LES PARCS ET JARDINS
Lorsque Turenne eut été emporté par un boulet de canon, on créa huit maréchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela ces huit maréchaux la monnaie de M. de Turenne. Le mot me revient en mémoire comme tout à fait de circonstance, au moment où, après avoir parlé des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs et jardins. Assurément, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que cette multitude de squares semés, comme autant d'îlots de verdure, sur toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et sans arrière-pensée, si je pouvais y voir autre chose que la menue monnaie des grands parcs bouleversés et des grands bois réduits à la portion congrue.
Je ne veux rien exagérer: le boulet de canon de l'alignement, pointé par l'artillerie de l'utilité publique, n'a pas encore jeté bas ces beaux jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a rudement écornés et rognés au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus ou moins senti les éclaboussures de cette terrible mitraille. Qui oserait se dire aujourd'hui complétement rassuré? Les habitués du Luxembourg, comme ces invités à la fête napolitaine donnée au Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promènent sur un volcan. L'ombre de M. Haussmann, armé de sa baguette magique, les poursuit partout: ils appréhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au détour de chaque allée, ils croient voir la silhouette menaçante d'un ingénieur armé de ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini d'embellir Paris, ils sentiront l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête, et ne dormiront pas tranquilles.
Comment leur en vouloir? Le passé les instruit et les met en garde contre l'avenir. On a déjà pris sur leur jardin l'espace nécessaire pour élargir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles neuves: peut-être en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie complétement inutile, qui relie la rue de Vaugirard, à partir du derrière de l'Odéon, à la rue Soufflot, a coupé un grand tiers de l'admirable grotte de Médicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de l'émotion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de croire définitivement enterré, après son rejet par la commission municipale de 1849. Une pétition, signée par de nombreux habitants du quartier, vint porter au Sénat des doléances et des protestations qu'il accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les doléances de ce monde. Le Sénat lui-même ne les sauva pas de leur inévitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme révolutionnaires, triompheraient sous l'égide de cette auguste assemblée, qu'on eût difficilement soupçonnée d'un esprit d'indépendance malséante et de tendance à la rébellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tête à l'orage, et fit rentrer dans le silence les flots irrités du Sénat. Ce fut un beau spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps conservateur de l'empire français ne put même conserver son jardin: ce n'était pas encourageant pour un début dans la carrière de l'opposition. Espérons, en dépit de ce pronostic fâcheux, qu'il sera plus heureux pour la Constitution.
Et nunc erudimini, journalistes naïfs qui faites de l'opposition aux embellissements de Paris!
Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas l'empereur,—un homme du moins dont l'omnipotence dépasse celle même du chef de l'État, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois compte de sa politique, et qu'il est contrôlé par un conseil législatif qu'il n'a pas élu lui-même. Cette omnipotence de M. le préfet est absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre où elle s'exerce; elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M. Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idéal et l'apogée de la centralisation. Il l'avait prouvé déjà par tous ses actes, et il a pris soin de le déclarer tout récemment encore, dans un accès de condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien voir, sans rien entendre, les yeux fixés sur la postérité! Avec une sérénité hautaine et dédaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme un vainqueur à une ville prise d'assaut. Que le Sénat et les expropriés en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M. Guéroult, qu'à prier l'Esprit-Saint de répandre ses grâces sur l'esprit de M. Haussmann, d'illuminer sa volonté et d'inspirer ses décrets.
Depuis la mémorable séance du Sénat dont nous venons de parler, M. le préfet de la Seine a dû se répéter plus d'une fois, avec un légitime orgueil, le mot de la Médée de Corneille:
Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?—Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
Hélas! oui, c'est assez; c'est même beaucoup trop.
Donc, après quelque délai accordé aux convenances,—car on est homme du monde, et le Sénat, après tout, malgré le déplorable exemple qu'il avait donné aux vieux partis, méritait certains égards,—on vit les ouvriers revenir à l'œuvre interrompue. Les tranchées s'ouvrirent: d'ignobles barricades en planches se dressèrent au travers du noble jardin envahi par des hordes de maçons; on abattit les grands platanes et les marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consternés, mais curieux,—sous les yeux du Sénat, si mal récompensé de cette initiative, qui n'était encore de sa part qu'un acte d'obéissance à une invitation souveraine. On démonta la fontaine, on numérota les pierres, comme font les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta proprement le tout, sans rien casser, à une vingtaine de mètres en avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Châtelet. Il ne faut point médire du progrès: qui sait si, quelque jour, on ne transportera pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Séverin, sous prétexte qu'ils contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les démolir.
