EN DANEMARK

J’ai fait deux fois le voyage de Paris à Copenhague : une première fois au mois d’août 1867, avec un petit nombre de journalistes parisiens et un plus petit nombre de députés, pour répondre à une invitation fraternelle venue d’outre-mer et serrer les mains des amis inconnus qui voulurent accueillir en nous la presse et la nation françaises, — beau voyage, tout plein de fêtes et d’illusions, dont il ne faut plus parler aujourd’hui ; une seconde fois, avec un aimable compagnon de route, pour revoir, dans des conditions plus simples et dans leur cadre ordinaire, les hommes et les choses dont je gardais le plus charmant souvenir, attristé néanmoins par la pensée des événements terribles qui avaient brusquement mis fin aux rêves de nos amis danois et aux nôtres. J’étais parti d’abord sans presque rien savoir, comme la plupart de mes compatriotes, de cette petite nation qui a une grande histoire, et n’éprouvant guère que la curiosité banale de touriste pour un pays assez peu connu ; j’y suis retourné avec un intérêt et une sympathie qui ne pouvaient que s’accroître à un examen nouveau et que je voudrais faire partager au lecteur.

Du Danemark je n’ai vu qu’une seule île, mais la plus grande, la plus peuplée, celle qui possède la capitale et les principales villes du royaume, et je l’ai bien vue. Elle est comme le résumé du pays tout entier, dans sa plus haute et sa plus brillante expression ; elle est le centre de la vie politique, sociale et littéraire, le foyer de la civilisation, des arts et des sciences du royaume. Elle nous permettra d’embrasser en une vue d’ensemble l’étude pittoresque et morale du pays.

I
ALTONA ET KIEL.

Le chemin de fer nous transporta sans désemparer de Paris à Hambourg. Partis de la gare du Nord, à cinq heures du soir, le lendemain nous débarquions, un peu avant midi, dans l’ancienne ville libre, qui n’est plus maintenant qu’une ville prussienne.

La traversée de la Belgique dure une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, on pénètre dans le pays où le ia résonne et où fleurit la landwehr. Il y a quelques années, le trajet d’une frontière à l’autre de la Prusse, sur ce point, demandait à peine plus de temps que celui de Paris à Bougival. Aujourd’hui, il a plus que quintuplé : pendant vingt heures consécutives, d’Herbestahl à Hambourg, j’ai vu étinceler le casque pointu. Et ce n’est pas fini à Hambourg. En remontant vers le nord, d’abord jusqu’à Kiel, puis dans toute l’étendue du Slesvig, le casque menaçant ne cessera de vous poursuivre longtemps encore comme une obsession. La Prusse a fait tache d’huile sur la carte, et, dès qu’on approche du centre de l’Europe, on se heurte partout aux sentinelles avancées de M. de Bismarck, cet ogre de la diplomatie moderne, qui mange les petits États et court sus à ses victimes avec les bottes de sept lieues du conte.

Une heure d’arrêt, dans l’après-midi, m’a permis de jeter sur Hanovre le coup d’œil du touriste pressé. C’est une belle ville, mais c’est une ville triste. On dirait qu’elle porte le deuil de son roi. Par ses monuments d’une sévère élégance, par ses larges rues, où ne passent que de rares piétons et qui ressemblent aux vastes couloirs d’un cloître désert, elle offre quelque ressemblance avec Versailles, dont elle a la mélancolie et la majesté. Le palais royal est vide, mais les casernes sont pleines, et les soldats prussiens se promènent d’un air martial et d’un pas conquérant sur les trottoirs solitaires de cette capitale en disponibilité.

Nous avions compté, en partant, pouvoir aller d’une traite de Paris à Copenhague. Mais en arrivant à Hambourg, nous apprenons qu’il faut y attendre jusqu’au lendemain soir le départ du train qui correspond avec le bateau de Kiel à Korsoër. Si le retard est fâcheux, le repos est le bienvenu. Après trente heures de chemin de fer, il est doux de se coucher, même dans un lit germanique, sous des couvertures massives et carrées qui tombent au moindre mouvement, et entre deux draps pareils à des serviettes.

J’aurais plaisir à vous décrire Hambourg, qui a toute la physionomie d’une grande et riche capitale, et dont la partie neuve pourrait aisément rivaliser avec les boulevards de M. Haussmann, si je ne craignais de trop m’attarder au seuil du sujet. L’Elbe y ressemble à un bras de mer. Partout on voit un air d’opulence et de luxe, qui se retrouve jusque dans les hôtels, et m’inspire des inquiétudes un peu tardives sur la note à payer. Tout le monde y fait le commerce, et tous les commerçants qui circulent pour vaquer à leurs affaires ont des allures de princes en tournée, comme il sied en un lieu où le commerce est roi. Il n’y a pas ici d’autre monument que la Bourse, mais cette Bourse est un palais.

Les fenêtres de ma chambre donnent sur le Binnen Alster, le plus gracieux et le plus coquettement encadré des nombreux bassins qui font de Hambourg, après Amsterdam et La Haye, une des cinq ou six villes entre lesquelles se partage le nom banal de « Venise du Nord. » Ce bassin est sillonné de cygnes, de pirogues, de barques bariolées, de petits bateaux à voiles, d’esquifs bizarres, nuancés des couleurs de l’arc-en-ciel et surmontés d’oriflammes. Tout autour s’étendent des lignes de quais superbes, où circule une population tranquillement agitée. Hambourg a considérablement changé depuis vingt ans. Il a pris de jour en jour une physionomie plus moderne, plus confortable et plus cossue. A chaque pas qu’on fait, on se sent dans une ville où l’unique affaire est de gagner et de dépenser de l’argent.

L’ancien Danemark, le Danemark d’avant 1864, commence à un kilomètre de là, et il ne faut pas dix minutes pour passer de l’extrémité de Hambourg sur le territoire du duché de Holstein.

Une allée plantée d’arbres, qui traverse le faubourg Saint-Paul, et qui, au sortir de la ville hanséatique, se change en une belle promenade, semée de boutiques et pleine de mouvement, monte jusqu’à Altona, que les Hambourgeois considèrent comme un de leurs faubourgs ; mais c’est une prétention que celle-ci n’accepte en aucune façon. Avec son port libre, son commerce étendu et ses trente-quatre mille habitants, elle a été longtemps, après Copenhague, la plus importante et la plus peuplée de toutes les villes du Danemark, où elle jouissait de priviléges considérables.

Au sortir de Hambourg, Altona n’offre aucune espèce de caractère et d’originalité. Incendiée en 1713 par les Suédois, elle a été rebâtie sur un plan régulier, qui lui a fait perdre la plus grande partie de sa vieille physionomie pittoresque. Un riche armateur dépensa la moitié de sa fortune à embellir sa ville natale, suivant les procédés en usage : c’est à lui qu’on doit la rue de la Palmaille, dont la double rangée de tilleuls et les belles maisons font le juste orgueil des habitants d’Altona. Néanmoins, en s’égarant dans quelques ruelles détournées, on y retrouve encore le type des anciennes maisons de Hambourg, aux frontons pointus, aux fenêtres contiguës et à fleur de façade.

J’ai erré au hasard pendant deux heures, cherchant, avec une persévérance assez mal récompensée, les moindres bribes de couleur locale. Je suis passé devant l’hôtel de ville, le gymnase et l’observatoire, à côté d’une église en brique et d’une statue de bronze élevée, sous les arbres d’une promenade, à un général dont j’ai oublié le nom. Tout à coup je me suis trouvé en face du port ; il était presque vide : Hambourg finira par absorber entièrement à son profit le mouvement industriel et commercial de cette voisine déchue, dont la fondation avait excité ses défiances et sa jalousie. Puis, en longeant de charmants jardins et de coquettes maisons de campagne noyées dans la verdure, je suis arrivé au petit village d’Ottensen, qui touche aux portes d’Altona, comme Altona touche aux portes de Hambourg.

Ottensen est un lieu sacré pour la poésie. C’est dans son cimetière, sous l’ombre d’un tilleul, que repose, entre ses deux femmes, Marguerite Moeller et Jeanne de Winthen, le chantre de la Messiade. Marguerite Moeller mourut en 1758, quand Klopstock était, depuis sept ans déjà, l’hôte de Copenhague, qu’il ne devait pas quitter pendant vingt années. Le poëte, voulant que celle qu’il avait aimée de toute son âme et chantée si souvent, reposât sous le sol natal, mais encore à portée de ses yeux et de son cœur, choisit pour sa sépulture ce village frontière. Il partageait la chère dépouille entre ses deux patries. Brisé de douleur, mais soutenu par l’espoir chrétien, il fit graver sur le monument ces mots qu’on y lit encore : « Semence plantée par Dieu, qui mûrit pour la résurrection », et il marqua près de la tombe la place où lui-même devait reposer un jour.

Quarante-cinq ans plus tard, Klopstock, qui était revenu se fixer à Hambourg, aux lieux mêmes où il avait rencontré pour la première fois celle dont ni la gloire, ni la vieillesse, n’effacèrent jamais le souvenir en son âme, descendait à son tour au cercueil. Sa mort réveilla l’enthousiasme un peu refroidi, et l’Allemagne entière envoya des députations aux funérailles de son poëte. Ce fut le premier jour du printemps, le 22 mars 1803, dit M. Saint-René Taillandier, sous un ciel sans nuages, que le cortége sortit de la maison mortuaire. Toutes les cloches sonnaient à pleines volées. On se rendit de Hambourg à Altona, et d’Altona au petit village d’Ottensen. Quand le corps fut présenté à l’église, des chœurs entonnèrent quelques-uns de ses chants religieux, et le pasteur, prenant l’exemplaire de la Messiade placé sur la bière au milieu de branches de laurier, y lut à haute voix l’épisode de la mort de Marie. Au moment où le cercueil disparut sous la terre, des centaines de voix chantèrent la belle ode du poëte sur la résurrection, tandis que, selon la coutume danoise, des jeunes gens et des jeunes filles jetaient à pleines mains les fleurs sur sa tombe.

De Hambourg à Kiel, le chemin de fer qui sert de pont entre l’Elbe et la Baltique, ne met guère plus de deux heures à accomplir son trajet. Il traverse un paysage d’une désespérante uniformité et d’une incomparable platitude. Partout, à perte de vue, des prairies coupées de flaques d’eau et de petits fossés, qui auraient un faux air de Pays-Bas, si elles étaient plus grasses. Mais, en approchant de Kiel, on voit se lever à l’horizon la silhouette de quelques collines, qui se changent peu à peu en montagnes, comme si elles voulaient élever une barrière infranchissable entre les débordements de la Baltique et les plaines de la basse Allemagne.

Kiel, lorsque je l’ai traversé pour la première fois, ne m’apparut, pour ainsi dire, qu’en rêve, à l’obscure clarté des étoiles pendant le trajet de la gare au bateau. Mais, au retour, j’y ai passé deux heures en attendant le départ du train, et il n’en faut pas davantage pour se faire une idée de la ville.

Il était six heures du matin : l’aube se levait en grelottant, et Kiel, mal éveillé, entr’ouvrait à peine çà et là une fenêtre, soulevait un store, poussait la porte d’une boutique, comme un dormeur, qui s’étire et se frotte les yeux, avant de sauter à bas du lit. Quelques servantes seulement jasaient déjà aux fontaines, et sur le pavé sonore, au détour de chaque rue, on entendait retentir le talon de l’éternel soldat prussien. Puis, en approchant de la ville haute, et à mesure que le soleil montait à l’horizon, la vieille cité universitaire se dévoilait peu à peu. L’étudiant matinal, coiffé de sa casquette rouge, se croisait avec le professeur en lunettes, enseveli dans son ample houppelande noire. Les magasins s’ouvraient et les commis affairés se montraient sur le seuil, gourmandant les garçons flegmatiques, ou échangeant un bonjour guttural avec quelque passant à la longue pipe de porcelaine, au paletot vert orné de brandebourgs, comme le dolman de nos hussards. Kiel est ce qu’on appelle une ville bien bâtie : elle a des rues droites et régulières, assez larges, bordées de belles maisons bourgeoises sans physionomie pittoresque et sans aucun cachet architectural. Mais de loin en loin, l’œil se dérobe à la banale monotonie du spectacle par une échappée soudaine qui lui permet de plonger sur le port, hérissé de mâts où flottent les drapeaux de tous les pays de l’Europe.

Kiel était jadis une ville savante, qui s’enorgueillissait d’avoir, dans les chaires de son illustre université, des hommes comme Heiberg, le romancier et poëte dramatique du Danemark ; comme Hauch, à qui ses poésies lyriques, ses pièces de théâtre, ses récits historiques et nationaux, ont valu une légitime célébrité. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un port et un arsenal maritime. Les Prussiens ont retourné la vieille devise romaine, et la toge a cédé le pas aux armes.

II
TRAVERSÉE DE KIEL A KORSOËR.

Nous voici sur le bateau à vapeur. Nous descendons déposer nos bagages et choisir nos cadres ; puis nous remontons, pour assister à la sortie du port.

Une lune qui équivaut pour le moins à un demi-soleil, éclaire à souhait le départ. Ses rayons d’argent glissent sur les voiles et les cordages des vaisseaux voisins, et viennent tomber en pluie de perles à la surface des flots tranquilles, unis comme un miroir. Les sombres et puissantes silhouettes d’une centaine de navires se découpent autour de nous, dans une immobilité redoutable, sur les vagues éclairées par ce mystérieux embrasement, ou sur la pénombre de l’horizon lointain, et les lueurs solitaires allumées à leurs flancs prolongent sur nos pas comme un cortége d’étoiles, suspendues entre la mer et le ciel. Ce premier coup d’œil est incomparable, et la Baltique vient de se révéler à nous sous un aspect féerique, digne de toutes les métaphores de la poésie scandinave.

« C’est un décor de l’Opéra ! » s’écrie avec enthousiasme mon compagnon de voyage, traduisant à sa manière l’impression générale.

O Parisien que vous êtes, vous vous croyez encore sur le boulevard ! Voilà l’inconvénient de voyager si vite ! ni les yeux, ni l’esprit, n’ont le temps de s’acclimater à ces nouveaux spectacles, que la vapeur déroule en un tourbillon rapide, accumulant dans l’espace d’un jour ce qui jadis tenait à peine en un mois. On passe d’un monde à l’autre, sans transition, sans préparation, en un saut gigantesque qui supprime, pour ainsi dire, toutes les nuances intermédiaires, et l’on se réveille sur la Baltique avec les idées, les habitudes et le style parisiens.

J’ai ri de cette comparaison, qui venait d’évoquer d’une façon si imprévue le souvenir de l’Africaine à deux cents lieues du boulevard, et mon compagnon de route en a ri lui-même de fort bonne grâce. Mais qui de nous n’a commis dans sa vie quelqu’une de ces métaphores dissonnantes, et, du haut du Righi, ou sur les bords du Léman, ne s’est extasié, comme devant les toiles peintes du colonel Langlois, sur le magnifique panorama de la nature ?

Enfin, nous débouchons en pleine mer. Isolé des autres, un grand bâtiment se tient là, solidement planté sur ses ancres comme une forteresse, et semblant avoir pris racine dans les flots : c’est un vaisseau prussien, commis à la surveillance de ce port qui garde la Baltique, et qui commande au Nord de l’Europe. La Prusse a réalisé son rêve : elle s’appuie maintenant sur la mer, et c’est peut-être de toutes ses conquêtes celle dont elle s’applaudit le plus. Elle est allée à Kiel, comme la Russie voudrait aller à Constantinople.

La nuit est superbe, mais le vent glacial. Tous les passagers viennent de descendre dans leur cabine. Je ne puis m’arracher encore au charme du spectacle, et à cette vague volupté qu’on éprouve de se sentir glisser avec une rapidité vertigineuse dans la nuit, comme sur les ailes d’un monstre invisible. Penché sur le bord, je regarde le sillage écumeux que trace avec son bruit monotone l’hélice infatigable, ou bien, hermétiquement enveloppé dans ma couverture de voyage, je me promène de l’avant à l’arrière, examinant avec une curiosité d’enfant les chaloupes suspendues au flanc du bateau, les petits pierriers de signaux ou d’alarme, protégés contre la rosée de la nuit et des flots par des housses de serge, la lumière qu’on vient de hisser en haut du grand mât comme un phare, et le pilote, debout au gouvernail, silencieux et solitaire. Le roulis est à peine sensible : au centre surtout, dans le voisinage de la machine, on croirait naviguer sur la Seine. Une femme même ne craindrait pas le mal de mer avec une marche aussi calme. Les derniers vaisseaux et les derniers feux du rivage ont disparu maintenant, et le bâtiment, qui file avec une rapidité de six lieues à l’heure, paraît immobile au milieu des flots.

Notre bateau appartient à la marine danoise, et il lui fait honneur. Le capitaine est jeune, d’une figure douce, intelligente et triste, qui semble porter le deuil de sa patrie. Il parle le français avec un léger embarras qui n’est pas sans grâce, et dont il s’excuse à moi presque timidement, comme d’une incivilité. Mince et d’apparence assez frêle, il ne rappelle en rien les terribles rois de la mer chantés par les Sagas, et il n’y a pas moyen de rêver devant lui aux exploits quasi fabuleux des pirates du Nord, dont il descend peut-être, mais à dix siècles d’intervalle.

Le nom du bateau réservait un beau dédommagement à mon amour de la couleur locale. Il s’appelle la Freya, et ces cinq lettres, que je viens d’apercevoir tout à coup dans la nuit, ont déchaîné dans mon imagination tous les souvenirs de la mythologie scandinave. J’ai vu se dresser autour de moi, dans l’écume des flots, les héros des Eddas, les braves du Walhalla buvant l’hydromel que leur versent les douze Valkyries. Freya, la Vénus du Nord, passait dans son char attelé de chats, recueillant les corps des femmes mortes et des guerriers tués dans les batailles ; et à côté d’elle flottaient, dans les ombres du ciel, Niord, son père, qui commande à la mer et au vent ; ses fils, l’aimable Balder et le formidable Thor, qui lance la foudre et dont le marteau magique revient de lui-même dans sa main dès qu’il a frappé ; son époux Odin, le père et le maître universel, avec les deux corbeaux divins perchés sur ses épaules. Les sifflements de la bise qui me glace sur le pont, ressemblent à ceux du serpent Midgard, né de Loke, le génie du mal ; et en voyant trembler de loin, à la surface des flots, les lumières d’un bateau qui vient des côtes du Danemark ou de la Suède, je crois voir, à la lueur des yeux flamboyants du loup Fenris, qui doit un jour dévorer le soleil, passer le vaisseau Nagflar, construit avec les ongles des morts.

Mais je me sentais gelé jusqu’à la moelle des os, et la mythologie scandinave ne suffisait pas à me réchauffer. Je descendis à la chambre à coucher et m’insinuai dans mon cadre, avec les gémissements d’un condamné à la gêne. Je sommeillai deux heures environ, au bruit combiné de la machine, de l’hélice et du ronflement pénible de mes compagnons. Le premier rayon de l’aurore me réveilla. Le soleil se levait au loin dans le ciel gris, écartant doucement le rideau de vapeurs et de brumes qui enveloppait encore l’horizon. En cinq minutes ma toilette fut terminée, et je regagnai le pont. Il était toujours désert. Seul, le pilote, grelottant sous son manteau de fourrure, tournait impassiblement en tous sens la roue du gouvernail. A gauche sortaient des flots les rochers de Langeland, derrière lesquels se cache la petite île d’Alsen, illustrée par les héros de Duppel ; à droite, les plaines de Laaland émergeaient des vagues comme un rêve indécis. Nous étions engagés en plein dans ce fécond archipel danois, où les îles semblent se multiplier et s’épanouir au sein de la mer comme des massifs de fleurs dans un jardin.

Personne n’ignore la bizarre configuration géographique du Danemark, qui se compose d’une péninsule, le Jutland, aiguisée en pointe comme la proue d’un vaisseau, et dont le tranchant aigu sépare la Baltique de la mer du Nord, puis d’une foule de petites îles ramassées en un groupe que séparent seulement des détroits exigus, et dont le Seeland[1] forme la principale. Mises bout à bout, toutes les côtes de ce petit royaume se déploieraient sur une ligne de plus de quinze cents lieues d’étendue. Il semble qu’elles aient formé jadis, en des temps dont le souvenir même est perdu, une masse compacte, reliée au Danemark et aux États scandinaves, puis séparée à la suite de je ne sais quels violents cataclysmes, et, pour ainsi dire, émiettée en fragments inégaux par la mer, qui a creusé sur leurs rives d’innombrables et profondes échancrures, dans son effort impuissant pour les déchirer. Le Danemark en est sorti tout hérissé de caps aigus, de golfes étroits et profonds, qui font ressembler ses contours à une dentelle déchiquetée par la main d’un enfant. Ces golfes, qu’on appelle des fiords dans la langue danoise, revêtent une variété de formes infinie et sont l’un des plus grands charmes pittoresques du pays. Une longue découpure, où le Cattégat entre par un mince détroit, sépare presque entièrement du reste de la péninsule la pointe septentrionale du Jutland lui-même ; ce détroit s’élargit, fort avant dans les terres, en un golfe d’une configuration bizarre, au centre duquel s’étend un îlot, dernière épave respectée par cette invasion des vagues, et vient mourir à quelques kilomètres à peine de la mer du Nord. Il suffirait d’une nouvelle poussée de la Baltique pour abattre ce mur de séparation, déjà percé par un canal, et le Danemark compterait encore une île de plus.

[1] Malgré l’usage général, qui fait ce mot du féminin, je me rallie à l’opinion très-logique de M. de Flaux (Du Danemark, Didot, in-8). Il dit avec raison, ce me semble, que les noms de cette nature ne doivent être féminins que lorsqu’ils sont terminés par un e muet, comme Finlande, Hollande, Irlande ; sinon, ils deviennent masculins, comme Jutland, Gottland, ajoutons, comme Groënland. Seeland signifie littéralement terre de la mer (suivant quelques autres : Seelund, bois de la mer) ; mais il n’y a aucune conséquence à en tirer, car le genre des mots varie selon les langues, et si c’était un motif suffisant pour le mettre au féminin, il faudrait appliquer la même règle au Jutland (terre des Jutes) et au Groënland (terre verte).

