien canal Saint-Martin, surtout dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste intacte vous en donnera au besoin une idée, quoique bien insuffisante. Avec ses ponts tournants, ses écluses, ses bords escarpés, ses berges encombrées, le jour il était d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect sinistre. D'un accès toujours difficile et souvent périlleux, le vieux canal aux eaux croupissantes avait, comme la forêt de Bondy, sa légende pitoyable, grossie à plaisir par la terreur quasi superstitieuse des citadins. C'était un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La police elle-même n'a jamais su au juste le nombre des piétons avinés qui ont trébuché, au milieu d'une chanson bachique, dans ce ténébreux cours d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient à l'affût, cachés parmi les complaisantes épaves de la rive, le passant désarmé et sans défiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou à l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs gémissements lugubres dans les pièces de M. Dennery. La transformation opérée a relégué toutes ces lamentables histoires dans le domaine des mélodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire néanmoins qu'elle a restreint le péril plutôt qu'elle ne l'a fait entièrement disparaître, puisqu'elle ne s'est attaquée qu'à une partie privilégiée du parcours, et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'à la Villette, le vieux canal reste ce qu'il était jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient encore beau jeu dans toute l'étendue de l'enclos Saint-Laurent.

Ceci est une première restriction, qui pourra paraître naïve, à force d'être naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-être pas tout à fait si naïve: c'est que les gigantesques travaux exécutés par M. Alphand n'ont pas à beaucoup près, dans leur ensemble, un caractère d'utilité publique qui puisse être mis en balance avec les frais énormes qu'ils ont coûtés. J'y vois, comme dans bien d'autres créations du nouveau Paris, un emploi de moyens tout à fait en disproportion avec le but, comme pour faire croire à la grandeur du résultat par celle de l'effort.

Cette remarque ressemble à une contradiction, après tout ce que je viens de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voulût simplement ouvrir une large voie à la circulation dans ces parages d'un abord jusque-là si rebutant, soit qu'on voulût détruire une cause permanente de périls, il suffisait de déblayer, d'égaliser et d'élargir les rives du canal. On ne voit pas où était la nécessité de l'enterrer lui-même sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'exécuter une de ces œuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur grandiose inutilité. Notez bien, en effet, que la partie centrale de cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, étant couverte de petits jardins qui servent à dissimuler les prises d'air, ne peut profiter en rien à la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le plaisir pastoral et champêtre de faire ces petits jardins qu'on a pris la détermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la part de l'administration, des goûts bucoliques, dignes d'être chantés sur le pipeau par Théocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cédé derechef à l'instinct séduisant du grandiose, et au désir de s'illustrer par un de ces chefs-d'œuvre qui fournissent une si belle matière aux articles de journaux, aux discours des préfets, voire aux descriptions de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives au bon peuple de Paris.

L'esplanade du canal Saint-Martin se développe sur une largeur d'environ quarante mètres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit petits squares, clos de grilles, y sont ménagés de distance en distance: on peut les voir à son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue singulièrement le charme. Une fontaine jaillissante s'élève au milieu de chacun d'eux, et à l'extrémité se cachent dans des massifs verdoyants les soupiraux circulaires, destinés à donner de l'air et du jour au canal souterrain. De temps à autre, on voit tout à coup jaillir de ces soupiraux des panaches de fumée, qui dénoncent au promeneur le passage invisible d'un bateau à vapeur sous ses pieds.

Mais ce spectacle du dehors n'est rien auprès de celui du dedans. Les amateurs d'émotions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La première sensation qu'on éprouve est étrange, à se voir glisser sous terre, entre les murs d'une voûte de quatre mètres de haut et de quinze de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des roulements de fiacre sur sa tête. Il semble qu'on soit entré dans le royaume des gnomes. Le soleil, pénétrant par les soupiraux, découpe sur la voûte une série de cercles étincelants, et la lumière intérieure est assez abondante pour éclairer tout le trajet. D'un bout à l'autre, on y peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expédition est curieuse à faire une fois, mais à la longue elle manque de pittoresque, ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des ingénieurs.

Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte d'appendice fastueux au chapitre des égouts parisiens. Ils ferment, par un trait final qui dépasse tous les autres, ce hardi développement de la ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une étendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de l'aqueduc d'Ancus Martius et du cloaque de Tarquin! Ce sont des jouets d'enfants, bons à reléguer dans l'histoire ancienne avec les sept merveilles du monde, et qui feraient sourire de pitié le moindre de nos conseillers municipaux. Les Romains sont dépassés, voilà qui est entendu, et si quelque stoïcien incorrigible osait encore n'être pas suffisamment fier de son pays et de son époque, il ne resterait qu'à le renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand égout collecteur.

VI