Ainsi raccourcie, la magnifique allée de platanes de la Grotte de Médicis a perdu toute sa poésie, en perdant sa plantureuse pelouse, remplacée par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres ombrages qui semblaient verser le frigus opacum chanté par Virgile, et le mystérieux lointain de sa fontaine, gâtée par l'adjonction d'un groupe blanchâtre qui choque comme une dissonance.
Joignez à ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait déjà subies, sous le règne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais à ses dépens, et vous aurez son bilan définitif,—définitif jusqu'à ce jour du moins. Il est temps de le clore, en vérité. Mais des bruits sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Pépinière, ce délicieux réduit où le promeneur peut se croire à deux cents lieues de Paris, et respirer à pleins poumons, loin des becs de gaz et du roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en fleurs. En fait d'embellissements, tout est possible aujourd'hui, je le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; néanmoins je me refuse absolument à croire à celui-là, tant que je ne l'aurai pas vu de mes propres yeux. Je me refuse à croire, jusqu'à ce que le doute ne soit plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique à des entrepreneurs de bâtisses, et qu'on ait le courage de faire élever la nouvelle École polytechnique au beau milieu de la Pépinière. Le jardin des Tuileries a été un peu plus respecté. On s'est contenté d'abord de lui prendre çà et là quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y tailler un jardin pour le château. Ce jardin, isolé par un fossé de deux mètres, a enlevé au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le Parisien, qui a la mémoire tenace, n'a pu s'empêcher de se ressouvenir que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient mieux respecté les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y élever une orangerie qui fait pendant au jeu de paume bâti du côté de la rue de Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il paraît qu'on en a eu besoin pour une écurie. La terrasse a été ainsi dépouillée de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du public, on l'a fermée à la circulation.
Les Champs-Élysées, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont guère perdu que le carré Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens sont égaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas à bâtir de belles maisons de chaque côté de l'allée centrale, comme il y en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de terrain perdu fait mal à voir. L'administration a là plusieurs millions sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point à laisser perdre les millions. Seulement, ce jour-là, elle nous donnera un beau square autour de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas déjà donné d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?
Nous y voici donc enfin, à ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de Paris nouveau! Parlons-en tout à notre aise. Mais, avant d'y entrer, arrêtons-nous en route, s'il vous plaît, dans cette petite cabane de fort piètre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un paradis, d'après l'enseigne et les affiches apposées à la porte. Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus précieux, dans ce siècle d'industrie et de progrès! Ce jardin, fabriqué en entier par la main de l'homme[7], où tout est faux, depuis les feuilles des giroflées, des lilas et des géraniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de vigne; depuis les gouttes de rosée étincelant sur le gazon, jusqu'aux insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'à la terre qui garnit les plates-bandes,—cet ingénieux jardin, travaillé bien mieux que nature, et où, pour comble de perfectionnement, on a supprimé le parfum des fleurs, qui ne sert qu'à donner des migraines, est tout bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,—symbole du lieu et symbole du temps, où l'art remplace au besoin la nature et la supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne à l'édilité une leçon utile, dont elle profitera, nous l'espérons: il lui enseigne discrètement l'art de créer à l'avenir, sur le premier point venu de l'asphalte, des squares et des parcs où l'on n'aura qu'à passer le plumeau chaque matin comme sur une étagère, et qui feront par leur propreté et le bon ordre de leur végétation l'admiration des amis d'une nature correcte, élégante et disciplinée, en harmonie avec les splendeurs égalitaires du nouveau Paris. En même temps, il est placé sur la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une préparation. C'est le prologue du poëme, le portique du temple.
Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie forêt, un peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui poussaient à tort et à travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de la mousse, de grandes herbes qui vous gênaient les pieds, des mares, des fourrés sans queue ni tête,—un trou enfin! La nature s'y permettait çà et là, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la végétation s'en donnait à cœur joie. C'était intolérable. À la porte de Paris, du côté le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a mis fin à ce scandaleux désordre. Les ingénieurs ont passé là! Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement décimé, est, en attendant mieux, le triomphe de la nature élégante, et, comme s'exprime le propriétaire du Paradis artificiel dans ses affiches, «un nouveau fleuron ajouté au laurier de l'industrie française.» On ne s'attendait guère à voir l'industrie en cette affaire.