La légende est d’accord avec la constitution géologique, la forme extérieure et les monuments historiques du pays, pour expliquer ainsi la multiplication de ces îles et leur rapprochement. Une tradition, enregistrée par M. Dargaud, raconte que la déesse Géfion creusa les détroits des deux Belt et du Sund avec une charrue attelée de quatre taureaux sauvages, fils d’un géant. Odin lui avait promis la propriété de tout ce qu’elle enceindrait d’un sillon en vingt-quatre heures. Sans perdre de temps, elle découpa avec son soc le Séeland et la Fionie en trois sillons qui formèrent les trois détroits. Une autre tradition, rapportée par M. Xavier Marmier, assure que toutes ces îles n’étaient si rapprochées les unes des autres qu’afin de permettre aux enchanteurs du bon vieux temps de les parcourir plus à l’aise. Dans le rude hiver de 1657 à 1658, le roi de Suède, Charles-Gustave, renouvela les exploits des enchanteurs en traversant d’île en île toute la Baltique sur les glaces avec son armée. Parti de la Pologne, qu’il venait de ravager, il enjamba successivement les détroits qui séparent du continent la petite île de Brandsoë, et celle-ci de la Fionie ; puis, avec une audace et un bonheur qui frappèrent les Danois d’épouvante, lançant son artillerie et sa cavalerie sur ce pont de glace où un homme seul eût à peine osé se hasarder, il arriva jusqu’en Seeland et vint mettre le siége devant Copenhague.

Vers six heures du matin, les côtes de Seeland commencent à se lever à l’horizon. L’île que nous avons devant nous est la vieille terre des Northmans et peut-être l’ultima Thule des anciens. Peu à peu le rivage se dessine et s’accuse nettement. On aperçoit d’abord un moulin à vent, dont les ailes semblent s’élancer au-devant de nous en tournant sur elles-mêmes, puis un grand bâtiment qui domine le port, puis des files de maisons basses qui sortent de la mer pour s’aller ranger sur la rive. C’est Korsoër.

III
DE KORSOËR A COPENHAGUE.

Korsoër est une toute petite ville, peu connue dans l’histoire, et que je ne puis décrire, puisque je n’en ai vu que la gare. Je m’y suis arrêté seulement le temps nécessaire pour prendre mon billet et monter en wagon.

La première station, sur la route de Korsoër à Copenhague, est celle de Slagelse, dont l’église remonte au onzième siècle. Aux portes de la ville, s’élevait jadis l’illustre abbaye d’Antvorskov, fondée par le grand roi Valdemar Ier, dans la forêt du même nom. Là vécut le moine André, devenu plus tard le patron de la ville, et qui est le héros de plusieurs légendes curieuses : « On prétendait, écrit M. de Flaux, que, lorsqu’il disait sa prière en plein air, il suspendait son chapeau et son manteau aux rayons du soleil. La chronique dit aussi qu’un jour Valdemar lui ayant promis, par dérision, de lui donner toutes les terres qu’il pourrait parcourir, monté sur un poulain d’un an, le saint homme avait enjambé un ânon nouveau-né, qui, au lieu d’être écrasé sous le poids, avait été doué tout à coup d’une agilité et d’une force surnaturelles, si bien que l’île entière serait devenue la propriété d’un couvent, si les courtisans effarés n’étaient venus trouver le roi jusque dans le bain, et ne l’avaient supplié de rétracter sa promesse. »

Vingt minutes après, le train s’arrête à Soroë, la plus célèbre académie du Danemark, où les académies sont innombrables. Des villes qui n’équivalent même pas à nos plus humbles sous-préfectures, possèdent souvent de vastes gymnases, où se donne l’enseignement le plus solide et le plus étendu. Telle est Soroë, jadis riche et puissante abbaye, où vécut probablement le premier historien du Danemark, Saxo le Grammairien, ce moine qui, dans la barbarie du douzième siècle, parvint à retrouver le secret des élégances latines, et, mêlant l’étude des mœurs à celle des faits, puisant à la source dédaignée des légendes populaires, consultant les sagas et les chants des scaldes, nous a légué l’un des monuments les plus originaux de la littérature du moyen âge et les plus authentiques de l’histoire.

Transformé en collége après la réforme, qui avait dispersé les moines, le couvent fut richement doté par le roi Christian IV et par plusieurs autres souverains, qui tinrent à honneur d’imiter son exemple. Au milieu du dernier siècle, Holberg, le Molière du Danemark, légua en mourant, à l’académie de Soroë, ses riches propriétés et sa vaste bibliothèque. En reconnaissance de ce don royal, l’académie paye chaque année à la mémoire de l’historien illustre et du grand poëte, le tribut d’une oraison funèbre, où le même éloge reparaît perpétuellement, en essayant de se déguiser sous des formes diverses. J’ai peine à croire que l’écrivain comique qui a si bien raillé les travers et les ridicules de la vanité, ait poussé la vanité posthume jusqu’à assigner cette tâche monotone à l’académie par une clause secrète de son testament, comme on l’en accuse. Il est vrai que Holberg, après avoir mené longtemps une vie pauvre et précaire, eut le petit orgueil d’acheter des propriétés seigneuriales et de se faire nommer baron, ce qui est à peu près la même chose que si Molière eût sollicité le titre de marquis. Malgré ce précédent, si l’on me passe ce terme de palais, j’aime mieux penser que l’académie de Soroë s’est librement imposé cette servitude, par une reconnaissance mal entendue, comme l’Académie française imposait jadis à tous ses nouveaux membres l’éloge de Richelieu et à tous les concurrents aux prix d’éloquence ou de poésie celui des vertus de Louis XIV ; comme l’académie des jeux floraux prononce solennellement encore chaque année le panégyrique de Clémence Isaure.

Un chiffre suffira pour donner l’idée de la prospérité matérielle à laquelle atteignit le collége de Soroë. Il fut un temps où il possédait 400,000 fr. de revenus, tout en terres. Sans être aussi riche aujourd’hui, il l’est assez pour attirer à lui les plus savants hommes du pays. L’illustre Ingemann y a longtemps professé l’esthétique et fait un cours de littérature danoise. C’est un titre sérieux que d’être professeur à l’académie de Soroë. Placée au centre d’un domaine qui lui appartient et qui s’étend à plusieurs lieues à la ronde, située sur le bord d’un lac charmant, qui reflète en ses eaux tranquilles la ceinture de bois sombres et de coteaux verts dont il est entouré, elle forme à elle seule comme une petite ville, comme une véritable colonie universitaire.

Le chemin de fer marche avec une vitesse de neuf à dix lieues à l’heure, pour franchir en trois heures les quatorze milles et demi, c’est-à-dire les 108 à 110 kilomètres qui séparent Korsoër de Copenhague. Les wagons sont confortables : en Danemark, comme en Allemagne, les secondes équivalent à nos premières. A neuf heures, nous dépassons Ringsted, qui partage avec bien d’autres villes l’honneur d’avoir été la résidence des souverains, et où mourut Valdemar le Grand. C’est à Ringsted, suivant la chanson populaire, que dort la reine Dagmar, la seconde femme de Valdemar le Victorieux. La Scandinavie, du Danemark et de la Suède à l’Islande, est le sol classique des chansons populaires. Elles y sont nées comme les fleurs des champs ; elles voltigent dans l’air comme les elfes qui s’élèvent la nuit au milieu des lacs. Un écho des sagas lointaines vibre en ces œuvres d’une poésie ingénue, où la muse anonyme et collective du peuple a écrit à sa façon la chronique nationale. J’aime les chansons populaires, comme j’aime les légendes, quelquefois plus poétiques que de savantes épopées. Ce sont des monuments caractéristiques, qu’il ne faut pas négliger dans l’étude d’un pays[2]. Voici la chanson de Dagmar :

[2] Je dois la communication des chants populaires cités dans le cours de ce travail, et qui n’ont jamais été traduits en français, à M. le docteur Rosenberg et à M. le professeur Frederiksen, deux des publicistes les plus distingués du Danemark.

La reine Dagmar est malade à Ribe[3], on l’attend toujours à Ringsted. Toutes les dames de Danemark sont appelées auprès de son lit.

[3] Ribe est une toute petite ville du Jutland, jadis célèbre. Dès le treizième siècle elle avait une école, qui devint bien vite l’une des premières académies du pays. On y comptait sept cents élèves à l’époque de la Réforme.

La reine Dagmar dort à Ringsted.

« Envoyez chercher quatre dames, cherchez-en cinq, cherchez les plus instruites ; cherchez surtout la sœur du chevalier Charles de Ribe. »

La reine Dagmar dort à Ringsted.

« Cherchez les jeunes et les vieilles. Oh ! cherchez la petite noble Kirstine. Elle vaut bien cet honneur. »

La petite Kirstine arrive ; sa parure brillait d’or rouge[4]. Elle ne voyait pas l’éclat de la couronne, car elle était baignée de larmes.

[4] Cette épithète homérique se retrouve sans cesse dans les chansons populaires du pays.

La petite Kirstine arrive, charmante et pleine de grâce ; la reine Dagmar la reçoit et l’embrasse tendrement.

« Sais-tu lire et sais-tu écrire ? Saurais-tu soulager ma souffrance ? Tu porterais toujours de l’écarlate et monterais toujours mes coursiers.

— Je lirai, j’écrirai, n’en doutez pas, de tout mon cœur je lirai ; mais votre douleur est certainement plus forte et plus dure que l’acier. »

La petite Kirstine, les Heures à la main, lisait de son mieux ; mais, je ne vous dis que la vérité pure, elle était tout en larmes.

La reine était bien souffrante, ses douleurs allaient toujours croissant… « Jamais je ne pourrai me remettre. Envoyez chercher mon seigneur.

« La volonté de Dieu sera faite, la mort viendra me chercher. Envoyez vite à Skanderborg, vous y trouverez mon seigneur. »

Le petit page de la reine ne tarda guère : il arracha la selle de la solive, et la mit sur le coursier blanc.

Le petit page de la reine montait sur le cheval. Il courait certainement plus vite que ne vole le faucon rapide.

Le roi était sur le belvédère, il regardait à l’horizon. « Je vois là-bas mon petit page. Il arrive bien tristement.

« Je vois là-bas mon page, il accourt plein d’angoisse. O Dieu, mon père dans les cieux, comment va Dagmar maintenant ?…

— La reine Dagmar m’envoie ici, elle voudrait vous parler. Ardemment elle désire vous voir ; elle est accablée de douleurs… »

Le roi sortit de Skanderborg, accompagné de cent et un chevaliers. Quand il arriva au pont de Grindsted, il n’en restait que vingt.

Le roi traversa la lande de Rasdhal, accompagné de quinze cavaliers. Quand il eut passé le pont de Ribe, le noble seigneur allait tout seul.

Il y avait bien de la douleur chez la reine, toutes les femmes étaient en larmes. La reine mourut dans les bras de Kirstine, lorsque le roi descendait de cheval.

Le seigneur entre avec un œil hagard. La petite noble Kirstine se lève à son arrivée :

« O mon lord et roi, ne vous affligez pas ! essuyez vos larmes : aujourd’hui Dagmar vous a donné un fils, arraché à ses entrailles.

— Je vous conjure toutes, mes dames et mes demoiselles, je conjure chacune de vous, priez pour l’âme de Dagmar, qu’il lui soit permis de me parler.

— Je vous supplie, mes dames et demoiselles, vous toutes qui êtes ici présentes, oh ! priez pour moi, que Dieu m’accorde de lui parler encore une fois. »

Ils mirent tous les genoux à terre, tous ceux qui étaient présents. Leur prière et les pleurs du roi furent exaucés. La reine retourna à la vie.

La reine Dagmar se lève de la bière, les yeux tout rouges de sang : « Miséricorde, mon noble seigneur ! pourquoi me donner cette peine !

« Je n’ai rien fait de mal que de lacer mes petites manches de soie le dimanche.

« Si je ne les avais lacées, en prenant plaisir à me parer le dimanche, je ne brûlerais pas dans le purgatoire, et n’aurais pas tant de douleurs.

« La première prière que je vous adresse, vous me l’accorderez volontiers : Oh ! rappelez tous les proscrits, et brisez les fers des prisonniers !

« La seconde prière que je vous adresse ne sera qu’à votre avantage : n’épousez pas Berengaria[5], car c’est un fruit bien amer.

[5] Bérengère de Portugal, fille du roi Sanchez. Elle a laissé un mauvais souvenir dans les chroniques du Danemark. Ses trois fils régnèrent successivement après Valdemar II, et le fils de Dagmar ne porta jamais la couronne.

« La troisième prière que je vous adresse, c’est mon suprême désir : que notre très-cher fils soit élu roi de Danemark !

« Oh ! faites-le roi de Danemark, quand vous quitterez la vie. Berengaria vous donnera un second fils, qui cherchera à le détruire.

« Épousez plutôt la petite Kirstine, elle est une noble jeune fille ; mais si cela ne se pouvait, n’oubliez pas ma dernière prière.

— Je vous accorde volontiers cette demande. Votre fils portera la couronne, mais jamais je n’épouserai Kirstine, ni autre dame.

— Jamais vous n’épouserez Kirstine ni aucune autre dame, mais vous irez en Portugal chercher la perfide femme.

« Mon noble seigneur, oh ! dites-moi si vous souhaitez me parler encore, car les petits anges m’attendent là-haut dans les cieux.

« Il est temps que je vous quitte, je ne puis rester davantage ici : les cloches du paradis m’appellent, il me tarde de rejoindre les âmes. »

La reine Dagmar dort à Ringsted.

Un peu avant dix heures, l’on nous montre, sur la gauche, les flèches de l’église de Roëskilde, qui est le Saint-Denis du Danemark. Nous y reviendrons plus tard. Les stations suivantes, jusqu’à Copenhague, n’ont plus aucune importance, et il est inutile de les nommer.

La voie traverse une succession de plaines, semées de bois de sapins, de hêtres et de petits chênes, où se dessinent à peine çà et là quelques douces et faibles ondulations de terrain. Tout y respire l’aisance : les fermes qu’on aperçoit de loin et les paysans qui nous regardent passer ont cet air de propreté et de bonne tenue auquel on ne peut se méprendre. Le sol est bien cultivé, les forêts sont en pleine exploitation. Partout une verdure douce et tendre, qui caresse le regard. C’est un beau pays, mais jusqu’à présent sans accent local et sans grand caractère. Le voyageur qui viendrait en Danemark dans l’espoir d’y retrouver les types de la vieille Chersonèse cimbrique, ou les aspects sauvages et grandioses qu’il semble naturel de demander à la patrie d’Hamlet, éprouverait un désappointement profond. Mais le Danemark a du moins pour lui trois choses qu’on ne peut lui ravir : il a ses bois immenses, ses lacs gracieux et la mer qui le baigne de toutes parts.

IV
COPENHAGUE. — ASPECT GÉNÉRAL DE LA VILLE. — LES PALAIS.

Tandis que la voiture roule vers l’hôtel, je jette sur la ville le premier coup d’œil du touriste curieux. Les rues sont larges, entretenues avec soin, bordées de beaux trottoirs de granit, mais pavées de petits cailloux pointus qui doivent être fort désagréables à la plante des pieds ; les maisons bien bâties, hautes et généralement neuves. Chacune d’elles a un sous-sol, comme à Amsterdam et à Hambourg, où s’installent les petits commerçants, les épiciers, les fruitiers, les restaurants et les cafés, et dont les fenêtres, protégées par des barreaux de fer, s’élèvent à peine au-dessus du sol. Le commerce de luxe, les boutiques de premier ordre, — librairies, marchands d’estampes et d’objets d’art, magasins de nouveautés, etc. — occupent les rez-de-chaussée, auxquels on monte par quelques marches, et dont la porte s’ouvre invariablement dans l’allée. L’amour des gens du Nord pour la clôture et pour le chez soi se retrouve jusque dans cette disposition particulière, qui supprime aux magasins l’entrée banale et béante par où ils semblent, chez nous, la continuation de la voie publique et qui en fait, pour ainsi dire, autant d’appartements particuliers. Mais on conçoit également, par là même, ce qu’elle enlève au coup d’œil d’animation, de variété et d’imprévu.

A part ces quelques points, à part aussi les noms des rues et les inscriptions des enseignes, il est difficile de saisir, dans cette première promenade à travers la ville, la moindre trace de couleur locale. On se croirait presque dans une grande préfecture française, ou dans le vieux faubourg Saint-Denis. N’était la tranquillité de leur allure, je prendrais tous ces passants en paletots pour des Parisiens. Avec leurs chapeaux de paille bruns et ronds, retenus sous le cou par de larges brides qui cachent les oreilles et une partie des joues, leur costume décent et modeste, d’un goût parfait, mais sans aucun éclat, les femmes rappellent ces excellentes ménagères de province qui ont horreur des couleurs voyantes et des modes tapageuses. Tout sent ici, dès l’abord, je ne sais quelle saine odeur de dignité et de simplicité. On y respire l’atmosphère salubre et calmante de la vie de famille, des habitudes patriarcales, d’une aisance honorable et digne, conquise par le travail.

J’aperçois çà et là quelques canaux. Nous traversons successivement le Gammel Torv, que décore une honnête fontaine qui ne fera jamais parler d’elle, l’Amager Torv, l’Ostergade[6], la rue à la mode de Copenhague, une sorte de boulevard hanté par les élégants et bordé de luxueuses boutiques ; le Kongens Nytorv, ou la place Neuve-Royale, au centre de laquelle s’élève, dans un maigre square, une déplorable statue équestre, en plomb, de Christian V terrassant la Suède, ce qui est une des plus jolies fictions inventées par le zèle des faiseurs de statues[7] ; puis nous entrons dans Bredgade (la rue large), pour aller descendre à l’Hôtel Phœnix.

[6] Torv, place ; gade, rue, ou stræde, qui s’applique plus particulièrement aux rues étroites, aux ruelles, mais sans que cette règle ait rien d’absolu.

[7] Suivant d’autres, la figure qui se tord sous les pieds du cheval représente le monstre de l’Envie.

L’hôtel Phœnix est tapissé du haut en bas, jusque dans les couloirs et les escaliers, de tableaux qui font généralement plus d’honneur à l’amour du propriétaire pour la peinture qu’à son goût artistique. On y trouve toutes les traditions des caravansérails les plus civilisés. Les garçons portent l’habit noir et la cravate blanche ; ils parlent français, comme le portier et comme le maître de l’établissement. Je me suis souvent étonné, dans le cours de mes voyages, de la prodigieuse variété de connaissances nécessaires à l’homme qui aspire à l’honneur de garder la porte d’un hôtel de premier ordre. A Madrid, à Cologne, à Hambourg, à la Haye, à Aix-les-Bains, à Genève, à Bade, à Stockholm, à Dresde, à Vienne, comme à Copenhague, j’ai rencontré dans la loge du concierge des linguistes émérites, capables de soutenir la conversation dans tous les idiomes de l’Europe, et à qui il n’a manqué peut-être, comme au Z. Marcas de Balzac, que d’avoir le moyen de s’acheter une paire de bottes, ou une paire de gants, pour devenir professeurs de philologie et correspondants de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A moins toutefois que ce ne soit, de la part de ces hommes pratiques, pure affaire de choix et de vocation. Mais la plupart d’entre eux pourraient dire à leurs maîtres, avec une variante au mot célèbre de Figaro : « Aux connaissances qu’on exige dans un concierge, Votre Excellence sait-elle beaucoup de propriétaires qui fussent dignes d’être portiers ? »

Après un excellent déjeuner, composé par l’artiste de l’hôtel d’après les sains principes de la cuisine française, nous remontons en voiture, et nous partons en reconnaissance. Mais auparavant je me suis fait expliquer la ville, et j’ai relevé sur un plan tous les points de repère de cette excursion.

Kjobenhavn, que nous appelons Copenhague[8], est une ville d’environ 175,000 habitants, bâtie sur deux îles, que sépare un étroit bras de mer. La partie de la capitale qui s’élève sur l’île microscopique d’Amack, porte le nom particulier de Christianhavn.

[8] En empruntant cette traduction aux Anglais, comme celle de Sjœland en Seeland. Le j se prononce i.

La position de Copenhague est presque, au septentrion de l’Europe, ce que celle de Constantinople est au midi. Bâtie à portée de la mer du Nord et, pour ainsi dire, au confluent de tous ces détroits qui sont comme les avenues de la Baltique, Copenhague est la capitale naturelle du monde scandinave, qu’elle relie au reste de l’Europe.

Ce ne fut longtemps qu’un humble village de pêcheurs, et elle ne devint pas avant le quinzième siècle la résidence de la royauté. Cette date expliquerait déjà la physionomie généralement moderne de ses rues et de ses monuments ; mais voici qui l’explique mieux encore. En 1728, un incendie effroyable dévora plus de seize cents maisons. Un nouvel incendie en 1795, et le bombardement des Anglais en 1807, achevèrent à peu près la destruction de la vieille ville. Les maisons de bois furent rebâties en pierre, les rues élargies et régularisées : Copenhague y gagna cette apparence correcte et presque rectiligne qui plaît tant aux préfets, aux rédacteurs de Guides et aux Anglais en voyage. Restée stationnaire pendant longtemps, — par une apparente bizarrerie, qui s’explique pourtant sans trop de peine, elle s’est accrue après les désastres des dernières guerres. Les émigrés du Slesvig, en se repliant sur Copenhague pour fuir la domination prussienne, ont largement contribué à ce résultat. Aujourd’hui elle déborde de ses anciennes barrières, et prolonge en tous sens les ramifications de ses faubourgs.

Bredgade, où je suis logé, partant de la Grande place, qui est un point central, pour traverser toute la partie du nord de la ville dans la direction du port, est ce qu’on appelle en style municipal une des grandes artères de Copenhague. En la suivant jusqu’au bout, on arrive à la citadelle et aux promenades des remparts, d’où l’on domine le Sund. Le coup d’œil qui tout à coup s’ouvre là sous vos pieds est de ceux qu’il ne faut pas essayer de décrire. Quelques vaisseaux à voile vont et viennent lentement, déployant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer leur aile blanche, gonflée par le vent. Au loin, sur des bancs de sable exhaussés en îles, s’élèvent en pleine mer des forts détachés, qui semblent sortir directement du sein des flots pour défendre l’entrée du port. C’est là qu’arrivent presque toutes les marchandises d’importation pour le Danemark.

A cinquante pas de l’hôtel, une courte rue transversale conduit à la belle place d’Amalienborg, que décore la statue équestre de Frédéric V, le pacifique et libéral successeur du rigide Christian VI. Le palais d’Amalienborg[9], qui a donné son nom à la place, se compose de quatre édifices entièrement distincts, mais absolument semblables, qui se font pendant aux quatre coins, reproduisant avec symétrie cette maigre et froide colonnade qu’on retrouve si souvent sur la façade des monuments publics de Copenhague. L’un de ces palais bourgeois sert de résidence habituelle à Sa Majesté Christian IX, dont la petite cour tient à l’aise dans cette maison de Socrate de la royauté.

