UNE EXCURSION EN SUÈDE

En lisant le nom de la Suède en tête de ces pages, le lecteur indulgent me fera la grâce de ne pas s’attendre à une description complète de ce vaste pays qui va se perdre jusqu’aux confins de l’océan Glacial, par 69° de latitude nord. Je n’ai point dépassé la région des chemins de fer, et n’ai vu de la Suède que ce qu’on en peut voir en une excursion d’une quinzaine de jours, dont le but principal et presque unique était la visite de Stockholm. Mais du moins, j’ai reçu et remporté de cette courte visite une impression vive et nette, et, sans vouloir m’élever à des considérations générales qui déborderaient le cadre de ce simple récit de voyage, je ne dirai que ce que j’ai vu et observé par moi-même.

I
ENTRÉE EN SUÈDE. — MALMOË ET LA SCANIE. — LUND ET LA LÉGENDE DE SAINT LAURENT.

Nous nous embarquâmes à Copenhague à neuf heures du matin pour faire voile vers la Suède. C’était un dimanche ; le bateau débordait de passagers. Une troupe de pauvres musiciens danois était montée avec nous, et, pendant toute la traversée, resta sur le pont, soufflant dans ses instruments de cuivre les mélancoliques mélodies du Nord.

La traversée de Copenhague à Malmoë dure moins de deux heures, et cependant on se trouve en pleine mer durant une heure au moins, sans rien voir autre chose que l’immobile azur des cieux reflété dans le mobile azur des flots. Mais peu à peu, sur la ligne où ces deux océans se rejoignent à l’horizon, monte une apparition confuse. Les côtes de Suède émergent du milieu des vagues ; on voit se dessiner d’abord une grosse tour carrée, puis un dôme, qui signalent au loin la gare et l’église de Malmoë. Une demi-heure après, nous débarquons sur une vaste jetée. Il nous reste, avant le départ du chemin de fer, le temps nécessaire pour parcourir la ville.

Je me suis promené au hasard à travers cette capitale de la Scanie, d’une antiquité respectable, mais d’une médiocre étendue. Les maisons basses, couvertes de tuiles vernies que fait reluire le soleil d’août, sont illustrées d’arabesques qui se déroulent en frises, d’écrans de paille, de stores à images ou à bandes bleues. Sur la grande place s’élève un hôtel de ville du seizième siècle, qui disparaît tout entier sous une carapace d’échafaudages. C’est là, dans la grande salle qui porte son nom, que se réunissait jadis l’ordre de Canut, placé si haut dans l’opinion et dans la loi elle-même que chacun de ses membres valait six témoins devant les tribunaux. L’ordre de Canut est aujourd’hui une société de danse. O vicissitudes des choses et décadence de la gloire ! Il ne tiendrait qu’à moi de présenter cette transformation comme un signe des temps.

Lorsqu’on aura visité encore l’église Saint-Pierre, bâtie en briques dans le style gothique du quatorzième siècle, et qui mérite l’attention, sinon l’admiration du voyageur ; puis, si l’on veut pousser la conscience jusqu’au bout, le vieux château, devenu caserne et prison, où fut enfermé Bothwel, on pourra quitter Malmoë sans retourner la tête.

Malmoë, ruinée par une peste meurtrière, par la décadence de la pêche du hareng et par le traité de Roëskilde, qui l’enlevait au Danemark, comptait à peine 200 habitants à la fin du dix-septième siècle. Je lis dans une grande Géographie illustrée, où l’on s’est borné à réimprimer Malte-Brun, que sa population dépasse maintenant 7,000 âmes ; elle les dépasse, en effet, puisqu’elle est de plus du triple. Voilà des lecteurs bien instruits ! L’éditeur n’a pas réfléchi que Malte-Brun écrivait dans les premières années de ce siècle, et qu’en soixante ans, avec l’impulsion donnée à Malmoë par la création de son port et le mouvement rapide de la population en Suède, ces 7,000 âmes avaient eu tout le temps de croître et de se multiplier.