Un architecte-paysagiste, M. Varé, et un ingénieur des ponts et chaussées, M. Alphand, ont donné leurs soins au plan du nouveau bois. Un architecte et un ingénieur, ô nature! Jamais forêt ne fut à pareille fête. L'architecte a arrangé les choses en paysage historique, à la manière de feu Bidault, avec des fabriques dans le fond, des moulins d'opéra comique, des pigeonniers crénelés et des cascades à grand spectacle; l'ingénieur a jeté là-dessus le charme prestigieux des avenues larges de cent mètres, des allées bordées de trottoirs et des cantonniers en costume administratif[8]. Grâce à leurs efforts combinés, le bois de Boulogne a été embelli absolument de la même manière et avec le même succès que la ville de Paris, dont il est la digne succursale champêtre. On en a fait un pendant à la rue de Rivoli.
Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remédier autant que possible à cette fâcheuse exception, de peigner et d'émonder les arbres, de ratisser, d'égaliser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a été fait de main d'homme: les lacs, les îles, la butte Mortemart, construite par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivière, et couronnée d'un vieux cèdre qu'on a transporté au sommet, les sentiers, les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa grotte et ses stalactites,—tout jusqu'aux poissons des lacs, couvés par M. Coste et éclos par les procédés de la pisciculture. Il n'y manque que le canard mécanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail à mettre sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette: «Le public est prié de ne pas toucher.»
Rendons, du reste, cet hommage à l'artiste qu'il y a souvent très-bien imité la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande cascade, qui a absorbé à elle seule deux cents mètres cubes de blocs de grès pris dans les carrières de Fontainebleau. Les guides vous expliquent cela au mètre et à la toise, comme pour les marmites des Invalides. On y rencontre des notaires posés en points d'exclamation, et des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule dans les lacs, à telles enseignes qu'elle y est charriée par la pompe à feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrémenté de bateaux peints, de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafés-restaurants, et autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis des grilles!
En de certains endroits, par exemple du côté de la porte Maillot, M. l'architecte et M. l'ingénieur des ponts et chaussées ont laissé des coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dépaysés dans un ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin en loin,—à la mare d'Auteuil, où il reste un saule pleureur, et au rond des Chênes, où il y a des arbres âgés de trois siècles,—trouver des réduits à demi sauvages, que les habitués de Longchamp regardent avec dédain, ou plutôt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part de l'architecte, est-ce amour de l'antithèse, est-ce condescendance pour les goûts vulgaires des archéologues de la nature, ou désir de faire mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?
Mais je n'ai garde de médire des travaux qui ont transformé—et rogné—le bois de Boulogne! Jamais œuvre ne fut mieux appropriée à sa destination. On l'a fabriqué tel qu'il le fallait pour les goûts et les besoins de ses habitués. La ville de Paris a interrogé le bois, avec une variante au proverbe: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu dois être.» La mare aux Biches et le parc aux Daims sont faits à souhait pour les rêveries de ces messieurs et de ces dames; la route du lac contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre jeunesse dorée, et les crinolines à la mode trouvent un théâtre digne d'elles dans le rond des Cascades. Longchamp, le Turf, le Pré Catelan, le parc de la Société d'acclimatation, l'Hippodrome, complètent les délices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des deux sexes. On peut prévoir le moment où, grâce à cette mystérieuse loi de déplacement qui entraîne toutes les villes en les faisant glisser, comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-à-dire dans un sens contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-être en deviendra le centre. Alors on le découpera en tranches, qu'on vendra fort cher, comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de Saint-Cloud; et des hôtels se dresseront à tous les points pittoresques, pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on trouve au bord du Léman ou devant la chute du Rhin.
Le bois de Boulogne a son pendant à l'autre extrémité de Paris, dans le bois de Vincennes. À eux deux ils font, à l'orient et à l'occident de la grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se complétera bientôt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la Glacière. Vincennes est le Bois de l'est de Paris, l'Eldorado populaire des élégants du faubourg Antoine. Les artilleurs y abondent, promenant à leurs bras conquérants, parmi les bourgeois couchés sur l'herbe, les grisettes endimanchées du bal d'Idalie, qui valent bien les lorettes à toutes voiles de Mabille et du Château des Fleurs. Le boulevard du Prince-Eugène abrège le chemin d'un kilomètre, pour les habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.
Ce dernier bois n'a pas échappé lui-même aux transformations et aux améliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade comparable en splendeur à celle des opulents et des oisifs; mais hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, on n'y a pas tout à fait réussi, et que les embellissements du bois de Vincennes ne l'ont pas enlaidi autant que ceux du bois de Boulogne.