[9] Borg, château, dans le sens de l’allemand burg. Il désigne un ensemble de constructions, le château avec ses dépendances, les bâtiments élevés à son abri et sous sa protection. Le mot slot signifie plus particulièrement palais, et on le joint souvent au nom des châteaux : Amalienborg slot, Christiansborg slot.

On ne se figure pas le nombre de palais que possède Copenhague : peut-être y en a-t-il plus qu’à Paris, et les alentours de la ville en sont aussi largement peuplés. La vieille monarchie danoise a semé partout les témoignages de sa magnificence et de son goût pour les arts. Copenhague renferme à elle seule, en y comprenant les quatre bâtiments d’Amalienborg, une douzaine de palais, dont plusieurs ont été changés en musées. Rosenborg et Christiansborg sont les seuls qui méritent de nous arrêter un moment.

Christiansborg ne s’élève guère au-dessus de la banalité architecturale de ses modestes confrères que par sa masse et ses proportions immenses. La façade a la majesté régulière et un peu froide du plus pur style classique. Ce palais géant semble fait pour loger une armée plutôt qu’un homme. Le roi Christian VI le fit bâtir, en un jour d’ambition, pour rivaliser avec le souvenir de Louis XIV, et l’on assure que trois mille ouvriers y travaillèrent sans interruption pendant six ans, ce qui paraît une légende renouvelée du temple de Salomon. Dix mille poutres énormes furent enfoncées dans le sol pour le raffermir, et toutes les charrettes de Copenhague et des environs suffirent à peine au déblayement du terrain et au transport des matériaux. Après l’incendie de 1795, qui l’avait entièrement détruit, le jeune prince royal, qui fut depuis Frédéric VI, le fit rebâtir sur le premier plan pierre à pierre, et ne l’habita jamais. C’était recommencer la folie primitive dans des circonstances aggravantes, et doubler l’étendue de la faute. On eût dit que les architectes de Christiansborg voulaient compenser la diminution de leur puissance par l’augmentation de leur luxe, et qu’ils espéraient dissimuler au peuple la décadence de la monarchie danoise et l’affaiblissement du royaume sous la pompe toujours accrue de leur palais, comme ces banquiers qui ajoutent une aile à leur château, multiplient leurs fêtes et prennent quelques laquais de plus, lorsqu’on commence à dire qu’ils sont ruinés. Le prédécesseur du roi actuel, Frédéric VII, de populaire mémoire, logeait dans un coin du vaste monument, qui ne sert plus aujourd’hui, en dehors des salles consacrées au musée de peinture et à diverses collections, qu’aux réunions des chambres et aux grandes cérémonies officielles.

La perle de tous ces palais, c’est Rosenborg, construit, au début du dix-septième siècle, par l’illustre architecte Inigo Jones, le Vitruve anglais, celui auquel Londres doit Whitehall. Rien de plus original et de plus charmant que la physionomie de cet édifice, avec sa maçonnerie de briques rouges, ses trois tours noires aux flèches élancées, sa façade étroite et la prodigalité d’ornements dont l’a décoré la fantaisie de l’artiste. Rosenborg tient à la fois de l’église gothique, du donjon féodal et du château de la Belle au bois dormant. On y arrive par un délicieux jardin plein d’ombrages et d’eaux vives. Sous ces tilleuls deux fois centenaires, qui ont vu passer le grand roi Christian IV, et abrité plus d’une fois, dit-on, les entrevues furtives de Caroline-Mathilde et de Struensée, les petits Danois se livrent à leurs ébats tumultueux, avec ces rires et ces larmes qui sont les mêmes partout et constituent la langue universelle. Par les allées sinueuses, le long des pelouses et des parterres de fleurs, on arrive jusqu’à un pont-levis fermé d’une grille de fer, qui clôt le palais comme une forteresse.

Rosenborg est le musée des souverains danois. On y a réuni, salle par salle, les portraits des rois, depuis Christian IV, qui l’a fait construire, et les objets qui leur ont appartenu : meubles, vêtements, tapisseries, glaces, cristaux, armes, bijoux, ivoires. Il y a là d’incomparables richesses artistiques et historiques, des merveilles de luxe, d’élégance et de goût, qui racontent aux yeux charmés les splendeurs de la dynastie d’Oldenbourg. A côté des épées de Charles XII et de Gustave-Adolphe, armes de soldats, faites pour tuer et non pour éblouir, étincelle, sous sa garniture de diamants, l’épée à poignée d’émail de Christian IV, et reluit de mille feux le harnachement de velours brodé de perles, qui coûta deux millions à ce magnifique monarque. Non loin des chenets en argent massif, des buffets en or, des porcelaines de Saxe, des étoffes splendides, des lustres et des vases en cristal de roche, des carabines ciselées, des tables, des fauteuils, des écrans incrustés de saphirs et de rubis, qui rappellent les noms de Frédéric III, Christian V et VI, s’alignent, sur de riches étagères, les innombrables verreries de Venise envoyées par le doge à Frédéric IV. Près de la corne d’argent des Oldenbourg, qui remonte au chef de la dynastie, vous verrez la coupe de chasse de Christian VI, qui contient deux bouteilles, et que cet héroïque buveur, digne de ses aïeux, vidait tout d’une haleine. De nos jours, quel est celui, roi ou chasseur, qui pourrait se vanter d’en faire autant ? Plus loin, on voit mieux encore : c’est un cavalier avec son cheval, en argent creux, disposé de façon à pouvoir servir de coupe lorsqu’on en a enlevé la partie supérieure, qui forme le couvercle. La tradition parle de vaillants Danois du bon vieux temps, qui vidaient en un repas ce bol gigantesque, bien autrement redoutable que la botte de Bassompierre. Les Danois d’aujourd’hui savent boire en fils non dégénérés de ce dieu Thor, à qui trois barils de bière suffisaient à peine pour apaiser sa soif, même quand il se cachait sous le déguisement d’une fiancée. Tout dégénère pourtant, et le cheval bachique de Rosenborg n’est plus aujourd’hui qu’un objet d’art.

Le regard finit par se fatiguer de ces magnificences ; mais si l’on monte à l’étage supérieur, c’est bien autre chose encore. La galerie du trône et du couronnement est une véritable salle des Mille et une Nuits. Son plafond sculpté, ses fonts baptismaux d’argent, autour desquels se déroule en bas-reliefs le baptême de Jésus-Christ ; ses cariatides, ses tapis, ses tentures, ses candélabres, composent un ensemble saisissant. Le trône est gardé par trois grands lions d’argent, symboles des trois détroits, le Sund, le Grand-Belt et le Petit-Belt, qui font au Danemark une barrière de vagues. Partout, à Copenhague, sur les écussons et au frontispice des palais, reparaissent ces lions allégoriques, aiguisant leurs griffes et secouant leurs crinières, comme les monstres dont Ulysse entendit les hurlements autour du rocher de Scylla.

Rosenborg est une magique évocation du passé. On en sort avec des éblouissements dans les yeux, et l’imagination enflammée par cet entassement de merveilles historiques. Les richesses de deux siècles sont concentrées dans cet écrin de pierre, où vous apparaît, en toute sa splendeur, l’âge d’or de la monarchie danoise, alors qu’elle régnait sur la Norwége, qu’elle humiliait la Suède, qu’elle occupait l’Europe de sa gloire, et que l’oriflamme rouge, à croix blanche, se promenait triomphalement sur toutes les mers.

V
LA VILLE LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE ET SAVANTE. — LE MUSÉE THORVALDSEN ET LA STATUE D’ŒHLENSCHAGER.

Rosenborg n’est pas le seul musée de Copenhague, il s’en faut. Les collections de tout genre y abondent, ainsi que les écoles, les bibliothèques, les établissements d’instruction. Il n’est pas de ville où l’on trouve plus de trésors d’art et de science, où l’enseignement soit plus répandu et mieux en honneur.

Si j’étais M. Joanne, j’énumérerais soigneusement les dix ou douze musées de Copenhague ; on m’en dispensera sans peine. Je n’ai fait, d’ailleurs, que les parcourir au pas accéléré, m’arrêtant seulement à ce qui m’offrait un intérêt local, un trait de race, un caractère indigène. Au musée de Christiansborg, assez pauvre en maîtres italiens ou français, l’école flamande et surtout l’école hollandaise, dont le Danemark subit longtemps l’influence avec docilité, se trouvent représentées largement ; mais ce n’est pas là ce que j’y cherche, j’y cherche l’art national du Danemark. J’oublie Le Poussin, Salvator Rosa et Gérard Dow, pour m’arrêter devant les beaux portraits de Juel et les compositions d’Eckersberg, qui a été l’initiateur de la peinture contemporaine dans son pays natal ; devant les paysages de Skovgaard et de Rump, les batailles de Sonne, les marines de Melbye et de Simonsen, les scènes de genre d’Exner, le peintre des villageois ; les toiles humoristiques de Marstrand ; les tableaux d’histoire de Bloch, un artiste énergique et original, et toutes ces toiles où revit, dans sa vérité et dans sa poésie, la beauté mélancolique et voilée de la nature du Nord[10].

[10] La plupart de ces peintres (je parle des vivants), étaient représentés à l’Exposition universelle, mais d’une façon incomplète, qui ne donnait point une idée suffisante de leur talent. On y a pu voir aussi les groupes de M. Jerichau, directeur des beaux-arts, les beaux bustes de M. Bissen, d’un modelé si large, si vivant, et les dessins pleins de goût, d’élégance et de distinction d’un artiste dont le gracieux talent a reçu depuis quelques années ses lettres de naturalisation en France.

Mais si l’on veut étudier l’art danois dans sa plus haute et sa plus pure expression, c’est au musée Thorvaldsen qu’il faut aller. Thorvaldsen est un de ces hommes qui suffisent à la gloire d’une époque et d’une nation. Le Danemark peut s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir produit l’un des plus grands sculpteurs du dix-neuvième siècle, le rival et le vainqueur peut-être de Canova ; le maître illustre, dont l’influence ne s’est pas seulement exercée sur l’école danoise, sortie tout entière de lui, mais domine aujourd’hui encore presque toute la sculpture du nord de l’Europe et celle de l’Allemagne.

A quelques pas du palais de Christiansborg s’élève un édifice qui a l’aspect d’un mausolée. L’architecture reproduit en partie celle des sépulcres grecs et étrusques, et la décoration rappelle les ornements des tombeaux antiques. C’est à la fois le musée et la sépulture de Thorvaldsen. Le grand sculpteur repose dans la cour centrale, sous un petit tertre ombragé de lierre, au milieu de ses innombrables chefs-d’œuvre.

Le monument fut érigé par la ville de Copenhague, avec le concours d’une souscription publique, du vivant même de Thorvaldsen, pour recevoir les objets d’art qu’il avait légués à ses compatriotes. La façade est surmontée d’un groupe de la Victoire arrêtant son quadrige et, sur les murs extérieurs, de vastes compositions en ciments de diverses couleurs incrustés dans la pierre, représentent le retour de Thorvaldsen dans sa ville natale en 1838, et le transport de ses œuvres du vaisseau jusqu’au Musée. L’art antique a fourni les motifs de toutes les décorations. Ici, c’est un génie qu’un char emporte dans l’arène ; là, ce sont des vases et des trépieds, comme les anciens en donnaient pour prix dans les jeux publics, couronnés des lauriers et des palmes du triomphe.

Entre le vestibule, qui occupe toute la largeur de l’édifice, et la grande salle du fond, sont disposés en enfilade une série de cabinets, dans chacun desquels s’élève une statue choisie, entourée d’un cortége de bustes et de bas-reliefs. Les plafonds sont égayés de cartouches dans le goût des peintures de Pompéi ; mais la nudité des murailles, simplement recouvertes d’une couche de couleur brunâtre, laisse toute leur valeur aux statues, qui se détachent vigoureusement dans les conditions les plus favorables et les mieux calculées pour les faire valoir. Le musée Thorvaldsen rachète sa physionomie vraiment trop funèbre par son heureux aménagement et l’intelligente appropriation des moindres parties de l’édifice au but qu’on s’est proposé. C’est vraiment le temple de l’art.

Un Grec du temps de Périclès se fût promené avec délices dans ce monument peuplé de chefs-d’œuvre où l’antiquité revit. Thorvaldsen est un élève de Phidias : il a, sans effort, et comme par un épanouissement naturel, la noblesse, la simplicité sévère, l’harmonie et la grandeur des lignes, la science du dessin, la pureté de style, l’élégance correcte et la clarté lumineuse des maîtres souverains. Ce fils du Nord, dont le génie de bonne heure éveillé s’échauffa lentement, et resta longtemps à demi engourdi comme dans les brumes de son pays natal, a l’heureuse fécondité, la hardiesse tranquille, la perfection calme et sûre d’elle-même, qui caractérisent le génie grec. Ses bustes sont presque tous admirables par l’accent de réalité, le caractère et l’expression qu’il leur donne, sans jamais violer en rien les vieilles traditions classiques. Par la science de la composition, la pondération des groupes, la sagesse du plan, la gravité des lignes, il a conquis dans le bas-relief une suprématie qui n’est pas discutée. La plupart de ses sujets antiques, les Trois Grâces, l’Amour triomphant, la Vénus, le Jason, le Mercure, le Bacchus, l’Adonis, le Ganymède, semblent arrachés aux ruines du Parthénon. Bien qu’il ait surtout la noblesse et la force, il a aussi la finesse ingénieuse et la grâce délicate. Toutefois son œuvre charme plus qu’elle n’émeut ; elle s’adresse aux yeux et à l’esprit sans arriver jusqu’au cœur ; elle ne cause que cette admiration presque froide où l’âme ne se sent pas suffisamment intéressée. Il resta toujours, sous l’inspiration du puissant artiste, un peu de cette glace du Nord que les flammes du soleil d’Italie ne suffirent point à faire fondre entièrement, et tout en rendant à ce tranquille et harmonieux génie l’hommage qu’il mérite, je lui voudrais parfois plus de chaleur, de vie et d’élan pathétique.

Le musée Thorvaldsen contient les dessins, les esquisses et les modèles originaux en plâtre de son œuvre entière, qui est immense. On y a joint tous les objets d’art qui se trouvaient en sa possession au moment de sa mort, et ce second musée n’offre qu’un intérêt bien médiocre à côté du premier. Les tableaux danois y abondent, mais les bons ouvrages y sont rares. On y remarquera surtout un très-spirituel et très-vivant portrait de l’artiste, par son ami Horace Vernet. Thorvaldsen est dans son atelier, en costume de travail, tenant en main l’ébauchoir et accoudé sur le socle qui supporte la statue d’Œhlenschläger. Une bonhomie loyale et une sorte de naïveté rêveuse se lisent sur cette figure encadrée de longs cheveux gris et percée de petits yeux bleus. La tête est puissante, et pourtant elle a quelque chose d’enfantin ; le regard est limpide comme une source ; l’expression a cette placidité qui fit plus d’une fois accuser d’insouciance et même de paresse l’un des artistes les plus prodigieusement, mais aussi les plus tranquillement actifs qu’on ait jamais vus.

Lorsque Thorvaldsen avait quitté Rome pour revenir dans sa patrie, on l’avait accueilli comme un triomphateur. Quand il mourut, la nation fit cortége à son cercueil, et ses funérailles eurent presque le caractère d’une apothéose. Moins de six ans après, l’ami et l’émule du grand sculpteur, qui nous a conservé ses traits ; celui qui éleva la gloire de la poésie danoise presque aussi haut que Thorvaldsen avait élevé la gloire de l’art danois, Œhlenschläger mourait à son tour. Tous les spectacles et toutes les réjouissances publiques étaient suspendues pendant huit jours. La stalle qu’il avait coutume d’occuper au grand théâtre restait vide et voilée d’un crêpe durant six mois. Vingt mille personnes, le prince royal, le conseil entier des ministres, les généraux, tout le clergé, tous les corps et métiers avec leurs bannières, suivaient par les rues sablées et jonchées de verdure, entre les maisons tendues de draperies funèbres, le cercueil du poëte, que les étudiants avaient réclamé l’honneur de porter eux-mêmes. Nous sommes ici chez un peuple qui sait honorer ses grands hommes et qui est digne d’en avoir.

J’ai vu, à deux pas de l’hôtel Phœnix, au milieu d’une avenue plantée d’arbres, la statue d’Œhlenschläger. Il est représenté en robe de chambre, assis dans son fauteuil ; il a le front haut, le visage ouvert et la mâle stature de ces héros du Nord qui revivent si bien dans ses vers. Personne n’a mieux chanté que lui ce « pays charmant, couvert de larges hêtres, à côté de la Baltique amère, — qui s’appelle le vieux Danemark, et qui est la demeure de Freya » ; cette patrie des géants héroïques, « dont les os reposent sous les monuments des collines », et qui n’a point perdu sa beauté, « car la mer bleue lui fait une ceinture, et le feuillage vert une couronne ; et de nobles femmes, de belles filles, des hommes vaillants et des jeunes gens au cœur déterminé peuplent les îles des Danois[11]. » Thorvaldsen est un Grec, qui demande son inspiration à l’Olympe ; Œhlenschläger, un Scandinave pur-sang, qui est allé chercher la sienne dans le Walhalla.

[11] Fædrelandssang, ou Chant national d’Œhlenschläger. Comme la plupart de ses poésies, ce chant est presque intraduisible, car il a surtout un mérite de style.

Il y a peu d’exemples, en poésie, d’une activité, d’une abondance et d’une variété pareilles à celles d’Œhlenschläger. Il a abordé tous les genres, — tragédies, comédies, opéras, épopées, odes, ballades, idylles, épigrammes, satires, contes et romans, que sais-je encore ? — et dans tous il a marqué sa trace. Esprit curieux, naïf et mobile, comme un poëte doublé d’un enfant, cet homme du Nord a en lui quelque chose de la flamme et aussi de la couleur du Midi. Mais ce qui domine, dans la diversité de cette œuvre multiple qu’on ne peut examiner en détail, la figure qui se dégage et qui restera la sienne aux yeux de la postérité, c’est celle du poëte patriotique et national, qui a rendu un nouvel éclat aux vieilles chroniques et aux traditions populaires. L’auteur d’Hakon Jarl, de Palnatoke, d’Axel et Valborg, d’Hagbart et Signe, de la Mort de Balder et des Dieux du Nord est un scalde inspiré pour qui les Sagas et les Eddas n’ont plus de secret, qui déchiffre les runes mystérieuses, qui a ressuscité les géants et leurs fils, ces intrépides et farouches vikings, dont la félicité suprême consistait en un combat perpétuel arrosé de perpétuelles libations. Œhlenschläger fait autorité comme un contemporain dans le domaine primitif, reconquis et restitué par lui. C’est le classique de la poésie nationale ; c’est l’Hésiode de la mythologie du Nord. Il a mérité cette couronne de poëte scandinave que son rival suédois, Tegner, déposa solennellement un jour sur sa tête dans la cathédrale de Lund.

VI
LE MUSÉE DES ANTIQUITÉS SCANDINAVES ET LES CHANTS POPULAIRES DU NORD.

Œhlenschläger a puisé à pleines mains dans le riche trésor des chants populaires, sans plus dédaigner la légende que l’histoire ; la danse du troll espiègle et mutin, que les terribles coups d’épée des vieux adorateurs de Thor. Ces chants sont innombrables : on en compte plus de trois mille, précieusement recueillis par les érudits et les critiques, et qui forment une mine inépuisable de traditions et de poésie. M. Xavier Marmier, qui a tant fait pour répandre chez nous la connaissance de la littérature des peuples du Nord, nous en a donné un recueil curieux, qu’il eût pu facilement doubler. Souvent mes amis danois m’ont chanté et traduit ces vieilles mélodies nationales, que tout le monde aime et connaît chez eux, et qui apportent le plus précieux concours à l’étude de l’histoire et des mœurs.

Il n’est pas possible ici de séparer le Danemark de la Suède et de la Norwége : au fond, c’est le même peuple et c’est la même langue. La vieille souche scandinave s’est divisée en trois branches, mais qui ont été plus d’une fois réunies et le seront peut-être encore. Leurs annales, leurs traditions et leurs chants se mêlent sur presque tous les points.

Beaucoup de ceux-ci remontent fort haut. Ils plongent par leurs racines dans les temps héroïques et quasi-fabuleux, d’où ils sont venus sur les lèvres des nourrices et des paysans, jusqu’à ceux qui les ont recueillis pour la première fois, mais non sans avoir subi bien des modifications en route. La plupart datent du moyen âge. La forme est souvent plus moderne que le fond, et le style a été remanié et rajeuni. Par la contexture générale, ils se rapprochent des ballades allemandes et écossaises ; mais le refrain y joue un rôle plus considérable. D’après leur date et leurs sujets, on les divise en cinq groupes principaux.

Le premier groupe comprend les chansons héroïques proprement dites Kœmpeviser[12], roulant sur des traditions guerrières qui remontent, pour la plupart, aux temps antérieurs à l’introduction du christianisme. Les exploits y revêtent un caractère gigantesque et fabuleux, et madame de Sévigné, qui aimait tant les grands coups d’épée des romans de La Calprenède, eût pris un bien autre plaisir à ceux d’Axel, de Vonved et de Viderik, si elle avait pu seulement oublier que ces terribles hommes du Nord ne parlent, ni n’agissent en preux chevaliers de la cour de Louis XIV. On ne saurait lire les combats du fils de Verland, le forgeron magique, contre le géant Langben, et d’Orm, le jeune écuyer, contre le géant Berner, sans songer à la fois à l’histoire biblique de David et de Goliath et aux légendes chevaleresques de Brut et d’Artus. Les héros des Niebelungen y figurent, car les Niebelungen ne sont qu’une dérivation et un amoindrissement des vieux poëmes scandinaves, et l’on y voit Sivard, le Sigurd de l’Edda, ici arracher des chênes, fendre les enclumes et tuer les serpents magiques ; là, galoper à cheval, sans prendre un moment de repos, pendant quinze jours et quinze nuits, et sauter à quinze pieds au-dessus des murailles dans les forteresses dont la porte est fermée. On y rencontre Charlemagne et Ogier le Danois. La Norwége chante encore une chanson populaire sur Roland et la bataille de Roncevaux. L’empereur Théodoric, qui tient une si grande place dans les traditions semi-historiques et semi-fabuleuses du moyen âge, y revient souvent, sous le nom de Diderik. Le cheval Skimming et le cheval Grane, les bonnes épées Birting et Mimering qui coupent les géants en deux, y rappellent le Bayard des quatre fils Aymon et la Durandal de Roland. Ces rapprochements seraient infinis. Il y a comme un grand fonds commun de poésie populaire où tous les peuples ont puisé, et souvent, d’un bout de l’Europe à l’autre, les mêmes traditions reparaissent, arrangées suivant le génie des différentes nations.