Le train express qui se rend à Stockholm marche avec un flegme tout septentrional. Il couche en route, comme les pataches de temps héroïques, et, bien qu’on ait pris au départ son billet pour la capitale de la Suède, il faut absolument passer la nuit dans la petite ville de Jonkoping. Les chemins de fer sont encore une nouveauté dans ce pays. Le trajet de Malmoë à Lund, que nous parcourons tout d’abord, n’a été inauguré qu’en 1856, et c’était le premier tronçon livré à la circulation publique. En 1862 seulement, la voie ferrée est parvenue à Stockholm : il faut pardonner à cet enfant en bas âge un peu de lenteur et d’hésitation dans sa marche.

C’est quelque chose de charmant que cette première partie du voyage. On traverse une campagne d’une délicieuse variété d’aspects, d’un caractère très-pittoresque, sans avoir rien pourtant de cette physionomie sauvage et grandiose qu’une imagination vive s’attend à trouver dès le premier pas sur la vieille terre scandinave. Les bois, où domine le sapin ; les canaux, les étangs ou les petits lacs encadrés dans un cercle de vigoureuse verdure, défilent tour à tour sous nos yeux et se succèdent comme les tableaux d’un panorama mouvant. Çà et là, sur le bord de la voie, se dressent des blocs granitiques, pareils à ceux de la forêt de Fontainebleau. L’œil ne se lasse pas de savourer ce paysage aux ondulations douces, mystérieux, paisible et recueilli, si je puis ainsi dire, comme la nature du Nord, et pourtant baigné de teintes lumineuses et chaudes par un soleil du Midi.

Des signes irrécusables annoncent que cette partie du pays est habitée par une population industrieuse et active. De nombreuses maisons apparaissent sur la lisière des forêts, au penchant des collines ou sur le bord des cours d’eau : toutes sont en bois, d’une propreté presque coquette, avec la bordure légère qui court le long de leur toiture, et l’encadrement blanc des portes et des fenêtres éclatant sur le fond brun des parois. Les stations surtout, bâties uniformément sur le type dont on a vu à l’Exposition universelle de 1867, dans les quartiers russe et suédois, des exemplaires un peu enjolivés, forment pour la plupart autant de jolis chalets, peints en rouge et recouverts de gazon, qui se marient admirablement au paysage.

Nous sommes en plein cœur de la Scanie, c’est-à-dire de la province la plus riche et la plus fertile de Suède. L’agriculture y fleurit, et les produits du sol peuvent rivaliser presque avec ceux de nos provinces septentrionales. Par ses vastes plaines, ses beaux champs de blé, ses fermes, ses églises, ses châteaux, la Scanie ressemble fort, avec un caractère plus vigoureux et accentué, à ces campagnes du Seeland, que nous avons vues de l’autre côté du Sund. Ce sont bien là les deux faces, diverses et semblables à la fois, d’une même contrée, disjointe jadis par un cataclysme de la nature ou par la lente trouée de la mer.

Mais à mesure qu’on monte vers le nord, l’aspect se modifie. Ce pays, qui se développe en hauteur sur une étendue de 1,550 kilomètres, presque double de celle de la France, comprend en quelque sorte toutes les variétés de sol et d’aspect, comme de climat. Déjà, en sortant de la Scanie pour pénétrer sur le territoire de l’ancienne province de Smaland, on s’aperçoit d’un changement de paysage, dans la physionomie des maisons et dans l’aspect même des habitants.

Une demi-heure à peine après notre départ, nous apercevons, sur la droite, les deux tours carrées qui désignent aux regards la vieille et célèbre église byzantine de la ville de Lund, aujourd’hui bien déchue de sa gloire, s’il faut en croire le proverbe qui assure qu’à la naissance du Christ Lund était déjà une cité florissante. Mais si dégénérée qu’elle soit, cette toute petite ville se recommande toujours au voyageur par son église, son académie et le souvenir du grand poëte Tegner, dont elle se glorifie d’avoir été le berceau.