Le lecteur me dispensera aisément de décrire les lacs, les rivières, les percées, les buttes factices, les villas jetées sur les flancs de la forêt, et tous les agréments ménagés dans le paysage. Ce qui me touche beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement à cause de sa destination plébéienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous savez, le peuple n'a pas les goûts raffinés du dandy: on a fait des concessions à ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgré sa physionomie un peu maigre et quelquefois étriquée, est dans son ensemble un fort joli morceau, qui a même des endroits tout à fait appétissants.
Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces endroits, des barrières en fil de fer, qui font vilain effet dans le paysage, et qui barrent désagréablement le chemin au promeneur toutes les fois qu'il a envie d'aller s'étendre à l'ombre. On voyage autour du bois plutôt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, où le public défile devant la pièce capitale, au cri sans cesse répété du gardien: «Circulez, messieurs, circulez!» L'administration a-t-elle peur qu'on ne lui use son herbe,—ou qu'on ne la mange?
J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a été diminué d'une bonne moitié par les empiétements successifs du génie militaire et du chemin de fer. On l'a refoulé par degrés pour bâtir, sur l'emplacement des vieux arbres séculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps de garde, une école de pyrotechnie, un fort et deux redoutes liées par une enceinte bastionnée, avec pont-levis, caserne voûtée à l'épreuve de la bombe et deux magasins à poudre. Si l'artillerie vient en aide aux architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait, on a coupé la partie comprise entre le château et le champ de manœuvre de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranchées et poser ses rails en pleine forêt. De quart d'heure en quart d'heure, le sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effarés: «Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilité publique.»
J'ai gardé le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien fait, mais après l'avoir dépouillé, mutilé, après avoir abaissé au niveau d'un square vulgaire ce qui était le plus adorable jardin de France, l'idéal de la nature arrangée. Il y a des gens,—je les ai entendus, et ils paraissaient de bonne foi,—qui osent parler des embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges qu'y a opérés la baguette féerique de l'édilité parisienne. Ce serait à faire frémir le bon sens révolté, si l'on ne savait que les trois quarts de ces audacieux panégyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,—ce sont les seuls à qui l'on puisse pardonner,—et que le dernier quart se compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers à leur admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En dehors de ces deux catégories, nul homme doué de sentiment et de raison n'a le droit d'énoncer sérieusement une pareille ineptie.
Il faut le dire à haute et intelligible voix: le nouveau parc de Monceaux est le plus désastreux, le plus navrant échantillon du système suivi dans les restaurations des jardins publics. C'est encore M. Alphand qui a été ici l'exécuteur des hautes œuvres de la ville de Paris. Le bilan des améliorations est facile à dresser: un boulevard qui le coupe en deux, des routes carrossables,—pourquoi pas des chemins de fer?—qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des stalactites et des stalagmites qui ressemblent à des joujoux en terre cuite, et qui sont gardés par un surveillant à demeure et par des écriteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurés, les cascades remises à neuf, un pont blanchi, les grands ombrages détruits, le silence et le mystère, qu'on y respirait partout autrefois, chassés pour toujours; un vernis banal de replâtrage et de rebadigeon jeté sur les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,—voilà ce chef-d'œuvre en abrégé.
Il est bien entendu qu'on a profité de l'occasion pour le rogner en tous sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes et bâtir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dépecé une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et l'on a choisi celle qui renfermait un délicieux parterre de fleurs et l'une des plus belles ruines du jardin. Sur la lisière du square actuel, non loin de la Naumachie, à travers ce qui reste d'arbres et d'ombrages, on voit se dresser un écriteau, et sur cet écriteau l'œil stupéfait lit ces mots Terrains à vendre!
Terrains à vendre! Ô les ingénieurs des ponts et chaussées! ô les barbares!
Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aimée. Ils cherchent les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les allées ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respecté même semble avoir perdu son charme et son mystère. On a éclairci et régularisé partout. De tous les points, on aperçoit des boulevards, des grilles, du bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris. Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison peut-être; mais cela était divin autrefois! J'en appelle avec certitude à tous ceux qui ont gardé l'ineffaçable souvenir de l'ancien jardin, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont vu.
C'est là ce que le Constitutionnel, dans cet admirable article dont j'ai déjà parlé, appelle l'une des plus belles créations de M. Alphand: jugez de ce que doivent être les autres! Dumolard faisait des créations dans ce genre. Il dit encore, le Constitutionnel, qu'on a rajeuni entièrement le parc de Monceaux.—Oui, comme ces barbiers qui vous rajeunissent en vous coupant un bout d'oreille et un tronçon de nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne à rajeunir nos lois, et qu'on ne rajeunisse plus nos jardins! Mais ce qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du Constitutionnel.