[12] Ce nom s’applique, par extension, à toutes les anciennes chansons populaires.

Le caractère de la race et celui de la nature ont gravé fortement leur empreinte sur ces productions incultes, pleines d’une majesté sauvage et sombre. Les hommes y sont plus grands que nature, et les moindres combats y prennent des proportions épiques. La touche en est vigoureuse, mais la couleur monotone et le dessin naïf. En lisant ces chants guerriers, on sent qu’il y manque la rude déclamation des scaldes, accompagnée par la harpe aux accords puissants, dont les sons vibraient comme ceux de la trompette. Les mélodies sont mâles, quelques-unes remplies d’une ardeur martiale et d’une sorte d’impétuosité belliqueuse[13]. Les plus grandes et les plus belles chansons de cette classe appartiennent d’abord à l’Islande, où, comme en un sanctuaire inaccessible au reste du monde, s’est conservé, avec la pureté de la langue primitive, le trésor de ces traditions nationales, dont la réunion composa l’Edda ; puis en Norwége et dans les Feroë, ce groupe d’îles arides et chétives, où la vieille poésie, comme un foyer vivace, console et réchauffe le pauvre paysan dans sa cabane solitaire.

[13] Voy. dans le recueil de Mélodies populaires scandinaves, arrangées pour le piano par M. Gade, chef d’orchestre au Théâtre-Royal, le Tournoi, Svend Vonved, Grimmer et Kamper, les Chevaliers sur la montagne de Dovre, toutes danoises.

Le Tournoi donnera une idée de ce que sont les Kœmpeviser :

Sept et soixante-dix furent les chevaliers qui quittèrent le château. Arrivés à Brattingsborg, ils dressèrent leur tente.

Le roi Nilaus était sur le belvédère, il regardait à l’horizon : « Les chevaliers aiment bien peu leur vie, puisqu’ils souhaitent nous combattre.

« Arrive, Sivard Snarensvend. Tu as vu les pays étrangers : examine les armes de ces chevaliers, et va les visiter dans leurs tentes. »

Sivard Snarensvend entre dans la première tente : « Chevaliers du roi de Danemark, soyez les bienvenus chez mon seigneur.

« Ne vous fâchez pas, nobles seigneurs, ne le prenez pas en mauvaise part. Demain nous voulons bien vous combattre. Montrez-moi vos armes. »

Le premier bouclier porte un lion couronné ; c’est l’écu du roi Diderik.

Le second bouclier porte un martel ; c’est l’écu de Viderik Verlandson, lui qui ne fait point de prisonniers, qui tue[14].

[14] Comme le roi Diderik (Théodoric), Viderik, fils de Verland, joue un très-grand rôle dans les Kœmpeviser. Le père de ce dernier est l’armurier magique, l’élève d’Oberon le Nain, qui forge les épées et les boucliers des héros.

Sur le troisième bouclier brille un aigle rouge ; c’est l’écu de Holger (Ogier) le Danois, qui est toujours victorieux.

Le quatrième bouclier porte un violon et un archet ; c’est l’écu de Folmer Spillemmand (le ménestrel), qui préfère le boire au sommeil.

Tels étaient les champions et les écus. Impossible de les tous énumérer. Le noble Sivard Snarensvend ne pouvait plus attendre davantage :

« Lequel des chevaliers du roi de Danemark veut lutter contre moi ? Il ne doit plus tarder. Il me rejoindra sur la lande. »

Les chevaliers jetèrent le dé sur la table. Le sort désigna le jeune Humble pour lutter avec Sivard.

Le jeune Humble ferma brusquement l’échiquier. Il ne tenait plus à jouer. Je ne vous dis que la vérité pure, ses joues étaient très-pâles.

« Je te dis, Viderik Verlandson : tu es un homme hardi. Prête-moi aujourd’hui Skimming, ton cheval ; prête-le-moi sur caution.

« Je te donne huit châteaux en gage, et puis ma sœur jeune et charmante. Elle vaut encore mieux.

— Sivard a la vue bien basse ; il ne voit pas où porte son glaive, et si Skimming est blessé aujourd’hui, tous tes parents ne le guériront point. »

Humble monte sur Skimming, et chevauche avec grande allégresse. Skimming était bien étonné de sentir des coups d’éperon…

Les vers suivants décrivent la défaite de Humble. Il raconte son extraction à Sivard, qui le reconnaît comme le fils de sa sœur, l’embrasse, lui dit de reprendre son cheval et veut bien se déclarer vaincu par lui. Il se fait lier avec des lanières de cuir à un grand chêne par Humble. Celui-ci revient trouver le roi Nilaus, et l’avertit d’aller chercher Sivard enchaîné sur la lande. Nilaus n’en veut pas croire ses oreilles. Au moment où il monte à cheval, Sivard, qui a eu honte de sa situation humiliante, vient au-devant du roi, traînant après lui l’arbre qu’il a arraché. La chanson finit par une grande fête en l’honneur des chevaliers danois, où Sivard Snarensvend (le garçon rapide) danse, le chêne à la ceinture.

On peut assigner le treizième siècle comme limite générale aux Kœmpeviser proprement dits. Parmi les chansons qui roulent particulièrement sur les croyances superstitieuses du Nord et sur les êtres mystérieux dont l’imagination du peuple a rempli la mer et les montagnes, beaucoup se rapportent aussi à la même date. Ce deuxième groupe répond à une nouvelle face de la poésie instinctive et spontanée : il représente le sentiment de la nature réfléchi dans la fantaisie populaire et fécondé par le christianisme, la puissance des anciennes traditions, le penchant au merveilleux, inné dans le cœur de la foule que tout mystère attire, et si particulièrement vivace en ces pays du Nord encore peuplés des légendes héroïques de la vieille mythologie scandinave. Les magiciens et les sorciers aiment à s’envelopper dans un voile de brumes ; le conte de fées éclôt aussi bien dans le brouillard et la tempête que sous les rayons brûlants du soleil.

Vous retrouverez dans ces chansons de féeries beaucoup de thèmes communs à la poésie populaire de tous les pays : c’est un amant qui sort de sa tombe pour revoir et consoler sa bien-aimée ; c’est une mère qui revient de l’autre monde pour caresser et soigner ses petits enfants, maltraités par une marâtre ; c’est un soldat ou un chevalier dont le fantôme apparaît pour ordonner à sa veuve de restituer le champ mal acquis, si elle veut procurer le repos à son âme, ou pour révéler, comme le père d’Hamlet, le crime dont il a été victime. Mais on y trouve aussi bien des traits particuliers aux peuples du Nord. Les elfes, ces sirènes de la colline, qui dansent dans les rayons de la lune pour séduire le voyageur ; les trolls, qui gardent les trésors dans la montagne ; le nek, dont la harpe retentit dans les flots du torrent ; l’homme des eaux, qui attire les jeunes filles dans son palais de cristal, et la femme des eaux, qui devine l’avenir[15], tels sont les héros habituels de ces chants merveilleux. Tantôt ils célèbrent la puissance des runes, ces talismans magiques dont l’effet rappelle, en le dépassant, celui des incantations de Canidie, et tantôt le pouvoir de la harpe d’or, qui charme les oiseaux et les flots et qui force le havmanden à la barbe verte de quitter ses grottes profondes pour restituer sa proie.

[15] Voy., dans le recueil de Gade, le morceau intitulé le Roi des Danois fait saisir une femme des eaux. La mélodie étrange de cette chanson sent la fraîcheur acerbe de la mer.

Quelques-unes de ces ballades étranges sont d’un charme exquis et d’une forme presque parfaite :

— Je sommeillais sur la colline des elfes. Deux jeunes filles s’avancent vers moi. L’une me frappe doucement à la joue, et l’autre me chuchote à l’oreille :

« Éveille-toi, beau garçon, si tu veux danser avec nous. Pour toi, mes jeunes sœurs chanteront leur plus doux chant. »

— L’une d’elles, la plus belle des femmes, commence à chanter. Le fleuve rapide s’arrête pour l’entendre ; les petits poissons l’écoutent en remuant la queue, et les oiseaux gazouillent d’admiration dans le bois.

« Écoute, beau garçon, veux-tu demeurer avec nous ? Je t’apprendrai le secret des runes puissantes. Je te dirai comment on dompte l’ours et le sanglier, comment on chasse le dragon qui garde les trésors. »

— Et les jeunes filles dansaient mollement de tous côtés, comme font les elfes, et je les contemplais, appuyé sur la garde de mon épée… Si, par la grâce de Dieu, le chant du coq n’avait tout à coup retenti, je restais avec elles sur la colline. C’est pourquoi, cavaliers qui chevauchez à travers la forêt, ne vous endormez jamais sur la colline des elfes.

Ailleurs, c’est l’homme de la mer qui monte sur un cheval de l’eau la plus limpide, avec une bride et une selle du sable le plus blanc, et qui entre à l’église pour y choisir sa fiancée. Toutes les images des saints se retournent à son approche, mais la fille de Marksig, en le voyant, songe en son cœur et se dit sous son voile : « Dieu veuille que ce beau cavalier soit pour moi ! » Il s’approche d’elle et lui prend la main, puis tous deux s’en vont en dansant jusqu’au rivage, où la jeune fille tombe tout à coup dans les flots. Mais quand elle a vécu huit ans avec lui et l’a rendu père de sept enfants, un jour elle entend le son des cloches en berçant son dernier-né ; elle demande à l’homme des eaux d’aller à l’église, et elle ne revient plus[16]. Ou bien c’est le roi de la montagne, être terrible, qui a attiré chez lui une jeune fille et l’a épousée. Elle lui donne huit enfants, avec cette fécondité des contes populaires que le bon Perrault a traduite en une phrase devenue proverbiale. Après quoi, elle désire revoir sa mère, et le roi de la montagne le lui permet, à condition qu’elle ne parlera pas de lui. Au premier mot qu’elle prononce sur son mari, celui-ci paraît à côté d’elle, la frappe rudement pour la punir d’avoir manqué à sa promesse et la ramène dans la montagne. Là, il la force de boire un breuvage qui lui fait oublier père et mère, frère et sœur, le ciel et le soleil, Dieu et Jésus-Christ[17].

[16] J’ai réuni deux chansons dans cette courte analyse ; la seconde est la suite naturelle de la première.

[17] Cette chanson est suédoise.

Le groupe des chants historiques est riche surtout en Danemark, où il embrasse une période de trois siècles, et écrit à sa façon la chronique des rois, de 1200 à 1500[18]. C’est peut-être là qu’on trouve les plus belles chansons, dont la poésie contraste singulièrement avec la rare sécheresse de la plupart de nos chants historiques français. La Mort de la reine Dagmar, que j’ai citée plus haut, appartient à ce groupe, qui comprend aussi un très-remarquable cycle de neuf ballades roulant sur le meurtre d’Éric VII (1585) par son marsh (connétable) Stig, dont il avait séduit la femme, et sur le sort des deux filles innocentes du meurtrier, qui s’expatrient pour chercher partout un asile. Après avoir tué le roi dans une grange, le connétable est proscrit par le jeune fils de la victime, et il se retire en son château fortifié de l’île de Hjelm, d’où il fait des excursions dans le voisinage, portant partout avec lui le fer et le feu. Le château est enlevé et démoli ; le connétable prend la fuite et meurt bientôt, mais ses amis continuent la guerre en pirates et dévastent les côtes du Danemark. Ses filles passent d’abord en Suède, d’où elles sont chassées par le roi, neveu d’Éric VII, puis en Norwége, où elles trouvent un asile dans le palais du souverain. Le chant qui raconte leurs pérégrinations présente une forme assez caractéristique. Il est d’un style monotone, d’un rythme lent et plaintif comme une psalmodie. Le dernier vers de chaque strophe se répète au commencement de la suivante, et entre chaque tercet le refrain revient comme un glas funèbre :

[18] Le premier livre imprimé en Danemark (1495) est le Danske Riimkronnike, où chacun des anciens rois raconte en vers sa vie, ses exploits et sa mort. La Suède et la Norwége ont aussi leur vieille histoire versifiée, tout comme le Danemark.

« L’aînée prit la main de la plus jeune. Elles partent pour la Norwége. Le roi Erik rentrait à la maison.

— Elles erraient seules dans le monde.

— Le roi Erik rentrait à la maison. Les filles de Marsh Stig vont au devant de lui : « Quelles sont ces femmes étrangères ?

— Elles erraient seules dans le monde.

— Quelles sont ces femmes étrangères ? Pourquoi restez-vous ici si tard ? — Nous sommes les deux filles du Marsh Stig.

— Elles erraient seules dans le monde.

— Nous sommes les filles de Marsh Stig ; ayez pitié de nous, seigneur. — Savez-vous brasser ? Savez-vous cuire le pain ?

— Elles erraient seules dans le monde.

— Nous ne savons brasser, ni cuire le pain… mais nous savons filer de l’or et tisser de belles images…

— La sœur aînée arrangeait le métier, et la plus jeune travaillait. La première image qu’elles tissèrent — fut la sainte Vierge et Jésus-Christ. La seconde image qu’elles tissèrent — fut la reine de Norwége et toutes ses dames. Elles tissaient des cerfs, elles tissaient des daims, — elles tissaient elles-mêmes, tristes et souffrantes, elles tissaient de leurs doigts rapides — tous les petits anges de Dieu. »

L’aînée finit par mourir de douleur, et la cadette épouse le fils du roi.

On peut rattacher à ce groupe quelques productions plus récentes, comme la chanson suédoise de Malcolm Sinclair, qui a été adaptée à un air ancien. Sinclair, revenant de Turquie, fut surpris et tué, dans une forêt de la Silésie, par des émissaires russes, qui lui enlevèrent ses dépêches (1739). Sa mort fut célébrée aussitôt dans un chant populaire, où l’on voit un jeune berger conduit par un vieillard vénérable aux portes de la montagne, qui s’ouvrent et leur livrent passage jusqu’aux Champs Élysées. Là, dans un grand château, ils aperçoivent autour d’une table de marbre les anciens héros et rois de la Suède, surtout ceux du nom de Charles. Le poëte anonyme les décrit tous, et pour tracer le portrait de Charles XII, il trouve dans la douleur nationale des accents d’une grande poésie. Sinclair entre tout saignant de ses blessures ; il raconte le guet-apens dont il est tombé victime, et les héros écartent leurs rangs pour lui faire place parmi eux. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, au milieu des fadeurs de la poésie cultivée, l’imagination populaire, frappée fortement, retrouvait le Walhalla scandinave.

Les chansons de chevalerie et d’amour forment un des groupes les plus nombreux. Le Chevalier au bocage, le Chevalier Brenning, la Petite Tove et beaucoup d’autres ont bien du charme ; mais on ne peut tout traduire ni tout analyser. Parmi ces chants figure la plus longue de toutes les ballades danoises, celle d’Axel Thordsen, qui a deux cents strophes de quatre vers, sans compter le refrain, qui reparaît deux cents fois. Une pièce d’une telle dimension peut sembler monotone, et elle l’est, en effet, quand on la lit, mais non quand on la chante. Il y a un rapport intime, dans la poésie populaire, entre la mélodie et les paroles, et on ne peut les séparer sans presque la détruire. Le texte et la musique ne font qu’un corps et qu’une âme : celle-ci explique et complète celui-là, dont certains détails mêmes n’existent souvent que pour elle. C’est surtout en chantant cette interminable ballade d’Axel Thordsen, dont les événements dramatiques ont fourni à Œhlenschläger le cadre tout fait d’une de ses plus belles tragédies, qu’on aperçoit le rapport fin, piquant et toujours nouveau qu’il y a entre le contenu de chaque strophe et le vers du refrain.

Une dernière classe comprend les chansons amoureuses ou familières de date plus récente. L’élément lyrique y prédomine de plus en plus, tandis que le vieux fonds épique va toujours en s’atténuant. La Suède et la Norwége fournissent à ce groupe son principal contingent. Tout le monde en Suède vous chantera la Chanson de la Dalécarlie :

Le fin cristal reluit comme le soleil, comme les astres étincellent parmi les nuages. Je connais une fille resplendissante de vertu, une fille de ce village :

« Mon amie, mon amie, ma fleur de rose, Dieu fasse que nous soyons ensemble !… »

La Norwége n’a point l’accent si lyrique, mais elle a un sentiment plus intime et peut-être plus pénétrant.

« Ah ! Ola, Ola, mon doux ami, pourquoi me causer une si grande douleur ? Non, je n’aurais pas cru que vous me pussiez trahir, moi qui étais si jeune.

« J’ai versé des torrents de larmes ; je croyais en devenir folle ; j’ai répandu plus de pleurs qu’il n’y a de jours en mille années.

« J’ai soupiré bien souvent ; bien souvent j’ai séché mes larmes. Dans mes rêves souvent je pensais : Quel bonheur, si toujours il était à moi !

« Je n’oublierai jamais la dernière fois que je vous vis à table : vous me tendiez la main ; j’avais près de moi un garçon si beau que le soleil en pâlissait.

« Que de tristesse l’amour entraîne avec soi ! Ah ! Dieu, protége tous ceux qui aiment ! L’amour est un feu si brûlant ! Personne n’en connaît bien la souffrance. »

Ces douleurs de l’abandon, la poésie populaire de la Norwége, comme celle de tous les pays, les a chantées plus d’une fois, et presque toujours avec une émotion communicative dans une expression familière. Je laisse de côté les chansons burlesques de ce pays, qui jouissent d’un renom particulier ; mais qu’on me permette de citer encore la complainte de la fille abandonnée, où chaque strophe se compose de deux vers : l’un dépeignant le bonheur passé ; l’autre, par antithèse, le malheur présent. L’air en est d’une tristesse profonde, d’un sentiment et d’une couleur admirables.

L’an dernier, je gardais les chèvres dans les vallées profondes ; cette année, je passe avec mon enfant par les fermes.

L’an dernier, je pouvais danser quand sonnait joyeusement le violon ; cette année, il faut que je berce l’enfant lorsqu’il pleure.

L’an dernier, j’ai dormi chez le plus beau des garçons ; cette année, je me tourmente en enveloppant l’enfant de guenilles.

L’an dernier, j’avais dix-sept ans, et tout le monde me désirait ; cette année, j’en ai dix-huit, et personne ne me regarde plus.

Ne te ris pas de moi, jeune fille : le même sort peut t’arriver. Nul ne sait quand le frappera le malheur.

On me pardonnera cette digression, qui n’en est pas une, sur les chansons populaires, où se manifestent si naïvement le génie d’une race et son caractère national, et ces citations directement puisées à la source, qui donneront peut-être à l’un de nos lecteurs l’envie de reprendre et de compléter le curieux recueil de M. Marmier. Les chants modernes n’ont, d’ailleurs, ni l’intérêt, ni la signification des Kœmpeviser, où l’on trouve une peinture si frappante et si sincère, dans sa rudesse même, des mœurs, des idées, des croyances du Nord. A ce point de vue, on peut dire des légendes poétiques du Danemark qu’elles sont plus vraies que l’histoire, et le recueil formé par M. Svend Grundtvig[19] pourrait susciter un nouveau Saxo Grammaticus.

[19] Gamle danske Folkeviser (Anciennes chansons populaires danoises). M. Svend Grundtvig est le fils du célèbre pasteur dont il sera question plus loin.

Pour achever de faire connaissance avec les mœurs des anciens hommes du Nord, il faut entrer maintenant au Musée des antiquités scandinaves, qui est le commentaire vivant d’Œhlenschläger, des Sagas et des chansons populaires. C’est une exhumation des âges héroïques, et au milieu de ces armes colossales, de ces cuirasses, de ces cottes de maille, de ces lourdes épées, de ces fers de lance, de ces umbos de bronze et de fer arrachés aux entrailles du sol qui les avait gardés pendant quinze ou vingt siècles, l’imagination évoque pêle-mêle les personnages mythiques des deux Eddas, côte à côte avec ces terribles Northmans qui faisaient pleurer Charlemagne.

Mais le Musée des antiquités scandinaves remonte bien au delà de Sigurd, plus haut qu’Odin et Balder, plus loin, bien plus loin que les premières figures qu’on voit apparaître, à peine distinctes du chaos et ébauchées en formes encore indécises, dans les Sagas les plus lointaines. Les temps primitifs, décrits par les poëmes les plus reculés ; les origines cosmogoniques et mythologiques, entrevues, avec une mystérieuse terreur, dans les perspectives sans fin du passé par l’œil des sibylles du Nord, ne sont que de l’histoire moderne en regard de ces époques englouties dans la nuit la plus absolue, et qui n’ont laissé d’autre trace que des débris informes retrouvés au fond des tombeaux.

C’est en Danemark qu’on a découvert les monuments les plus nombreux et peut-être les plus caractéristiques des premières périodes de l’humanité, et c’est là aussi, on peut le dire, que l’étude des temps préhistoriques a pris naissance. Les sépulcres maçonnés des dolmens et les chambres de bois des tumuli, les enclos de pierres, les marais, les tourbières et les lacs ont livré par milliers à la science ces documents authentiques, qui remplissent les salles du Musée des antiquités scandinaves. Il y a vingt ans, on eût repoussé dédaigneusement du pied, comme des cailloux vulgaires, ces grossiers blocs de silex dont les éclats semblaient le fruit du hasard, avant que l’œil attentif des savants eût trouvé le secret de ce travail rudimentaire dans l’étude approfondie des moindres détails et le rapprochement des formes. Aujourd’hui, on recueille partout avec un soin pieux ces ébauches d’armes et ces embryons d’outils, qui représentent le point de départ de la civilisation et le premier effort de l’humanité.

Plus on remonte dans le passé et plus cette collection unique, peut-être la plus riche du monde, abonde en documents de tout genre. Les haches, les massues, les pioches et les marteaux de pierre, les harpons, les flèches et les hameçons en os de rennes ou d’élans, ressuscitent sous nos yeux les périodes antédiluviennes. Ces coquilles d’huîtres, au milieu desquelles reste soudé encore le couteau qui servait à les ouvrir, écrivent le premier chapitre, après la pomme d’Ève, de l’histoire de la gourmandise humaine, et ces dents de chien, percées d’un trou, qu’on portait au cou en guise de perles, représentent les débuts de la coquetterie féminine. Les instruments de bois ont péri pour la plupart, mais les entrailles de la terre ont gardé les autres et les ont tenus en réserve pour révéler au dix-neuvième siècle un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence. La matière indestructible et l’habitude d’enterrer avec le cadavre du mort les objets qui lui avaient servi pendant sa vie, les ont sauvés d’une destruction certaine. L’âge de la pierre s’est, du reste, prolongé en Danemark, comme en Suède et en Norwége, plus avant qu’ailleurs, et il y subsistait toujours, tandis que l’âge de bronze et l’âge de fer régnaient en d’autres pays. La vieille Chersonèse cimbrique a longtemps gardé la rudesse des mœurs primitives, et l’on s’y servait encore d’armes et d’ustensiles en silex après l’introduction du christianisme, qui ne pénétra sur la terre d’Odin qu’au neuvième siècle.