Comme la cathédrale de Cologne, comme le Dôme d’Aix-la-Chapelle, comme Notre-Dame de Paris et toutes les vieilles basiliques, l’église de Lund a sa légende, et celle-là a bien gardé le caractère scandinave sous la physionomie chrétienne. Un pasteur, qui professe la théologie à l’Université de Lund me l’a contée de point en point dans le wagon.

Vous saurez donc qu’autrefois le géant Jätten Finn s’en vint trouver le grand saint Laurent.

« Grand saint Laurent, lui dit-il, je m’offre à te bâtir la plus belle église du monde, à une seule condition.

— Parle, géant, répondit le saint.

— Quand la cathédrale sera finie, si tu es parvenu à savoir mon nom, tu ne me devras rien ; sinon, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras, à ton choix, le soleil et la lune, ou bien les deux yeux de ta tête.

— Soit ! fit saint Laurent, qui crut avoir son église pour rien.

Je ne sais si ce géant était le diable déguisé, comme il est d’usage dans les légendes : mon professeur n’a pu m’éclairer sur ce point délicat. Quoi qu’il en soit, saint Laurent signa un papier au géant, avec cette confiance imperturbable qui ferait en pareil cas taxer les saints de présomption s’ils ne comptaient sur le secours de Dieu et s’il n’était de règle que l’esprit de ruse et de malice soit infailliblement joué comme un innocent par les clercs qu’il aide à bâtir des cathédrales.

Les murs s’élevèrent bien vite. Le géant remuait les pierres comme des grains de sable ; saint Laurent venait le regarder avec admiration et s’applaudissait de son marché, en se disant qu’on viendrait du bout du monde pour voir une si belle église. De temps à autre, le géant s’arrêtait et, souriant d’un air narquois, il demandait au saint :

— Eh bien ! grand saint Laurent, sais-tu mon nom ?

— Pas encore, répondait saint Laurent, qui ne se pressait pas, persuadé qu’il serait très-facile d’apprendre le nom d’un géant pareil.

Cependant, lorsqu’il vit la rapidité avec laquelle l’église marchait à son achèvement, il se dit qu’il était temps de se mettre en quête. Il interrogea d’abord tous les paysans qui passaient, tous les moines et tous les curieux qui venaient regarder l’église : aucun ne connaissait le géant. Il interrogea ensuite son patron, puis son ange gardien, puis tous les anges et tous les saints du paradis : personne n’avait jamais entendu parler du géant. Alors il prit à saint Laurent une peur terrible et une tristesse mortelle, et comme il savait bien qu’il ne pourrait pas donner le soleil et la lune au géant, il pleurait d’avance la perte de ses deux yeux. Ah ! comme saint Laurent se repentait alors d’avoir signé si vite !

— Eh bien ? lui cria de nouveau le géant, qui était en train d’arrondir la voûte.

— Pas encore, fit saint Laurent d’un ton piteux.

— Je crois qu’il serait temps de préparer la lune et le soleil, reprit le géant, tandis que le saint homme s’éloignait navré de douleur.

Saint Laurent se promena jusqu’au soir, tout rêveur, à travers la campagne. Chemin faisant, il questionnait les oiseaux, les ours et les chevreuils ; les oiseaux, les ours et les chevreuils connaissaient le bon saint, mais ils ne connaissaient pas le géant. Il alla bien loin de la sorte et se trouva, vers la nuit tombante, dans un pays qu’il n’avait jamais vu. Comme il pressait le pas pour rentrer, il aperçut une maison, et devant cette maison il y avait une femme tenant dans ses bras un enfant qui pleurait :

— Tais-toi, disait la mère à son fils pour le consoler, ton père Jätten Finn va rentrer, et si tu es sage, il t’apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.

Nous n’avons pas besoin de dire avec quelle joie notre saint revint chez lui. Le géant mettait la première main à la toiture, et dès qu’il le vit apparaître, il ne manqua pas de lui rappeler sa promesse.