Mais l’homme a découvert le cuivre et l’étain, et il en a fait le bronze ; il a trouvé l’or, et la richesse de la matière semble lui avoir révélé en même temps le secret de l’art. Avec ses nouveaux outils, il creuse des arbres, il les façonne en cercueils et en bateaux, il se forge des boucliers, des épées, des colliers, des bracelets, des couronnes, des urnes et des vases d’un travail délicat. Voici la pesante épée pointue et sans garde, qui servait non à frapper, mais à piquer l’ennemi. Voici les lours colossaux où sonnaient les héros des Sagas, et qui, sous le souffle vigoureux des vieux jarles, rendaient un accent plus terrible que celui du cor de Roland à Roncevaux. On a pu voir au Champ-de-Mars, en 1867, dans la galerie de l’histoire du travail, le plus grand et le plus curieux de ces géants de bronze, près duquel les bugles et les cuivres redoutables de l’artillerie musicale de M. Sax ne sont que des jouets d’enfants. Figurez-vous un énorme serpent vertébré, long de près de sept pieds, contourné sur lui-même en forme d’une S retournée, et dont le tube, étroit à son embouchure, va s’élargissant toujours jusqu’à l’extrémité opposée, qui se termine par un large pavillon plat comme une cymbale !

Les monuments de l’âge de fer ne présentent pas moins d’intérêt. Là encore les plus anciens sépulcres ont fourni la récolte la plus abondante, et la première période est plus riche que la suivante. On a trouvé dans le tombeau du belliqueux roi Gorm et de la reine Thyra, sa femme, un gobelet d’argent, un plat et une sorte de grossier bas-relief en bois offrant l’imitation d’un guerrier, qui sont de précieux spécimens de l’art scandinave au dixième siècle. Tous les autres objets proviennent de tombes anonymes, et la curiosité du spectateur qui voudrait attacher le nom d’un héros à chacune de ces reliques en est réduite à de pures hypothèses. La variété des armes exposées sous les vitrines témoigne du génie destructif des Northmans. Les lames tordues alternent avec les scramasax recourbés ; les piques, les javelots, les fers de lances, avec les arcs hauts de cinq pieds et les flèches encore garnies du goudron qui servait à attacher les plumes ; la hache, avec la fibule en forme d’écaille de tortue qui attachait à l’épaule le vêtement du Jute et du Cimbre, et avec la classique épée des vikings, à la longue poignée, à la lame forte et grossière, au double tranchant, décorée d’inscriptions runiques et garnies d’un bouton triangulaire ou en forme de feuilles de trèfle.

Le Groënland se sert, aujourd’hui encore, de quelques objets semblables à ceux de l’âge de pierre. Les vieilles traditions et les procédés de la civilisation primitive n’ont subi presque aucune atteinte dans cette colonie danoise, gardée par une large barrière de vagues et de glaces contre les invasions du progrès. Dans le musée ethnologique de Copenhague, la galerie du Groënland forme comme une succursale naturelle au musée des antiquités du Nord. Mais je m’arrête sur le seuil, et je me borne à montrer du doigt ces nouvelles richesses. Si l’on ne résistait à l’attrait, les musées de Copenhague ne vous lâcheraient plus.

VII
ÉTABLISSEMENTS D’INSTRUCTION. — LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE.

L’Université de Copenhague comprend des facultés de théologie, de médecine, de droit, de philosophie, d’histoire, de mathématiques et de sciences physiques. Autour d’elle se groupent l’École polytechnique, dont le fondateur et le premier directeur fut l’illustre Œrsted, à qui l’on doit la découverte de l’électro-magnétisme ; l’Académie de chirurgie, l’École supérieure militaire, l’École des aspirants de marine, l’École d’agriculture, et une multitude de sociétés savantes, qui embrassent dans le cadre de leurs études et de leurs recherches le cercle entier des connaissances humaines. La ville a un jardin zoologique et un jardin botanique. Elle possède trois bibliothèques publiques, dont deux au moins ont une extrême importance. Les libéralités les plus intelligentes ont grossi à l’envi le trésor de ces magnifiques établissements, particulièrement riches en manuscrits relatifs à l’histoire du Nord. Retranchez Paris et Londres du concours, et la bibliothèque royale de Copenhague sera la première de l’Europe.

L’enseignement, en Danemark, est gratuit et obligatoire ; mais surtout, ce qui vaut mieux, il est en honneur. Les mœurs sont plus efficaces que les lois pour combattre l’ignorance, et il ne servirait à rien de décréter l’instruction, si l’empressement du peuple n’avait, pour ainsi dire, rendu ce décret inutile. Le pasteur Grundtvig, l’une des figures les plus originales de l’histoire littéraire du Danemark, poëte, historien, critique, érudit, théologien et, par-dessus tout, passionnément Danois et Scandinave, a institué pour les paysans des écoles d’hiver, fréquentées avec une ardeur incroyable, qui enseignent au peuple l’histoire de son pays et font marcher de front l’instruction et le patriotisme. Tout s’accorde ici à favoriser les progrès de l’enseignement. Le titre de professeur est prisé à l’égal des plus hauts. Le roi Christian IV, dont on ne peut faire dix pas à Copenhague sans rencontrer le nom, a fondé un asile pour cent étudiants pauvres, pensionnés par l’État, et de riches particuliers ont suivi son exemple. Les étudiants eux-mêmes ont acquis, pour en faire un centre de réunion, un bel hôtel qui renferme une bibliothèque et un cabinet littéraire, tenus au courant de toutes les œuvres dignes d’attention en Europe. Là, ils passent les soirées à lire, à discuter, à faire de la musique, à chanter en chœur les vieux airs nationaux.

Causez avec un paysan ou un ouvrier danois, vous rencontrerez rarement cette ignorance navrante si commune chez nous dans les classes populaires. J’ai trouvé là-bas des commerçants et des agriculteurs fort versés dans l’étude de la science et des arts : c’est que le commerce et l’agriculture y sont considérés franchement comme des professions libérales. Tel député influent vend des étoffes dans Ostergade ; tel professeur de l’Université, tel directeur de journal, tel orateur écouté du Landsthing ou du Folkething, retournent chaque soir dans la ferme des environs où ils habitent et qu’ils font valoir de leurs propres mains. Toutes les personnes de la classe moyenne avec qui je me suis trouvé en rapports, même les femmes, quelquefois les enfants, parlaient français, tantôt avec facilité et presque sans accent, parfois avec une finesse de tournure où se trahissait le commerce assidu de nos auteurs classiques, toujours de façon à nous faire rougir de notre ignorance et de notre paresse philologiques. Beaucoup connaissent notre littérature contemporaine plus à fond que bien des Parisiens qui se vantent de tout lire, et j’en ai eu, pour ma part, des preuves qui m’ont aussi surpris que charmé.

Avant tout, néanmoins, les Danois aiment et lisent leurs propres écrivains. Rien de pareil à ce qu’on voit si souvent chez nous, où la renommée devient une affaire de circonstances et de partis, où les mêmes noms sont exaltés sans mesure et dénigrés sans pudeur, suivant les temps et les lieux ; où un homme qui est la gloire de la France dans les bureaux d’un journal, en est la honte dans les bureaux de la feuille voisine ; où il faut lutter vingt ans contre l’indifférence d’un public étourdi pour arriver enfin au droit d’être adopté par cinquante personnes et injurié par deux cents autres. Ce n’est pas que les partis manquent en Danemark : on y retrouve, sous des noms divers, à peu près tous ceux que nous avons en France ; mais ils sont réunis et dominés par cette admirable unanimité de patriotisme que je ne puis me lasser de signaler à la louange du caractère national, comme par le lien des sentiments, des idées et des croyances que tous leurs écrivains, ou bien peu s’en faut, s’accordent à reconnaître et à respecter. Ce n’est donc pas seulement au public, c’est aux auteurs aussi qu’il faut reporter l’honneur du phénomène qui fait du Danemark, en dehors de la question d’argent, la terre promise de la vie littéraire.

La culture de l’esprit se joint au sentiment patriotique pour populariser davantage encore cette connaissance de la littérature indigène. Sauf à l’École des Chartes et à l’Académie des inscriptions, combien d’hommes trouverez-vous à Paris qui aient étudié les origines de la langue et se puissent débrouiller nettement à travers le chaos des œuvres du moyen âge ? Parmi les plus érudits même, en est-il beaucoup pour qui la poésie populaire ne soit presque lettre close, et qui n’ignorent ou ne dédaignent ce trésor, dont l’exploitation date de peu d’années ? Or partout à Copenhague, sur les chansons populaires comme sur les Sagas et les légendes ; sur les inscriptions runiques comme sur les premiers monuments laissés par les vieux historiens danois, j’ai rarement posé une question à un romancier ou à un journaliste politique, à un magistrat ou à un négociant, sans obtenir aussitôt des renseignements sûrs et précis.

C’est fête au Théâtre royal quand on y joue le Potier politique, Jean de France et toutes ces œuvres piquantes où Holberg a semé les traits de sa verve satirique et raillé les ridicules, les sottises, les préjugés de son temps, avec une vérité d’observation, une franchise de couleur, une gaieté spirituelle et sensée qui en font, dans la comédie bourgeoise, un vrai disciple de Molière. C’est plus grande fête encore lorsqu’on y joue les drames nationaux d’Œhlenschläger. Tous les Danois ont dans leur bibliothèque et relisent les contes, les épigrammes, les chansons et les parodies du joyeux Wessel ; les vers fugitifs, les odes, les élégies, les épîtres, les épopées comiques, les œuvres innombrables et infiniment variées de ce Baggesen, l’un des plus tristes hommes et l’un des plus grands poëtes du Danemark, — nature incomplète et pleine de contrastes, mêlée de tendresse et de haine, d’incrédulité et de foi, de ricanements et de larmes, de frivolité et de profondeur, qui tantôt attire comme une caresse et tantôt repousse comme un sarcasme. Tous savent par cœur les hymnes religieux et patriotiques d’Evald, qui fut le précurseur d’Œhlenschläger, et avant lui l’un des créateurs de la poésie nationale moderne dans son pays.

Le Danemark a perdu récemment trois écrivains qui, par des titres divers, avaient conquis les premiers rangs dans son histoire littéraire. C’est d’abord le fécond Ingemann, qui a exploité avec un bonheur constant les vieilles chroniques de son pays et mis en scène, d’une plume facile et souple, dans une longue série de poésies lyriques, d’épopées et de romans, les mœurs et les hommes du moyen âge ; puis L. Heiberg, d’un talent plus fécond et plus flexible encore, mais moins profondément national, — critique, philosophe, érudit, poëte, journaliste, qui passait tour à tour d’une dissertation à une ode, d’une nouvelle à une cantate, et du drame au vaudeville. Le spirituel et malin Heiberg fut surtout le Scribe du Danemark, comme Ingemann en fut le Walter Scott, et si celui-ci est le conteur du foyer, celui-là est demeuré longtemps le fournisseur en titre du théâtre, dont il reste toujours l’auteur favori. C’est un Français du Nord ; il a la gaieté primesautière, le style et l’esprit parisiens.

Le troisième est le nom le plus populaire et le plus universellement connu de la littérature danoise contemporaine ; c’est Andersen, mort en 1875.

Andersen n’a pas été bercé sur les genoux d’une duchesse, comme disait feu Timon en parlant de M. Thiers. Vous trouverez sa biographie partout ; il l’a écrite lui-même avec l’intérêt et le charme de ses plus jolis contes. Andersen est né à Odensée, capitale de la Fionie, en 1805. Son père était un pauvre cordonnier, — si pauvre qu’en se mariant il acheta pour lit de noces les débris d’un catafalque où l’on venait d’exposer le corps d’un gentilhomme. Les grandes tentures noires semées de taches de cire, avaient été disposées en rideaux. C’est là qu’Andersen vint au monde. Admirable sujet pour un poëte romantique !

Dès qu’il fut en âge de travailler, on le mit dans une fabrique, et le peu d’heures qui lui restaient, il les passait assidûment à l’école des pauvres. Un voisin lui prêta quelques livres, qui donnèrent le premier essor à son imagination enfantine. Une fois éveillée, elle marcha vite. A quatorze ans, après la mort de son père, il partait pour Copenhague avec trente-trois francs dans sa bourse et tout son bagage dans un mouchoir de poche, ne doutant pas d’y arriver en un clin d’œil à la fortune et à la gloire. Il avait une jolie voix, que le maître d’école avait souvent admirée, et en lisant les comédies prêtées par le voisin, il les déclamait avec de si beaux gestes que toutes les commères du quartier, émerveillées, pronostiquaient à l’envi qu’il serait le Talma du Danemark.

A Copenhague, les déboires commencent. En quelques jours, il dépense à l’hôtel tout son trésor, qu’il croyait inépuisable, et se voit refuser par le directeur du théâtre, parce qu’il est trop maigre ! Il entre comme apprenti chez un tailleur, puis devient élève du plus célèbre professeur de musique de Copenhague, et au moment où il se flatte de devenir un chanteur illustre, il perd subitement la voix. Jugez de sa douleur ! Mais il se raccroche encore à l’espoir et s’engage, pour vivre, parmi les figurants du théâtre. Andersen figurant, et figurant dans les ballets ! Il faut avoir connu ce charmant poëte, qui s’est peint lui-même dans un de ses Contes sous les traits du Vilain canard pour comprendre toute la navrante profondeur de comique qu’il y a dans le rapprochement de ces simples mots ! Il gagnait six francs par mois, le malheureux, et n’avait qu’un pantalon de toile pour affronter les rudes hivers du Nord. Mais il s’obstinait toujours, s’enveloppant dans la couverture de son lit pour apprendre et répéter ses rôles à loisir : c’est ainsi qu’il jetait au dehors toute la surabondance de son bouillonnement poétique, et donnait le change, sans s’en douter, à ses premiers besoins, confus encore, de création littéraire.

« A cette époque, dit-il, j’avais la candeur, l’ignorance et toutes les naïves superstitions d’un enfant. J’avais entendu dire que ce qu’on fait le 1er janvier, on le répète habituellement toute l’année. Ce jour-là donc, tandis que les voitures circulaient dans les rues, je me glissai par une porte dérobée dans la coulisse et m’avançai sur la scène. Mais alors le sentiment de ma misère me saisit tellement qu’au lieu de prononcer le discours que j’avais préparé, je tombai à genoux et récitai en pleurant mon Pater noster. »

Tout Andersen est là.

Cependant son sort allait changer. Le vieux poëte Guldberg le prit en affection, lui donna les honoraires de son dernier livre, et l’engagea à compléter son instruction, singulièrement négligée. Des amis obtinrent pour lui une bourse au gymnase de Slagelse, et, près d’atteindre sa vingtième année, Andersen commença résolûment ses études avec des écoliers de dix ans, qui le firent souffrir de leur mieux. Le recteur lui-même semblait prendre à tâche de l’humilier, en lui faisant sentir sans cesse le poids de sa pauvreté et de son isolement. « Jamais je n’ai tant souffert, ni tant pleuré », dit-il. Lisez dans le Vilain petit canard ce qu’il eut à souffrir des persécutions de ses camarades, qui le trouvaient laid, gauche et trop grand. C’est au prix de ces rudes épreuves que se forment les talents originaux et vigoureux. Il persévéra vaillamment, jusqu’au jour où l’on s’aperçut enfin, comme dans son conte, que le caneton méprisé était un cygne.

Nous ne donnerons pas l’énumération des œuvres d’Andersen. Elles sont aujourd’hui bien connues de tous les lettrés. On les a traduites dans la plupart des langues de l’Europe ; elles ont inspiré les peintres et fourni à Kaulbach le sujet d’un de ses plus beaux dessins. Il aimait à raconter lui-même ses succès, et il en jouissait avec le naïf orgueil d’un enfant. Poëte, il a l’accent rêveur et voilé de la nature du Nord, la douce et vague mélancolie, la tendresse religieuse et candide qu’on retrouve, mêlée à une imagination fraîche et variée, à un humour délicieux, dans les Contes, qui sont ses vrais titres de gloire. Presque tous tiennent à la fois de l’historiette et de la fable : de celle-là, par l’intérêt dramatique : de celle-ci, par la leçon morale, à laquelle il donne un tour imprévu. L’émotion, la malice et la philosophie s’y montrent tour à tour, quelquefois en même temps, sous des teintes discrètes et tout intimes. La bonhomie en est fine et piquante. Il aime à choisir ses héros, comme ses incidents, au milieu de la vie commune, dans les sphères les plus modestes et les plus déshéritées, mais il les relève en allumant à leur front, jusqu’en ses tableaux les plus familiers, le rayon d’or de la poésie.

Les enfants sont les favoris d’Andersen : il a écrit pour eux de vrais contes de fées, où le merveilleux abonde, mais qui s’adressent à tous les âges par la vérité saisissante de l’observation, l’originalité de l’allure, la portée philosophique, la couleur et le charme d’un style imagé, à la fois exquis et ingénu, plein de souplesse et d’abandon, où le naturel s’allie toujours à la recherche et la simplicité à la grâce. L’auteur vous fait sourire ou vous émeut doucement. On y voit son âme à jour, et en le lisant il est impossible de ne point l’aimer.

Les contes d’Andersen portent au plus haut point le caractère général de la littérature danoise. Il y a des exceptions sans doute, mais il ne reste pas moins vrai que dans son ensemble, elle a su allier le culte de l’art au respect des meilleurs sentiments de l’âme humaine, et qu’elle offre une physionomie religieuse et morale qui lui mérite une place à part dans l’histoire littéraire de l’Europe. Poëtes et romanciers ont compris ce qu’ils avaient à gagner, même en gloire, à se faire les écrivains de la famille et les hôtes du foyer. Joignez-y le caractère national et patriotique dont ils ont vigoureusement empreint leurs œuvres, et vous comprendrez mieux encore leur popularité.

Les poëtes danois aiment à faire pour le peuple des refrains que le peuple n’aime pas moins à chanter. Nulle part peut-être les hymnes nationaux ne sont aussi nombreux qu’en Danemark : c’est là un trait significatif, qui marque à la fois le caractère de la poésie et celui du pays. Combien de fois n’ai-je pas entendu les chansons populaires de M. Erik Boegh, un ancien maître d’école, devenu rédacteur en chef d’un journal très-répandu, auteur dramatique, directeur de théâtre, et les chants nationaux de M. Carl Ploug, d’une mâle vigueur, d’un style ferme, expressif et concis, d’un accent belliqueux, et qui semblent faits pour retentir à la tête d’une armée par la bouche de cuivre des clairons. La liberté et la grandeur de la patrie sont l’unique inspiration de ce Tyrtée danois. Il s’est fait l’interprète des sentiments, des intérêts et des souvenirs du peuple dans les strophes qu’il intitule le Nord uni, et il a formulé, avec une énergie véhémente et une saisissante âpreté de style, qu’on ne peut rendre, par malheur, en une traduction, les aspirations du parti qui le reconnaît pour son chef :

Depuis longtemps le tronc magnifique du Nord s’était divisé en trois branches maladives. Mais une heure viendra où se réuniront les fragments aujourd’hui séparés, et alors le Nord, libre et puissant, prendra en main la cause des peuples pour les conduire à la victoire.

Les revers du Danemark ne lui ont pas fait oublier non plus le Vaillant soldat, du professeur Faber (mort récemment), composé au réveil de la nationalité danoise en 1858, pendant la première campagne du Slesvig, et mis en musique par Horneman sur un rythme entraînant et martial, où l’on retrouve çà et là comme un écho, mais singulièrement accéléré et accentué, de Partant pour la Syrie. Le Vaillant soldat, écrit sur le ton d’une familiarité héroïque, est allé droit au cœur du peuple ; en quelques jours, d’un bout à l’autre du royaume, tout le monde le sut par cœur. Le paysan le chantait en conduisant sa charrue, le bourgeois dans sa maison, l’étudiant à son club, le soldat pendant la bataille. C’est aux accents de cette Marseillaise que le Danemark s’est levé contre l’Allemagne, qu’il a vaincu à Frédéricia, défendu Sonderborg et Duppel.

Au moment de partir (bis), — Ma fiancée voulait me suivre, — Oui, ma fiancée voulait me suivre. — « Impossible, mon amie, — Je m’en vais en guerre. — Que la mort m’épargne, et je reviendrai t’épouser. — Je resterais avec toi si le pays n’était en péril ; — Mais toutes les jeunes filles du Danemark se reposent sur moi. »

Voilà pourquoi je vais combattre en vaillant soldat. Hourrah ! hourrah ! hourrah !…

Je sais que le Danebrog (bis), — Nous tomba du ciel, — Oui, nous tomba du ciel. — Il flotte dans notre port, à la tête de notre armée. — Aucun autre drapeau n’a un nom à lui comme le nôtre. — Les Allemands l’ont traité avec mépris ; ils l’ont foulé aux pieds. — Notre étendard est trop bon et trop vieux pour eux.

Voilà pourquoi, etc.

Que chaque Danois combatte (bis), — Pour sa fiancée et la patrie, — Oui, pour sa fiancée et la patrie ! — Honte au misérable nigaud, — Qui n’aime point sa langue, — Qui a peur de donner sa vie pour notre cher drapeau ! — Si je ne reviens pas vers mes vieux parents, — Le roi les consolera, en leur disant :

Il a fait honneur à sa promesse, le vaillant soldat. Hourrah ! hourrah ! hourrah !

Combien de perles enfouies dans les solitudes de ces langues étrangères, que la petitesse du peuple qui les parle condamne à rester ignorées ! Trouverait-on en France dix personnes qui sachent le danois ? J’en doute. Cet idiome simple, doux et pourtant concis, dérivé de la souche primitive du Norsk qui s’est perpétuée jusqu’à nous sur le sol vierge de l’Islande, mais modifié par des influences étrangères où la France peut revendiquer sa part ; tenant à la fois de l’allemand par la méthode de la composition des mots, et plus encore de l’anglais par le génie, les tournures et les formes grammaticales, garde sous une triple barrière, dont les meilleures traditions ne suffisent pas à donner la clef, des trésors de traditions et de poésie. « Il vaudrait la peine d’apprendre le hollandais rien que pour lire Bilderdick dans l’original », me disait un jour l’un des écrivains les plus distingués des Pays-Bas. Il vaudrait la peine aussi d’apprendre le danois rien que pour lire Evald, Œhlenschläger et Andersen.

VIII
DERNIER COUP D’ŒIL SUR LES MONUMENTS DE COPENHAGUE. — LA BOURSE. — LA TOUR RONDE. — LES ÉGLISES.

Je ne sais si quelque lecteur me reprochera cette longue parenthèse, qui, se rattachant à la description des musées et des établissements d’instruction de Copenhague comme à son point de départ, m’a conduit peu à peu, d’incidents en incidents, par la loi de l’association des idées, à présenter le tableau sommaire de la littérature du pays. Ceux-là même qui seraient tentés de me la reprocher reconnaîtront du moins que ce n’est pas un hors-d’œuvre.

Mais il est temps de reprendre à travers la ville, pour l’achever au plus vite, notre promenade interrompue. Il nous reste à voir trois monuments anciens et caractéristiques : la Bourse, — l’Église de marbre — et la Tour ronde.

La Bourse de Copenhague est encore un souvenir du règne de Christian IV. Au premier aspect, elle semble plus vieille que son âge. Avec sa façade bizarre, les ornements nombreux dont elle est historiée, ses hautes et sombres fenêtres, sa tourelle fantastique où quatre dragons, la gueule allongée vers les quatre points cardinaux, forment la flèche par l’enroulement de leurs queues en spirales, elle ne rappelle en rien l’architecture classique dont l’idée s’attache chez nous au nom du dix-septième siècle, pas plus que le patron monotone et banal dont le seul mot de Bourse évoque aussitôt le souvenir dans notre imagination.

L’édifice domine le petit bras de mer qui sépare l’île de Seeland de l’île microscopique d’Amack. Une forêt de mâts s’agite à ses pieds, et les navires de commerce, revenus de leurs excursions lointaines, aiment à s’abriter sous son ombre. A quelques pas aussi, devant la vieille maison, tout enguirlandée de pierres blanches, que la tradition désigne comme la demeure de la belle Dyveké, cette fille d’auberge qui gouverna le Danemark sous le règne de Christian II, se tient le grand marché de la ville, — la Bourse des ménagères à côté de la Bourse des spéculateurs. Tandis que les négociants règlent le cours de la rente, les cuisinières négocient le cours des poulets et des légumes. Dès que j’arrive dans une ville étrangère, l’une de mes premières visites est pour le marché public : nulle part on ne surprend mieux sur le fait la vie intime et familière d’une population. C’est au marché d’Amack que j’ai vu apparaître pour la première fois une ombre de couleur locale dans les costumes indigènes. La fruitière, en ample tablier blanc faisant le tour du corps, en coiffe de laine bordée d’un large liseré noir, en mouchoir rouge tordu autour du cou et sur ses épaules ; le jardinier, en chapeau rond, en pantalon de zouave, en veste sans basques sous laquelle apparaît le gilet fermé à deux rangées de boutons, se tiennent debout entre leurs paniers, ou sur leurs chars plats attelés de deux chevaux. L’île d’Amack est un immense potager, d’une fertilité rare, où s’est conservée jusqu’à nos jours, presque pure de tout mélange, la petite colonie frisonne que la reine Élisabeth, sœur de Charles-Quint, y fit venir dans les premières années du seizième siècle.

En flânant dans les rues de Copenhague, j’ai vu encore çà et là quelques spécimens des costumes nationaux : une jeune fille de l’île lointaine de Bornholm, ensevelie dans son manteau de roulier, coiffée d’un bonnet aux longues barbes qui se relèvent en double éventail au-dessus de sa tête ; la femme d’Œrö, au gigantesque chapeau de paille projeté comme un auvent sur sa figure ; la paysanne seelandaise, en grand col rond recouvrant les épaules comme celui de nos marins, le visage encadré dans son bonnet à la passe plate et empesée, à la coiffe recouverte de larges rubans de diverses couleurs noués au-dessous et retombant le long du dos. Ces costumes se rencontrent de loin en loin dans les quartiers populaires de Copenhague, aux extrémités des faubourgs, et spécialement dans cette série de ruelles bizarres qui du jardin de Rosenborg à la rue de Groënland et à la citadelle, s’étendent en lignes parallèles et très-rapprochées. Ces ruelles, régulièrement tracées, bordées de petites maisons uniformes d’un seul étage, et portant des noms singuliers : rue de l’Éléphant, rue de l’Ours, rue du Crocodile, etc., ont été bâties dans les environs du port pour servir de centre général aux matelots qui s’y trouvaient casernés, tout en gardant chacun son foyer et sa famille ; mais les besoins de la marine royale, qui ne compte aujourd’hui qu’une flottille à hélices et quelques bâtiments cuirassés, ne sont plus les mêmes qu’au temps de sa splendeur, et l’on a démoli déjà une partie de ce quartier curieux dans les embellissements de la ville.

Hélas ! le pittoresque est traqué partout à Copenhague, au nom de la civilisation et du progrès, comme dans la plupart des capitales de l’Europe. D’après les récits de quelques voyageurs, je m’attendais à y rencontrer ce veilleur de nuit, tradition vivante du moyen âge que j’ai retrouvée en Hollande et en Espagne. Il y a quelques années encore, le veilleur de nuit parcourait d’un pied infatigable les rues de Copenhague, chantant à chaque heure, sur un de ces airs monotones et rêveurs où se reflète la mélancolie de la nature du Nord, une strophe de l’hymne religieux composé expressément dans ce but par l’évêque Kinbo. Cet usage touchant et naïf est allé rejoindre les vieilles lunes et les neiges d’antan. Je conçois assurément que les habitants de Copenhague trouvassent désagréable d’être réveillés toutes les heures, sous prétexte d’apprendre qu’ils pouvaient dormir tranquilles ; mais il est permis à un touriste d’exprimer ses regrets, au simple point de vue de la couleur locale.

A quelques pas de ces ruelles s’élève l’Église de marbre, débris inachevé d’un temple fastueux, commencé au dix-septième siècle, pour lequel l’argent manqua tout à coup avant qu’on eût pu le conduire à son terme. Ces colonnes sans chapiteaux, construites aux trois quarts de leur hauteur, ces murs et ces fenêtres sans couronnement, la masse imposante et triste de cette ruine moderne, devenue ruine avant d’avoir été monument, produisent un effet étrange, et le pendent opera interrupta du poëte revient à la mémoire.

Comme le palais de Rosenborg, comme la Bourse, comme tous les monuments, sans exception, qui offrent une physionomie originale et caractéristique, la Tour ronde est encore une œuvre du règne de Christian IV, ce souverain glorieux qui réunit le triple talent de Henri IV à la magnificence de Louis XIV et à son amour de bâtir. Cinq rangs de fenêtres cintrées, que séparent des piliers plats en briques, percent de toute leur hauteur les murs massifs de la Tour ronde, couronnée d’un rebord et coiffée d’un pavillon qui servit d’observatoire à Longomontanus, disciple de Tycho-Brahé. On monte au sommet par une route qui s’enroule sur elle-même, comme l’escalier sans marches du vieil hôtel de ville de Genève. Pendant son séjour à Copenhague, le czar Pierre le Grand aimait à faire cette ascension en voiture, au trot des chevaux.

La Tour ronde est adossée à l’église de la Trinité, qui contenait autrefois sous sa voûte supérieure la bibliothèque de l’Université, transférée depuis dans un beau monument de style semi-gothique, quoique de construction récente, qui est l’un des ornements de Copenhague. A quelques pas de là s’élève l’église Notre-Dame, dont l’architecture rappelle de loin celle de la Madeleine. Le fronton repose sur six colonnes cannelées, et une tour, surmontée d’une croix d’or, en couronne assez lourdement le faîte. A l’intérieur, les arcades supportent un premier étage en galeries, bordé d’une colonnade qui soutient la voûte.

Somme toute, cet édifice, correct et froid, coulé dans l’éternel moule classique d’où sont sortis tant de milliers d’épreuves toujours semblables, mériterait à peine un coup d’œil s’il n’était une sorte de musée où se trouvent réunies le plus grand nombre et les plus belles des œuvres religieuses de Thorvaldsen. L’exposition commence au dehors par le magnifique fronton en terre cuite qui représente la Prédication de saint Jean-Baptiste, et par le bas-relief en plâtre qui déroule au-dessus de la porte principale l’Entrée du Christ à Jérusalem. Elle se poursuit, à l’intérieur, par la frise de Jésus sur le chemin du Calvaire, qui surmonte l’autel ; par l’ange du baptistère et surtout par les statues colossales du Christ et des douze Apôtres. Cette œuvre trop vantée ne nous semble occuper qu’un rang secondaire parmi les productions du fécond et puissant artiste. C’est qu’il y fallait autre chose que de la science et du goût, de nobles attitudes et de belles draperies : il y fallait le souffle de l’inspiration chrétienne, ce tendre et profond sentiment religieux qui manquait au calme génie de Thorvaldsen, exclusivement nourri de la moelle de l’antiquité. A ces morceaux d’un grand style, mais qui représentent plutôt les sages de la Grèce que les apôtres de l’Évangile, je préfère les humbles statuettes dressées au porche de nos vieilles cathédrales par le ciseau naïf et anonyme des tailleurs d’images du treizième siècle.

Notre-Dame est la cathédrale de Copenhague, qui a beaucoup d’autres églises. Nous ne les décrirons pas : ce sont moins les pierres qui nous intéressent que les hommes ; moins les monuments que les idées et les mœurs. Pas une, d’ailleurs, n’offre un grand intérêt artistique. Toutes, ou presque toutes, sont modernes. Elles ont quelque chose de la froideur jetée par le protestantisme sur tous ses temples comme un linceul, sans en avoir pourtant la nudité navrante et presque sinistre. Placées sous l’invocation des saints, de la Vierge même, elles ne rejettent pas, avec l’austérité hargneuse et farouche du puritanisme calviniste, les décorations et les œuvres d’art. Après Thorvaldsen, toute l’école de sculpture danoise, tous ses émules et ses disciples, depuis Viedvelt et Freund jusqu’à Bissen et Jérichau, les ont enrichies de remarquables statues. Elles ont gardé le chœur et l’autel : ce ne sont point des temples, ce sont bien réellement des églises.

Dans Holmens Kirke, j’ai vu le tombeau de l’amiral Niels Juel et de Pierre Tordenskjold, le dernier des Vikings, qui périt à vingt-neuf ans sous l’épée d’un escroc, après dix années d’exploits dignes de Jean-Bart et de Duguay-Trouin. Devant ces tombeaux héroïques, j’ai relu le drame d’Œhlenschläger et les strophes du chant national d’Evald :

Niels Juel entend le tumulte du combat. Voici l’heure : il déploie le pavillon rouge et frappe les ennemis à coups redoublés. Ils crient éperdus, dans le tumulte du combat : « Fuyons, cachons-nous. Qui pourrait, pendant la bataille, résister à Juel de Danemark ? »

Mer du Nord, l’éclair de Wessel[20] a percé ton voile sombre. Les ennemis se sont jetés dans ton sein, car la mort et la terreur marchaient avec lui. On entendit au loin un grand bruit qui perçait ton voile sombre. Du Danemark, Tordenskjold tombe comme la foudre. Que chacun fuie, en implorant la clémence du ciel !

[20] C’était le vrai nom de Tordenskjold, qui descendait d’une famille d’origine hollandaise. Le roi Frédéric IV, en lui conférant la noblesse, lui donna le nom de Tordenskjold (littéralement : foudre-bouclier).

Si vous allez jusqu’au bout de Christianshavn, vous trouverez une autre église curieuse, celle de Notre-Sauveur, avec sa haute flèche, merveille de grâce et de légèreté, que contourne un escalier extérieur aux innombrables marches de cuivre. Au sommet de la flèche, l’image du Christ, portant la bannière de la victoire, repose sur un vaste globe doré, où les amateurs de beaux coups d’œil qui ne sont pas sujets au vertige grimpent par une échelle, quand ils ont franchi la dernière marche de l’escalier aérien.

Les différentes sectes protestantes, même celle des frères moraves, ont leur temple à Copenhague. Le Danemark a devancé la Suède dans la pratique de la liberté religieuse, et le catholicisme y jouit de tous les droits civils et politiques ; mais il compte à peine un millier d’adhérents dans le royaume, et la petite chapelle catholique de Copenhague, bâtie depuis peu d’années, suffit largement à ceux qui habitent la ville. La vieille terre si laborieusement conquise sur le paganisme par l’archevêque de Reims Ebbo, et par le moine de Corbie, saint Ansgard ; la patrie de Canut le Grand, de l’évêque Absalon et de Saxo le Grammairien, a été toute entière précipitée dans la réforme par Tausen, le Luther danois. Le roi doit appartenir à la religion de l’État, et il en est le chef.

Le protestantisme commence à présenter en Danemark, bien qu’à un moindre degré, quelques-uns des symptômes de division et de dissolution qui s’y produisent depuis plusieurs années en Allemagne, en Angleterre et en France. Tandis que le pasteur Grundtvig, poussant l’esprit national et patriotique jusqu’à fusionner en quelque sorte la mythologie scandinave dans le christianisme, s’efforçait de remonter aux traditions verbales des premiers âges, à la parole vivante, comme disent ses disciples, aux vérités primitives du Symbole des Apôtres et de l’Oraison dominicale, obscurcies par la nuit des temps, et se faisait accuser par ses adversaires de prêcher une morale penchant vers le catholicisme, d’autres, comme le docteur Erricksson, un Renan en sous-ordre, se rattachaient au rationalisme germanique, et faisaient table rase des principaux dogmes, sans en excepter la divinité du Christ. Ajoutons néanmoins, à la louange du bon sens et de l’esprit religieux des Danois, que ces dernières doctrines ont rallié jusqu’à présent peu d’adeptes, et que la haine pour tout ce qui vient d’Allemagne n’est pas plus disposée à fléchir devant les exégètes de Tubingue que devant les soldats de Berlin.

IX
LIEUX DE RÉUNION, DE PLAISIR ET DE PROMENADE. LES ENVIRONS DE COPENHAGUE.

Aucun théâtre n’était ouvert pendant mon séjour à Copenhague : comme nos préfectures de second ordre, la capitale du Danemark a ses mortes saisons dramatiques. J’ai dû me contenter de voir en passant les façades peu monumentales du théâtre du Peuple, où l’on joue le drame, la comédie, le vaudeville, et du théâtre Royal, où l’on s’élève jusqu’à la tragédie, l’opéra et le ballet. Chateaubriand raconte quelque part qu’il rencontra un jour dans une forêt du nouveau monde un petit maître à danser français qui enseignait les grâces du menuet à une demi-douzaine de sauvages. C’est ainsi, toutes proportions gardées, que les plus pures traditions de la grande école des Noverre et des Vestris ont été transplantées sur les bords de la Baltique, par une famille française où la gloire chorégraphique est héréditaire, et qui a conquis une place à côté de ses illustres maîtres, dans le livre d’or des professeurs et des compositeurs de ballets. Je conseille aux vieux habitués de l’Opéra, qui, se souvenant encore d’avoir vu danser Vestris II, déplorent amèrement la décadence de la pirouette et la corruption des sains principes de l’art, de faire le voyage de Copenhague, s’ils veulent les retrouver dans tout leur éclat.

Mais si les théâtres étaient fermés, Tivoli était ouvert, et Tivoli résume en lui seul tous les divertissements, tous les spectacles, tous les plaisirs réunis. Tivoli est une réduction de l’Eldorado. Figurez-vous un parc trois ou quatre fois plus grand que les plus vastes de nos jardins parisiens, avec d’immenses pelouses, des bosquets, des rivières et des montagnes, des perspectives sans fin, au fond desquelles n’arrive plus le bruit des dix orchestres semés çà et là dans ce lieu de délices, et où l’on s’égare comme en pleins champs. Rien n’y manque de ce qui peut contenter les goûts les plus divers. La foule s’épand le long des allées, examinant les arcs de triomphe en verres de couleur, les guirlandes lumineuses suspendues aux arbres et courant en cordons de feu le long des frises et des colonnes, les girandoles, les lampions, les lanternes vénitiennes, les becs de gaz dessinant dans les airs ou sur des transparents force scènes historiques ou humoristiques, des épisodes guerriers ou la danse de Colombine et les grimaces de Pierrot. Ceux-ci s’amassent devant un ballon ou un feu d’artifice, autour de Polichinelle, des acrobates, des jongleurs et des écuyers qui se disputent sur tous les points la curiosité publique ; ceux-là visitent les bazars, s’asseoient aux tables abritées sous l’ombrage discret des arbres et dans les salles d’un restaurant que ne dédaignent pas les gourmets, vont entendre les chansons et les scènes dialoguées des cafés-concerts, courent au cirque, se pressent aux jeux de tout genre, descendent et remontent avec fracas les pentes escarpées de la montagne russe, écoutent les mélodies entraînantes exécutées par l’orchestre, ou, dans l’enceinte réservée, se livrent avec une gravité tranquille, qui ferait l’étonnement des habitués de Mabille, aux douceurs recueillies de la valse du Nord.

Nous n’avons rien de pareil, depuis la mort des grands jardins publics du Directoire et de l’Empire. Tivoli serait impossible chez nous, avec la fièvre de construction qui nous possède, et le prix fabuleux des terrains. Le spéculateur le plus ingénieux et le plus hardi ne pourrait le créer sans s’exposer à la ruine, quelle que fût l’affluence publique ; et s’il existait quelque part, le premier soin du propriétaire serait d’en détacher les deux tiers pour les vendre aux entrepreneurs de bâtisses.

Le Tivoli de Copenhague est plus qu’une entreprise particulière ; c’est, on l’a dit, presque une institution. Comme l’entrée en coûte à peine quelques sous, il jouit d’une popularité sans rivale. A certains soirs, dès six ou sept heures, vingt mille personnes ont défilé devant le contrôle et circulent à l’aise dans les innombrables méandres du parc. On y vient en famille, car rien n’y choque et n’y repousse les honnêtes gens.

Certes, je ne prétends pas faire de Copenhague une ville de l’âge d’or ; je n’oserais affirmer que la moralité y soit plus parfaite qu’ailleurs, mais je puis dire au moins que la décence y est plus respectée. Nulle part le vice ne s’y étale avec cette effronterie provocante qu’il a dans la plupart des capitales de l’Europe : il se cache, et on le cache. Il ne lui est point permis de se montrer au grand jour et d’empiéter sur la voie commune. La loi ne couvre pas de sa tolérance ces exhibitions honteuses qui lâchent sur les trottoirs des boulevards parisiens toutes les écumes de l’égout social, et métamorphosent nos rues chaque soir en succursales des plus hideux bazars de l’Orient. Les grands scandales publics y sont à peu près inconnus. Le mariage, préparé par des fiançailles solennelles, est généralement respecté. Comme toutes les nations protestantes, le Danemark porte au flanc la plaie domestique du divorce, mais il est assez rare qu’on use, sinon dans les cas extrêmes, de ce remède pire que le mal, et la crainte de la déconsidération arrête presque toujours ceux que ne suffiraient pas à retenir le sentiment de l’honneur conjugal et le respect de la famille.

Le jour même de notre arrivée, Tivoli donnait une grande fête. Le jardin féerique, tout ruisselant de lumière, tout embrasé des couleurs de l’arc-en-ciel et tout retentissant d’harmonie, pouvait vraiment rivaliser avec le palais d’Aladin. Une douzaine de barques pavoisées de lanternes rouges et bleues, comme des gondoles d’opéra-comique, étaient amarrées à la rive du canal. Nous montâmes dans la première. De loin nous arrivaient des rafales d’harmonie où la voix grêle d’un chanteur, perçant quelquefois le mugissement des cuivres, semblait s’engouffrer et disparaître tout à coup dans un abîme grondant. La barque avançait toujours, et les puissants accords de l’orchestre ne nous parvenaient plus que par bouffées sourdes et confuses. Mais, d’un autre côté, j’entendais depuis quelques minutes un chœur de voix mâles, affaiblies par l’éloignement, qui s’élevaient devant nous du sein des flots. L’effet mystérieux de ce chant dans la nuit avait je ne sais quelle couleur fantastique qui reporta mon imagination aux légendes de la mythologie scandinave. On eût dit un concert organisé par l’homme des eaux dans sa grotte de cristal.

— Qu’est-ce ? demandai-je à mes guides.

— C’est l’île des Volontaires, où les jeunes soldats vont s’exercer le soir. Encore quelques coups de rames, et vous la verrez.

— Que chantent-ils ?

— Notre chant national, ou plutôt l’un de nos chants nationaux, car nous en avons pour le moins autant que vous. Ils chantent le Danebrog :

« Flotte orgueilleusement sur la Baltique, ô Danebrog, rouge comme le sang ! Les ombres de la nuit ne voileront pas ton éclat ; la foudre ne t’a point abattu… Jusqu’aux nues ta croix blanche a fait monter le nom du Danemark. Tombée des cieux, ô relique sacrée, tu as conduit aux cieux des héros comme le monde en voit rarement. Avec fierté déploie tes couleurs sur les rives danoises, sur la côte de l’Inde et dans les climats barbares. Écoute la grande voix des flots, qui chante les louanges et la gloire de tes soldats. Ceux qui restent encore s’enflamment d’orgueil à ton nom, et, pour te défendre, sont prêts à courir à la mort. Plane donc sur les mers ! Tant que les vaisseaux du Nord n’auront pas volé en éclats, tant qu’un cœur battra dans une poitrine danoise, non, tu ne marcheras jamais seul. »

J’entendais alors pour la première fois ce chant au rythme grave et guerrier. Il respire l’enthousiasme presque religieux des Danois pour le drapeau national envoyé par le ciel à Valdemar le Victorieux, dans une bataille contre les Esthoniens. La tradition conte que les Danois commençaient à plier sous le nombre des idolâtres ; l’archevêque Sunesen, qui assistait au combat, leva les bras vers Dieu, comme Moïse sur la Montagne. En réponse à sa prière, le Danebrog tomba du ciel. Suivant d’autres, il fut apporté par un ange. Les soldats de Valdemar se rallièrent autour du nouveau labarum et écrasèrent les païens. Cette légende héroïque et religieuse n’est que la traduction vivante du sentiment patriotique. Le Danebrog a donné son nom au plus ancien ordre de chevalerie du pays. C’est le titre que portait aussi le vaisseau de l’intrépide Hvitfeld, qui, en 1710, aima mieux sauter en mer, avec son équipage, que de se rendre aux Suédois. Tant de souvenirs l’ont rendu sacré au cœur du peuple. Tous considèrent cet étendard divin comme le palladium de la terre natale. D’une rive à l’autre du Seeland, je n’ai pas rencontré un château, pas une ferme, pas une maison isolée, qui n’eût son Danebrog planté sur un mât comme un phare, et flottant en liberté à toutes les brises de la mer et à tous les vents du ciel.

Le succès de Tivoli a naturellement suscité des concurrences qui ne l’ont pas atteint. Quatre ou cinq cents pas plus loin, l’Alhambra sollicite le public par le même genre d’attractions. L’Alhambra est une création du genre mauresque, comme le Dernier des Abencerrages. L’arc en fer à cheval, les moucharabiehs et les minarets sont prodigués dans le grand édifice qui s’élève au fond du jardin. On y donne des concerts, on y danse des ballets, on y joue le vaudeville et la pantomime. Rien n’y manque, en un mot, excepté la foule, qui s’obstine à ne point dépasser Tivoli.

Quelques minutes encore, et, en suivant la longue allée de tilleuls bordée de maisons de campagne, de guinguettes et de jardins chantants, vous arriverez au parc de Frédériksberg, promenade favorite des citadins, peuplée de temples, de statues, de chalets, de pavillons chinois, et qui rappelle notre Trianon. Le château, bâti dans les premières années du dix-huitième siècle, jadis résidence royale, aujourd’hui loué par la liste civile à de simples particuliers, mais qui garde le souvenir du populaire Frédéric VI et celui du poëte Œhlenschläger, élevé dans la demeure princière dont son père était régisseur, domine de sa masse imposante les sombres et tortueuses allées du parc. Du haut de la terrasse et du belvédère, la vue s’étend sur le Sund, atteint la pointe d’Elseneur et finit par discerner au loin, dans la brume indécise, où elles se confondent d’abord avec les nuages, les côtes de la Suède.

A l’autre extrémité de la ville, s’ouvre une promenade non moins fréquentée. Par une belle et large route, qui passe entre deux haies de villas charmantes, pareilles à des nids de verdure, on arrive au pavillon champêtre de Charlottenlund, à l’entrée d’une des plus belles forêts du royaume. J’ai suivi cette route par un soleil qui en doublait la beauté. De grands réservoirs, pareils à des cuves, où vient aboutir l’eau de la mer, qu’on y tient en dépôt pour arroser le chemin, sont échelonnés à notre droite. De distance en distance, nous franchissons une barrière, et une main s’étend vers nous pour recevoir l’impôt du péage. La persistance de cette coutume surannée m’étonne dans un pays comme le Danemark : abolir les octrois et laisser subsister les péages, c’est une contradiction bizarre qui s’explique malaisément. Les Danois en sont un peu honteux ; mais on m’apprend que c’est le dernier reste d’un usage jadis général, qui ne subsiste plus guère aujourd’hui qu’aux environs de Copenhague, pour maintenir en bon état les abords de la capitale, et qui sera prochainement aboli. Nul pour les piétons, presque nul pour les charrettes, cet impôt s’élève à une somme équivalente à vingt-cinq centimes pour chaque voiture : on a trouvé juste et naturel sans doute de mettre l’entretien de ces routes de plaisance à la charge de ceux pour qui elles ont été faites. La villégiature est fort pratiquée en Danemark, et, je l’ai dit déjà, il n’est pas rare qu’on ait ses affaires à la ville et son habitation aux champs ; qu’on mène de front les occupations libérales et la vie de fermier.

Après un déjeuner dans le pavillon rustique de Charlottenlund, j’ai parcouru la vaste et magnifique forêt de Dyrehave, domaine royal semé de palais, de métairies, de fabriques, de restaurants et de cafés, de délicieuses propriétés privées, et enclos tout entier, malgré son étendue, de barrières qu’on ferme la nuit. C’est là surtout qu’on peut admirer la richesse forestière du pays. Le hêtre est l’essence la plus abondante dans les bois du Danemark, dont le défrichement est interdit par la loi, et il y atteint parfois un développement énorme. Dyrehave est un véritable Parc-aux-cerfs, en prenant le mot dans son étymologie rigoureuse. Les daims, les biches et les chevreuils réservés aux plaisirs royaux s’y reposent tranquillement, couchés, comme le berger Tityre, à l’ombre des grands hêtres.

Nous sommes revenus par une route qui longe le Sund, et où s’ouvrent de splendides échappées sur la mer. Debout au seuil de leurs fermes, les paysans, la tête découverte, nous regardent passer. De jeunes garçons à la chevelure blonde, aux grands yeux bleus, s’accoudent paisiblement aux fenêtres et nous saluent avec une gravité toute septentrionale. Un vieux mendiant éclopé, qui a peut-être fait la guerre avec nous du temps de l’autre, s’est posté au détour d’un sentier et racle sur un violon faux : Veillons au salut de l’Empire ! L’Ermitage, un royal rendez-vous de chasse, isolé au milieu de la forêt, mais qui, malgré son nom, n’a rien de cénobitique ; Sorgenfri, le château de la reine douairière ; Bernstorff, le palais d’été du roi ; l’ex-résidence de la comtesse Danner, l’épouse morganatique de Frédéric VII, qu’elle avait captivé par les grâces de son esprit plus que par les charmes de sa figure, ont défilé successivement sous nos yeux. Nous traversons quelques villages, dont les maisons, comme les habitants, ont un air de propreté et de bien-être à réjouir le cœur. Au centre, l’église de briques élève lourdement sa tour carrée et trapue. — Si l’industrie n’a pris jusqu’à présent en Danemark qu’un essor restreint, l’agriculture, plus encore que le commerce, a atteint un degré de prospérité qui pourrait exciter l’envie et l’émulation de la France. Moins fertile que les îles d’Amack et de Fionie, qui sont les jardins du Danemark, le Seeland est cultivé dans toute son étendue, en dehors des forêts, avec une ardeur et un soin qui ne laissent pas un pouce de terrain sans en tirer parti. Aussi n’est-il pas rare de trouver dans les familles des paysans danois, le plus souvent propriétaires du sol qu’ils cultivent, une aisance qui va jusqu’à la richesse.

En compagnie d’un riche banquier de Copenhague, qui fait autorité au parlement dans les questions financières, j’ai visité de fond en comble la maison d’un de ces paysans, véritable ferme-modèle qui a pris en quelques années, grâce à l’activité laborieuse et à l’intelligence de son propriétaire, une extension prodigieuse, et où les diverses exploitations de la vie rurale sont organisées sur le plus large pied. Bien que la Providence m’ait dépourvu de toute aptitude agricole, j’ai parcouru pendant une heure, avec l’intérêt que m’eût inspiré un voyage en pays inconnu, les moindres régions de ce domaine rustique, depuis la fromagerie souterraine, tenue avec une propreté hollandaise, — d’autres diraient appétissante, — jusqu’aux vastes étables pleines du mugissement des bœufs. Comme pour provoquer une comparaison dont il a le droit d’être fier, le fermier a laissé debout, près des bâtiments nouveaux, l’ancien corps de logis qui marque son point de départ, et qui n’est plus maintenant qu’un appendice subalterne dans l’ensemble des constructions environnantes. Son regard semblait nous dire : « Voilà ce que j’ai pu faire en quelques années, seul, sans l’appui de personne, dans un pays à peine connu des Français, et dans une solitude dont les députés ne savaient pas autrefois le chemin. La ville est loin : de ma ferme, j’ai fait une petite ville, où je me suffis à moi-même. Je suis monarque absolu d’un domaine créé de mes mains et qui n’existe que par moi. La terre est rude, mais je le suis plus encore, et je l’ai vaincue, en la forçant de me rendre au centuple ce que je lui avais donné. »

Cette excursion en forêt, qui a duré un jour, est l’une de celles où j’ai pu le mieux voir le caractère pour ainsi dire tout intime de la nature en Danemark. Il ne faut y chercher décidément ni les grands aspects, ni les paysages variés et dramatiques. Pas un fleuve, pas une montagne, presque pas un coteau proprement dit ; seulement de douces et continuelles ondulations de terrain. La plus haute colline du Seeland a 200 pieds d’élévation. Le Jutland, mieux partagé, en possède une de 500 pieds, qui est l’Himalaya du royaume : aussi, dans leur orgueil, les indigènes l’ont-ils baptisée d’un nom qui veut dire la Montagne du ciel. Et pourtant ces paysages à l’horizon restreint ont en eux-mêmes un charme étrange et pénétrant. J’aime le Nord d’un amour particulier, je l’avoue ; moins battue en tous sens par les pieds des touristes que la nature du Midi, moins profanée par les investigations profanes, les admirations convenues, la curiosité avide et gloutonne des Anglais en voyage, d’un éclat moins pompeux et moins saisissant à coup sûr, la nature du Nord agit sur l’âme avec plus de mystère et de recueillement. Fontenelle, qui a si ingénieusement réhabilité la lune, dirait que c’est une blonde à la beauté mélancolique et voilée. Les échappées du soleil à travers le ciel profond et brumeux y produisent l’effet délicieux d’un sourire dont la grâce illumine tout à coup un visage un peu triste. D’ailleurs, à chaque pas, la mer vient mêler sa forte saveur et ajouter ses perspectives lointaines aux horizons bornés, qu’elle agrandit tout à coup d’une ouverture par où le regard plonge sur l’infini. La mer est la grande poésie visible ou cachée de ces paysages, à travers lesquels, pour ainsi dire, elle circule comme l’âme dans le corps et la séve dans les plantes. Même lorsqu’on ne l’aperçoit pas, on la sent dans la fraîche verdure des prés et des arbres, dans l’eau des lacs et dans le vent qui souffle.

Le climat du Danemark, généralement humide et assez variable, est moins froid que celui de la Suède. Après un hiver parfois très-rude, l’été arrive tout à coup, presque sans transition. En un clin d’œil la glace est fondue, et la campagne, quelques jours auparavant ensevelie sous un linceul de neige, apparaît revêtue d’un moelleux et délicat tapis de verdure, qu’émaille une flore ravissante. Aussi le 1er mai ramène-t-il, en Danemark comme en Suède, une fête nationale où les villageois endimanchés, sous la direction d’un roi élu pour la circonstance, célèbrent par des chants et des danses le réveil de la nature et le retour du printemps.

J’ai revu la forêt de Dyrehave sous un autre aspect, mais avec des impressions semblables. C’était la nuit, après avoir dîné avec quelques amis à quelques kilomètres de Copenhague, dans l’établissement de bains de Klampenborg, le Trouville de la Baltique, une des plus belles plages du monde, dont les grands arbres vont baigner leurs pieds dans les flots. Pendant le repas, nos regards, par les fenêtres entr’ouvertes, embrassaient une mer d’azur éclairée par les derniers et chauds rayons d’un soleil italien. En levant les yeux, on se fût cru sur les bords du golfe de Naples, et, en prêtant l’oreille, sur le boulevard Montmartre. Un de mes amis danois m’avait pris dans sa voiture pour me conduire, à 2 ou 3 lieues de là, au domaine où il vit en sage et en homme heureux, dans une laborieuse solitude, au milieu de ses champs et de ses livres, cumulant l’étude et l’économie rurale, qu’il pratique dans sa ferme, avec celle de l’économie politique, qu’il enseigne à l’université de Copenhague.

Minuit sonnait quand nous partîmes de Klampenborg. Malgré la chaleur du jour, qui devait être suivie d’un lendemain plus chaud encore, je me sentais grelotter sous le paletot garni de fourrures que mon ami m’avait jeté sur les épaules. La lune avait noyé toutes les étoiles du ciel dans son éclat, et inondait la terre d’une clarté froide et blanche, pareille à celle d’une aurore boréale. Dans le silence et le calme absolus de la nuit, la nature apparaissait comme pétrifiée en sa pâleur marmoréenne, pareille à Ophélie au linceul. Au-dessus des petits lacs planaient des vapeurs qu’on eût prises de loin pour des fantômes aux longues draperies pendantes : c’est le phénomène, fréquent dans les régions septentrionales, que le peuple appelle la danse des fées.

Nous rentrâmes dans la forêt. Bien qu’il fût près d’une heure du matin, une vieille femme vint nous ouvrir la barrière, en nous souhaitant la bienvenue d’une voix cordiale. Nous marchions, sans autre rencontre que celle de troupeaux de bœufs sommeillant sur le gazon et qui nous regardaient d’un air indolent, ou de bandes de cerfs effarouchés qui prenaient leur vol sur notre passage comme des nichées d’oiseaux. Le bois semblait agité de tressaillements invisibles : des craquements de branches, des froissements de feuilles, des bramements plaintifs et étouffés s’élevaient autour de nous, puis l’on entendait un bruit de pas rapides, et l’on voyait déboucher, au fond des clairières, des troupeaux d’ombres bondissantes qui semblaient affolées de terreur.

La voiture roula une heure encore. Un petit cocher de quatorze ans, à la chevelure d’un blond pâle, aux oreilles percées d’anneaux, magnifique type du sang-froid et de l’impassibilité du Nord, taciturne comme un diplomate et recueilli comme un juge, tenait les rênes et le fouet, en ayant l’air de sommeiller sur son siége. Depuis quelques minutes, mon compagnon paraissait inquiet et promenait ses regards en tous sens autour de lui. Enfin il se pencha vers le cocher, et lui adressa vivement la parole.

« Qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Je l’avertis que nous sommes égarés.

— Et qu’est-ce qu’il vous répond ?

— Il me répond : « Ah !… » Il paraît qu’il s’en doutait.

— Alors pourquoi n’en disait-il rien ?

— Il attendait que je m’en doutasse moi-même. »

Mon ami se pencha de nouveau et recommença ses explications en termes animés. Soulevant à peine son visage endormi, le petit cocher écouta tranquillement, sans donner d’autre signe de vie.

« Voyez-vous, reprit mon compagnon, il ne connaît pas encore le chemin, qui est assez compliqué, la nuit surtout. Je lui explique qu’il s’est trompé de barrière, et qu’il faut retourner à celle par où nous sommes entrés il y a une heure.

— Et que dit-il à cela ?

— Il m’a répondu : « Bon ! »

— Pourquoi donc ne retourne-t-il pas ?

— Mais laissez-lui le temps, Français que vous êtes ! »

En effet, au bout de quelques pas, le petit cocher, qui était enfin parvenu à loger solidement cette idée nouvelle dans sa tête, tira les rênes en claquant doucement de la langue, et la voiture revint sur ses pas, du même train paisible et modéré.

« Superbe ! m’écriai-je, il est superbe ! Un monosyllabe et un claquement de langue, voilà tout ce que lui a coûté, à deux heures du matin, par un froid de quelques degrés au-dessous de zéro, une bévue qui eût arraché des cris de colère et de désespoir à tous les cochers de la création. Un Français en aurait eu pour un quart d’heure d’exclamations, d’explications et de lamentations : il eût commencé par prouver qu’il n’était point perdu ; puis il eût prouvé qu’il n’y avait pas de sa faute ; puis il eût juré et accablé ses chevaux de coups de fouet, pour se soulager.

— Vous voyez donc que mon petit Scandinave a encore économisé quatorze minutes, malgré ses allures placides ; car je vous prie de me dire si votre Français, avec tous ses coups de fouet et tous ses jurements, pourrait revenir plus vite sur ses pas. »

En effet, d’un second claquement de langue, le cocher avait animé son cheval, qui courait maintenant comme le bon coursier Skimming en personne.

Vers trois heures, nous étions à Hammeltofte, et quelques minutes après, je dormais de toute mon âme dans un lit grand comme une chambre à coucher parisienne. Au premier rayon de l’aube, un concert toujours grandissant, formé du croassement des corbeaux perchés sur les arbres voisins, du roucoulement des pigeons, du mugissement des bœufs, du bêlement des moutons, des aboiements répétés d’un grand chien danois, — car, quoi qu’en aient prétendu des voyageurs légers, il y a au moins un chien danois en Danemark ; je l’ai vu, — du gloussement des poules et de la fanfare des coqs, du roulement des chariots, du hennissement et du piétinement des chevaux, vint d’abord se mêler à mes rêves, puis secouer le sommeil de plomb sous lequel je gisais écrasé, comme Encelade sous sa montagne. J’eus beau lutter de mon mieux, opposant la force d’inertie aux bruits qui m’assiégeaient de toutes parts : ils me poursuivaient sous la couverture, avec une persistance flegmatique et une ténacité douce, semblant, à mesure que je faisais effort pour ne point les entendre, se resserrer autour de moi, se concentrer dans la chambre et enfin éclater dans ma tête. Je ne tardai pas à voir qu’il était inutile de résister davantage : la vie s’était levée avec le jour, et le mouvement ne devait plus s’arrêter.

Je sommeillais à demi dans un reste de torpeur, entrecoupé de soubresauts à chaque note plus aiguë de ce concert rustique, lorsque mon hôte entra, l’air frais, dispos et gaillard. Il n’était pas tout à fait six heures du matin.

« Eh quoi ! déjà levé, m’écriai-je.

— Oui, je viens de prendre mon bain.

— Vous avez des bains ici ?

— Dans le petit lac que je vous ai montré cette nuit. A cinq heures du matin l’eau est excellente. On s’y jette la tête la première, et l’on y barbote cinq minutes. Cela fouette le sang et éveille les idées. Il n’y a guère que deux ou trois kilomètres de marche : c’est l’affaire d’une heure. J’avais bien envie de vous éveiller, mais j’ai pensé que vous étiez peut-être un peu las.

« Ah ! lui dis-je, ne vous excusez pas, je vous pardonne de grand cœur, et je me lève tout de suite, car je vois bien que votre maison n’est pas faite pour être habitée par les paresseux. »

Nous déjeunâmes à la hâte, et une demi-heure après, nous nous acheminions vers la gare, afin de rentrer par le premier train à Copenhague, d’où nous devions repartir dans la matinée pour aller visiter Roëskilde, l’ancienne capitale du Danemark.

X
ROESKILDE, FRÉDÉRIKSBORG, ELSENEUR ET LE TOMBEAU D’HAMLET.

Comme un voyageur qui, séduit par les charmes de la route, s’est amusé à l’école buissonnière, il faut maintenant que je prenne les chemins de traverse pour arriver au but.

Roëskilde n’est plus aujourd’hui qu’une toute petite ville de cinq mille habitants. De ses vingt-sept églises, il ne lui en reste qu’une, et de sa splendeur passée elle n’a gardé que le souvenir. Mais les souverains reposent aux lieux qui furent le berceau de la royauté et qui n’en sont plus que le cimetière. En perdant son titre de capitale, Roëskilde est restée la nécropole monarchique ; elle a sa grande salle du trône dans la galerie funèbre où se succèdent les tombeaux des rois.

La cathédrale est une magnifique église en style romano-byzantin, où le plein-cintre se marie à l’ogive, et dont l’architecture simple et sévère emprunte un caractère particulier à l’emploi de la brique. Fondée en 980 par le terrible roi Harald à la dent bleue, qui se convertit au christianisme pendant le cours de son règne, elle a été reconstruite deux ou trois siècles plus tard. Ses deux tours, que surmontent des flèches élancées, et le clocher aérien qui s’élève sur la toiture de cuivre, à la jonction du transept avec le chevet, dominent de loin le paysage. Dès qu’on a dépassé le seuil, la hauteur des piliers et la hardiesse des voûtes saisissent le regard. Elle est entourée, à l’intérieur, d’une galerie que décorent de grandes toiles, généralement plus remarquables par leurs dimensions que par le talent des artistes. Une belle chaire de pierre peinte décore la nef centrale, et les boiseries des stalles, où se déroule l’histoire de la Bible, méritent l’attention des archéologues. Son autel colossal est un rare chef-d’œuvre d’orfévrerie et de sculpture religieuses.

Mais les principaux ornements de la cathédrale de Roëskilde ce sont les tombeaux des rois. La Sémiramis du Nord, la grande Marguerite, qui réunit sous son sceptre, par le traité de Calmar, les trois royaumes scandinaves, y est enterrée. Le monument de Christian IV, surmonté d’une statue de bronze par Thorvaldsen, n’est qu’un cénotaphe : le grand roi dort dans un simple caveau, sous la garde de sa victorieuse épée. Une chapelle magnifique conserve presque toutes les tombes de la dynastie d’Oldenbourg, depuis celle de son fondateur, Christian Ier, géant dont on a marqué la taille à l’un des piliers de l’église, jusqu’à celle des derniers souverains de cette maison, qui ne s’est éteinte qu’en 1863. Christian III et Frédéric II ont d’incomparables mausolées, qui, comme ceux des ducs de Bourgogne au musée de Dijon, et de Marguerite d’Autriche dans l’église de Brou, demanderaient des pages entières de description, écrites avec le style plastique de Théophile Gautier. Le dernier roi, Frédéric VII, repose sous un monument que les Danoises ont décoré d’une couronne votive en or, symbole touchant du deuil et des regrets de la patrie. Une plaque de marbre désigne la tombe de Saxo le Grammairien, enseveli au milieu des rois, comme Pope et Dryden à Westminster.

La cathédrale de Roëskilde domine la Baltique, dont les flots éternellement bleus s’agitent d’un mouvement presque insensible à ses pieds. De la place qui l’avoisine, on nous a montré l’Ise-fjord, c’est-à-dire le Golfe de glace, qui découpe profondément sur la rive de l’île son échancrure azurée. Par les hivers rigoureux, la mer gèle dans ces détroits resserrés qui baignent les innombrables îles de l’archipel danois, et l’Ise-fjord, fermé aux navires, n’est plus abordable qu’en patins ou en traîneaux.

Le lendemain, nous nous embarquions sur un bateau à vapeur pour remonter vers la pointe nord du Seeland, jusqu’à Elseneur et Kronborg. Comment venir en Danemark sans aller voir la ville dont Shakespeare a fait le théâtre de son plus beau drame ? La côte que nous suivons est charmante, et la vue qui se déroule devant nous incomparable. Il faut aller bien loin, peut-être jusqu’au Bosphore, pour trouver un coup d’œil plus grandiose que celui dont le haut du Sund nous offre le magique spectacle. Le rivage du Danemark et celui de la Suède, que séparent quelques kilomètres à peine, semblent s’arrondir et se rejoindre, et le détroit qui unit le Sund au Cattégat disparaît dans l’éloignement. La Baltique ressemble à un lac d’azur entouré d’une blanche ceinture de villes. Sur notre gauche se dessine la tour carrée d’Elseneur ; en avant, jaillissent des flots la flèche orientale, les bizarres tourelles et les bastions du château de Kronborg, sentinelle avancée de la mer, jetée comme par un trait d’arbalète sur la pointe aiguë d’un cap, pour garder l’entrée du Sund. Quand le Danemark possédait la Suède, nul vaisseau n’eût pu franchir sans sa permission le défilé redoutable, gardé de part et d’autre par deux rangées de bouches à feu : depuis qu’il l’a perdue, et même avant qu’on eût racheté le droit de péage qu’il s’était arrogé de temps immémorial, Kronborg n’était qu’un épouvantail auquel on échappait aisément en passant hors de portée de ses canons. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un objet d’art, un décor admirable qui ferme dignement la perspective d’un des plus beaux tableaux du monde. A droite, la côte suédoise apparaît comme à portée de la main, avec les maisons d’Helsingborg émergeant en vapeurs indécises du milieu des vagues, et qu’on dirait groupées humblement au pied du château.

Le capitaine me signale à quelque distance la petite île de Hwen. S’il faut en croire un vieux chant danois des temps héroïques, elle a reçu son nom de la belle Hwenilde, la femme du chevalier Haagen, qui la conquit par maints exploits. Mais l’île de Hwen emprunte au séjour de Tycho-Brahé une gloire plus récente et plus authentique. Étrange figure que celle de cet illustre personnage, qui tient à la fois du mage et du savant, du gentilhomme et de l’aventurier ! Chimiste et alchimiste, astronome et astrologue, il mêle dans son système les vérités de Copernic aux vieilles erreurs de Ptolémée, et dépense un savoir immense et un trésor d’observations sans rivales à soutenir une hypothèse impossible. Dans l’île de Hwen, que le roi Frédéric II lui avait donnée pour la vie, Tycho fit élever un observatoire, entre deux forteresses baptisées de noms allégoriques qu’il avait empruntés à l’objet habituel de ses études. Autour de sa demeure, le Palais d’Uranie, surmontée d’un belvédère qui s’appelait le Château des étoiles, s’étendaient de vastes ateliers pour la construction et la réparation des instruments, une imprimerie pour publier ses travaux, et des laboratoires où il poursuivait, concurremment avec ses études astronomiques, celle des métaux soumis aux influences sidérales. Vingt jeunes gens, la fleur des universités danoises, se disputaient l’honneur de travailler à ses observations et à ses calculs. Tycho menait l’existence d’un souverain dans son île, où les plus hauts personnages, les ducs et les landgraves allemands, les rois et les reines du Danemark, venaient le visiter à l’envi, et où il semblait exercer une domination absolue sur les cieux aussi bien que sur la terre. Les habitants entouraient d’un respect superstitieux et craintif cet homme surnaturel, qui passait sa vie au milieu des étoiles, qui déchaînait la pluie ou les vents, présidait aux éclipses, causait avec les comètes, et n’apparaissait jamais à leurs yeux que dans le faste d’un prince, entouré d’une cour empressée.

Pendant vingt ans, Tycho fit de son île le royaume de la science et l’Éden de l’astronomie. Mais la mort de son protecteur lui fut fatale. Vaincu par la conspiration des ennemis que lui avaient mérités son caractère altier, le luxe de sa vie, les faveurs du souverain et l’éclat de ses découvertes, il dut quitter Hwen, qui devint après lui la propriété d’une favorite royale. Tandis que l’astronome s’embarquait, avec sa femme, ses six enfants et quelques élèves dévoués, sur un vaisseau équipé à ses frais, la nouvelle reine de l’île entrait derrière lui pour prendre sa place à peine vide, et se hâtait de faire démolir l’observatoire avec le Palais d’Uranie.

Les rues d’Elseneur sont bordées de maisons riantes, où la variété des goûts se trahit dans la variété des couleurs. Peu de villes ont été plus éprouvées : à cinq reprises différentes elle fut détruite par l’incendie, et autant de fois ravagée par la peste, sans compter les malheurs courants ; toujours elle s’est relevée de ses ruines, grâce à sa position merveilleuse. L’abolition du péage, il y a vingt ans, a porté un coup sensible à la prospérité matérielle et à l’animation d’Elseneur, qui était, à certains moments de l’année, l’une des villes maritimes les plus pittoresques de l’Europe. Aujourd’hui c’est un port paisible, peuplé de neuf mille habitants, où l’on entend parfois encore, grâce à la multitude des vaisseaux qui franchissent chaque année le détroit du Sund, et à la sûreté de l’abri qu’il leur offre contre les vents et le courant de ces dangereux parages, résonner tous les idiomes des deux mondes.

Nous reviendrons dîner ici ; mais, en attendant, les amis qui nous servent de guides nous entraînent vers la petite ville de Frédériksborg, dont le château compte parmi les merveilles du pays.

Frédériksborg est l’un des plus curieux spécimens et en même temps le chef-d’œuvre, avec Rosenborg, de ce style pseudo-gothique inauguré en Danemark sous le règne de Christian IV, et qui constitue une architecture très-caractéristique et très-reconnaissable entre toutes. Il est difficile de se rendre compte, à première vue, de la configuration exacte de ce monument étrange, vaste et irrégulier, qui tient à la fois de la forteresse et du palais. On y entre, comme dans une citadelle, par trois ponts aux arches massives jetées sur les bras du lac au centre duquel il est bâti. Une tour isolée dresse sa masse imposante en avant de l’édifice, dans l’ornementation duquel les dômes se mêlent aux clochetons, aux campaniles, aux flèches et aux lanternes aériennes ; où l’ogive alterne avec les colonnes et les arcades classiques, surmontées de statues. On retrouve dans les détails de la façade plusieurs des traits distinctifs de l’architecture hollandaise, en particulier les obélisques soutenus ou surmontés de boules, les hauts frontons bizarres, à plusieurs étages, aux lignes rompues et arrondies en sens inverse, les bordures de pierres blanches, de longueur inégale, contournant les angles, encadrant les fenêtres, et se détachant avec éclat sur le ton brun des briques.

Quoi qu’il en soit, le château de Frédériksborg a grand air, et je regrette vivement de n’avoir pu l’étudier plus à fond. Ce n’est pas en un simple coup d’œil qu’on juge un édifice si étendu et si compliqué. Je n’ai vu à l’aise que la chapelle, merveille d’art et de luxe, qui égale au moins, si elle ne les dépasse, toutes les magnificences de Versailles. Les matériaux les plus rares et les plus précieux, l’or, le marbre, l’ivoire, le cèdre et d’autres essences exotiques, choisies et travaillées à grands frais, ont été seuls employés à la décoration du somptueux édifice. La chaire où, dans l’encadrement des colonnes, se détachent les figures du Christ et des apôtres, éblouit et charme les yeux. Les murs sont blasonnés par les écussons des chevaliers de l’Éléphant.

On sait que l’ordre de l’Éléphant, le premier du Danemark, et dont l’origine est toute catholique, ne se donne, du moins en principe, qu’aux souverains et aux grands personnages qui peuvent justifier de leurs titres authentiques de noblesse. Si les statuts en étaient rigoureusement observés, il faudrait pour l’obtenir autant de quartiers qu’il en fallait jadis pour monter dans les carrosses de Louis XIV. Mais, par bonheur, il est avec les généalogistes des accommodements : je n’en veux d’autre preuve que l’ordonnance royale qui conféra la grand’croix du Danebrog à Thorvaldsen, fils d’un pauvre artisan, et portant dans la composition même de son nom le certificat de sa naissance roturière[21]. Le roi lui avait octroyé des lettres de noblesse près de trente années auparavant, mais le grand artiste savait à quoi s’en tenir sur l’antiquité de son origine. Je n’en ai pas moins vu dans la salle de l’ordre, à Frédériksborg, son blason entouré d’armoiries féodales, avec l’image du dieu Thor au centre. L’idée est ingénieuse, assurément, et nul autre chevalier ne peut se vanter d’avoir de plus illustres ancêtres.

[21] La terminaison sen (fils de), si fréquente en Danemark.

Frédériksborg est le Versailles de la monarchie danoise. La dynastie d’Oldenbourg l’a rempli de ses souvenirs et de sa magnificence. Caroline-Mathilde, cette touchante et dramatique figure, la Marie Stuart du Danemark, a gravé avec un diamant, sur l’une des vitres du château, un vers anglais qu’on ne peut lire sans une émotion poignante :

O Dieu, garde-moi innocente, et fais les autres grands !

Innocente, malgré les aveux arrachés à Struensée par la torture, peut-être le fut-elle en effet. L’histoire n’a pas encore débrouillé cette sombre énigme, et qui ne sait tout ce que peuvent la haine et la calomnie contre une reine détrônée ?

En 1859, un incendie terrible dévora presque en entier le château de Frédériksborg. Mais, grâce au sentiment patriotique, si profond dans le cœur des Danois ; grâce à l’amour de la nation pour le roi populaire Frédéric VII, dont ce palais était le séjour favori, les ravages produits par cette catastrophe sont réparés en très-grande partie. Il n’y eut pas un pauvre qui ne se jugeât tenu d’apporter son obole à la souscription publique. Quelques années encore, et malgré les ressources restreintes du pays, le monument national, enrichi à l’envi par les plus illustres rois et les plus habiles artistes, revivra dans l’intégrité de sa splendeur primitive, relevé par la main du peuple sur les trois îles qui lui servent de soutien.

Les environs sont charmants, et, sans la chaleur tropicale qui nous accable, on ne se lasserait pas de les admirer. Près du château, la Chambre des bains se cache sous la verdure, au bord des flots paisibles. Les lacs, les petites îles et leurs pavillons de plaisance, les kiosques, les chalets, les villas avec leurs pelouses fleurissantes et leurs vergers dignes de la Normandie, les fermes de briques étincelantes de propreté, les forêts touffues, entrecoupées de délicieuses clairières, et les prairies alternant avec les champs de blé ; çà et là une barque qui vogue doucement, sa voile blanche arrondie comme l’aile d’un cygne ; la flèche d’une église rustique trouant les sombres masses du feuillage ; puis, jeté comme une note mélancolique dans cette heureuse nature, un dolmen ou un tumulus, du fond duquel un mort de trois mille ans nous murmure au passage l’et ego in Arcadia qu’épelle sur un tombeau le berger du Poussin, — ainsi se déroule, pendant quelques lieues, ce paysage dont le charme discret, sans éblouir les sens, finit par s’insinuer jusqu’au cœur.

Nous laissons derrière nous Fredensborg, le château de la Paix, bâti au siècle dernier par Frédéric IV, délicieux réduit pastoral à l’usage de la royauté. Le palais, construit en briques blanches, au milieu des bois qui l’abritent sous leurs barrières de verdure, et sur les rivages du beau lac d’Esrom, n’a guère de monumental que sa grande coupole, flanquée aux angles de quatre clochetons ; mais les jardins qui, avec un caractère plus intime, rappellent ceux de Versailles, comme le parc de Frédériksborg nous a rappelé Trianon, inspireraient des goûts bucoliques au monarque le plus belliqueux.

Enfin nous voici de retour à Elseneur. La table est dressée dans le château de Marienlyst (le délice de Marie), qui touche à la ville. C’est un grand établissement de bains de mer, qui s’est ouvert juste à temps pour consoler Elseneur du coup que venait de lui porter l’abolition des droits du Sund, et pour combattre la ruine dont elle concevait déjà le sinistre présage. L’admirable beauté des vues et des sites environnants n’a pas moins contribué à son rapide succès que les principes fortifiants des eaux et la salubrité de l’air, purifié sans cesse par la brise marine. Les baigneurs peuvent se partager, à leur gré, entre deux mers, et passer des flots tranquilles de la Baltique aux vagues plus profondes, plus âpres et plus salées de la mer du Nord. Le petit cap de Kronborg marque la ligne de démarcation de l’une à l’autre, et les distingue sans les séparer : en bas, le Sund vient doucement caresser le rivage ; en haut, le Cattégat se brise impétueusement sur le sable.

A la fin du dîner, tandis que, selon la coutume danoise, les convives échangeaient de cordiales poignées de main, accompagnées du Grand bien vous fasse ! qui termine invariablement chaque repas, je m’échappais clandestinement avec mon voisin de table, un fort aimable et savant magistrat par qui j’aimerais à être jugé, si je dois jamais l’être, pour aller voir le ruisseau d’Ophélie et le tombeau d’Hamlet. Nous avions dîné au troisième étage, mais nous sortîmes de plain-pied par l’une des porte-fenêtres qui s’ouvrent sur la forêt à laquelle est adossé le château.

« Et d’abord Hamlet a-t-il jamais vécu, ou n’est-il qu’un personnage légendaire ?… Il est permis de se le demander, fit mon compagnon en me prenant le bras.

— C’est justement ce que dit le héros lui-même : To be or not to be, that is the question !

— En tout cas, s’il a vécu, c’est dans le Jutland, d’après le récit de Saxo Grammaticus, qui a servi de guide à votre Belleforest et à Shakespeare. Il n’a certainement jamais mis le pied en Seeland, ni pendant sa vie ni après sa mort, et l’on ne pourrait trouver nulle part un témoignage quelconque à l’appui de cette excursion. Ceci dit, je vais vous montrer son tombeau.

— Mais comment se fait-il qu’Elseneur ait la tombe d’un homme qui est enterré ailleurs, si toutefois il est enterré quelque part ?

— Et les Anglais en voyage ! Vous n’y songez pas. Ce sont eux qui ont forcé le geôlier du château d’If à inventer le cachot de Monte-Christo : jugez s’il y avait moyen de ne point leur montrer le tombeau d’Hamlet ! Shakespeare est infaillible : il ne se discute pas. Accuser de mensonge le poëte national de l’Angleterre, c’est manquer de respect à l’Angleterre elle-même. Quand on essaye de les avertir, ils se fâchent tout rouges et nous traitent de sauvages : on leur a fait le tombeau d’Hamlet, et ils sont contents. On en avait même fait trois ; il n’en reste qu’un, mais c’est le plus authentique et le premier de tous. Les compatriotes de Shakespeare ont dépecé les deux autres avec leurs couteaux, pour emporter un souvenir. Croiriez-vous que des familles anglaises viennent passer la saison aux bains de Marienlyst, uniquement afin de vivre aux lieux où n’a pas vécu l’amant d’Ophélie, de rechercher la trace imaginaire de ses pas et de méditer chaque jour sur une tombe qui n’est ni la sienne, ni celle de personne !

— Au fond, rien n’est plus digne de respect.

— C’est vrai… Voici le tombeau.

Nous étions arrivés à un petit rond-point de gazon, au centre duquel s’élève un tronçon de colonne haut de deux ou trois pieds. Rien de plus ; pas même un nom gravé sur la pierre. Cette simplicité excessive, contrairement peut-être à l’idée de l’inventeur, n’a absolument rien de sévère ni d’imposant, et le tombeau d’Hamlet produit tout juste l’effet d’une borne milliaire au milieu du bois.

Mais la terrasse qui s’ouvre à deux pas de là sur la mer, dédommage de cette impression mesquine. A droite, la ville aux maisons rouges, avec les drapeaux de tous les pays du monde flottant sur les résidences des consuls ; à gauche, les flèches de Kronborg ; en face, les côtes onduleuses et pittoresques de la Suède, avec les ruines de la tour carrée d’Helsingborg, les rochers bleus du cap Kullen, à l’ombre desquels deux ou trois villages se tiennent accroupis, couronnés d’un phare dont la silhouette se profile à l’horizon ; enfin, sous les pieds du spectateur, aussi loin que son regard s’étende, le Sund aux vagues d’azur, tout couvert d’un fourmillement de bateaux à vapeur, de vaisseaux à voiles, de trois-mâts, de chasse-marée et de petites barques, pareilles à des mouettes qui rasent la surface des flots, se croisant dans un mouvement perpétuel pour passer de la Baltique à la mer du Nord et de la mer du Nord à la Baltique !

Nous sommes descendus vers Kronborg, pour examiner de près la masse imposante et sombre de la vieille forteresse, sa cour, où l’herbe pousse entre les pavés, ses bastions, ses casemates, et ses rangées de canons gothiques qui semblent diriger encore vers la mer une menace inutile. Le jour tombait. Dans les premières ombres du crépuscule, j’ai parcouru en tous sens l’esplanade où l’ombre apparut à Hamlet. Le cadre semble fait à souhait pour la scène ; il la rend vraisemblable et l’évoque à l’imagination du visiteur. Telle est la puissance des lieux, et telle est aussi celle du génie, que j’oubliai un instant les démonstrations de mon guide et l’impitoyable démenti que l’histoire inflige à la légende. Le drame ressuscita devant moi, et j’entendis dans la nuit, mêlées au souffle du vent et au murmure des flots, les paroles du fantôme : « O horreur ! horreur ! ô comble de l’horreur !… Mais déjà le ver luisant, dont le feu sans chaleur commence à pâlir, annonce le retour du matin. Adieu, et souviens-toi !… » L’art est plus fort que la vérité même. Ses créations vivent d’une vie qu’on ne peut plus détruire, et, parce que Shakespeare l’a voulu, Elseneur restera toujours la patrie d’Hamlet. J’ai cherché en vain, aux alentours, le ruisseau ombragé d’un saule où se noya la plaintive Ophélie. Il n’y a pas un seul ruisseau dans les environs de la ville. Les Anglais en sont quittes pour le remplacer par un lac. Si Shakespeare a choisi Elseneur pour en faire le théâtre de sa tragédie, c’est à cause des relations fréquentes entretenues dès lors par l’Angleterre avec ce port célèbre, qui était le point le plus connu, comme le plus pittoresque et le plus dramatique du Danemark, le seul peut-être dont il eût jamais nettement entendu parler.

Le lendemain était la dernière journée de notre séjour à Copenhague ; avant notre départ, nous sommes allés au palais d’Amalienborg, présenter nos hommages au souverain de la maison de Glucksbourg. S. M. Christian IX, qui a eu à traverser, dans les premiers jours de son avénement au trône, la rude épreuve de la guerre de 1864, est un monarque franchement constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas. Sa taille est moyenne, sa physionomie affable, et dans ses manières simples et modestes la bienveillance domine encore la distinction. Nous avons quitté le palais, après une audience d’un quart d’heure, plus charmés de la courtoisie de l’homme que frappés de la majesté du souverain.

On connaît la singulière fortune de cette famille royale du Danemark, qui semble destinée à disperser tous ses membres sur les différents trônes de l’Europe. En quelques années, elle a donné la princesse de Galles à l’Angleterre, la princesse Dagmar à la Russie, et le roi Georges Ier à la Grèce. Qui sait si cette monarchie, faible et cruellement éprouvée, n’est point destinée à réparer les malheurs de la patrie par l’éclat et l’appui de ses alliances ?

XI
CONCLUSION.

Et maintenant l’heure du départ est venue.

J’emporte un souvenir impérissable de cette bonne, honnête et loyale nation, qui aime la France, qui reste grande, malgré sa petitesse, par ses vertus politiques et civiles, sa dignité, son esprit national et la façon dont elle comprend l’alliance du respect de l’autorité avec le culte de la liberté. Cette race est, comme la poésie de ses anciens bardes, simple et forte, chaste et guerrière. Elle unit la réflexion à la persistance ; rien n’est plus étranger à son tempérament que la mobilité inquiète, les élans superficiels, vagabonds et désordonnés des races méridionales. Fidèle, jusqu’au sein du progrès, à toutes les traditions du passé, elle aime d’un égal amour le sol natal et le foyer domestique, et porte dans le patriotisme ses vertus de famille. Fière et naïve à la fois, alliant un reste de rudesse scandinave à une bonhomie affectueuse et cordiale, hospitalière comme aux âges héroïques et courtoise comme aux temps de la chevalerie, voilant un grand fonds de tendresse et d’enthousiasme sous l’apparente froideur du Nord, comme la verdure du sol natal se cache sous la neige pour s’épanouir aux premiers rayons du soleil printanier, elle a l’instinct des choses nobles, qui respire en tous ses poëmes, la séve et la fraîcheur à demi-sauvages de sa nature sans éclat, mais vigoureuse et salubre.

Ce petit pays a eu une histoire illustre et joué un rôle éclatant. Les Cimbres ont fait trembler Rome, et les Northmans pleurer Charlemagne. Il a conquis l’Angleterre, tenu tout le Nord sous son sceptre et exercé l’empire des mers. Il a compté des souverains qui remplirent l’Europe de leur nom, comme les Canut, les Valdemar, les Marguerite et les Christian IV. De Saxo le Grammairien à Œhlenschläger, de Holberg à Thorvaldsen et de Tycho-Brahé à Œrsted, il a produit en tous genres une longue série d’hommes illustres que pourrait lui envier une nation de premier ordre. Hélas ! les jours de la gloire sont loin, et il est aujourd’hui bien déchu de sa splendeur passée. Après avoir commandé à tant de millions d’hommes, le voilà réduit à 1,700,000 habitants. Il a perdu le Holstein et le Slesvig ; il a vendu Saint-Thomas et les Antilles danoises. Mais il possède encore, avec le Groënland, l’Islande et les Feroë, les terres les plus antiques, les plus mystérieuses, les plus impénétrables du monde, berceaux de sa langue et de son histoire, premiers anneaux d’une chaîne rompue qui le rattachent aux origines de sa légende héroïque, témoins et satellites persistants d’une grandeur évanouie, dont ils gardent le souvenir. Il n’a cessé de prouver, dans le commencement de ce siècle, que la séve du génie national n’est pas tarie, et que le sang généreux des ancêtres n’a point dégénéré dans ses veines.

Mais depuis quelques années, à mesure que s’affaiblit le souvenir du grand désastre national, la discorde se glisse dans cette petite nation que le patriotisme avait réunie tout entière en un sentiment commun de colère et de douleur. Les questions politiques et sociales divisent de plus en plus les esprits. La Chambre basse (le Folkething), peuplée presque exclusivement, par le suffrage universel, de petits paysans et de maîtres d’école, s’est mise en hostilité déclarée avec la Chambre haute et vise à accaparer le gouvernement. Elle n’a point hésité, dans sa dernière session, à refuser le vote du budget. La bataille s’est ardemment engagée entre les partis extrêmes. Les Français, qui aiment le Danemark, ont recueilli avec tristesse l’écho de ces agitations stériles. Plus une nation est petite et faible, plus elle a besoin de concorde : elle ne saurait vivre que par la sagesse et l’union. Le Danemark a sa crise intérieure, qui pourrait devenir plus redoutable que celle dont il est sorti, il y a treize ans, en laissant trois de ses membres sur le champ de bataille. Il avait alors resserré ses tronçons mutilés autour du drapeau national, pareil au régiment dont la mitraille ennemie vient d’éclaircir les rangs. Puisse-t-il ne pas oublier cet exemple qu’il s’est donné à lui-même, et, élevant avec sérénité son âme au-dessus de sa fortune, se consoler d’une décadence purement matérielle par ses progrès intellectuels et moraux, préparer l’inévitable, mais tardive revanche de la justice, par le culte des traditions nationales et la sage pratique de ses libertés, guérir enfin les blessures de la guerre par le calme d’une paix bienfaisante et féconde ! C’est le vœu d’un ami qui l’a vu de près dans ses jours de deuil, et qui s’attriste de ne pouvoir plus suivre, à travers les convulsions de sa fièvre politique, les progrès de sa convalescence.