— C’est bien, Jätten Finn, répondit saint Laurent, mais attendons que l’église soit terminée.

A ces mots, le géant poussa un grand cri, et, se précipitant dans les catacombes de l’église avec sa femme et son fils, il saisit dans ses bras un pilier pour renverser le monument, comme avait fait Samson chez les Philistins, mais à l’instant même tous trois furent changés en pierre par saint Laurent.

Si vous doutez de cette histoire, allez à Lund, descendez dans la curieuse église souterraine, vaste crypte aux voûtes écrasées et aux colonnes massives, qui fut un des derniers asiles du catholicisme expirant en Suède, et vous y verrez les corps pétrifiés du géant, de sa femme et de son enfant, encore enlacés aux lourds piliers qu’ils voulaient renverser.

II
JONKOPING. — LE LAC WETTER. — LA TRAVERSÉE DU SMALAND. — CHEMINS DE FER ET BUFFETS SUÉDOIS.

Les stations qui suivent Lund n’offrent par elles-mêmes aucun intérêt particulier ; mais une tradition guerrière, qui semble empruntée à l’histoire des Amazones, attend le voyageur entre Alfvesta et Moheda, et je n’ai point manqué de la cueillir au passage. Par delà le petit lac de Dan, mon voisin suédois m’a montré à l’horizon lointain le village de Warend, que j’ai fait semblant d’apercevoir pour ne pas le désobliger. C’est là qu’une troupe de Suédoises, guidée par l’héroïne Blenda, sauva la patrie en exterminant dans un festin l’armée ennemie, qui avait profité pour envahir la contrée de l’absence des hommes, partis tous en guerre contre les Danois. Par une ruse que purifie l’intention patriotique et qui rappelle celles de Judith et de Sisara, elles avaient pris au préalable la précaution d’enivrer l’ennemi, à qui leur accueil avait enlevé toute défiance. En récompense, le beau sexe de Warend fut doté de priviléges destinés à perpétuer chez les générations futures le souvenir de son héroïsme.

Nous arrivons vers dix heures du soir à Jonkoping, dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu prononcer le nom ; je crois pouvoir risquer cette confession sans me déshonorer aux yeux de mes concitoyens.

Jonkoping, située à l’extrémité méridionale du lac Wetter, est une ville industrieuse et commerçante, à laquelle sa position centrale assure une importance particulière, et que les chemins de fer et les bateaux à vapeur mettent en communication directe avec les autres parties du pays. Incendiée à trois reprises, elle a chaque fois profité de ces désastres pour se rajeunir, et s’est relevée plus belle de ses ruines. Elle passe pour une des villes les mieux bâties du royaume, et cette réputation n’est point usurpée, autant que j’en puis juger par le peu que j’en ai vu, au clair de lune et aux lueurs incertaines de l’aube naissante. Mais elle compte à peine dix à douze mille habitants, et ce chiffre, qui suffit à lui assurer le septième ou le huitième rang, immédiatement après Carlskrona et Upsal, sur la courte liste des cités suédoises, n’est pas de nature, j’en conviens, à lui mériter beaucoup d’attention en un pays comme le nôtre, habitué à ne tenir compte que du nombre et à mesurer son estime à l’importance matérielle de l’objet qui la sollicite.

Nul n’ignore d’ailleurs que la Suède est un des pays les moins peuplés de l’Europe, relativement à l’étendue de son territoire ; mais la rapide progression qu’elle suit, et qui en un demi-siècle a presque doublé sa population, diminue chaque jour la distance qui lui reste à franchir pour se rapprocher sur ce point des pays plus favorisés par la nature.

Les hôtes auxquels on nous avait recommandés nous attendaient à la gare de Jonkoping pour nous conduire à une fête, qui se donnait sur la grande place de la ville. Nous montâmes en voiture, et au bout de quelques minutes, nous débouchions aux abords d’une place brillamment illuminée. Nous laissâmes nos bagages, à la grâce de Dieu, dans les calèches ou sur les bancs voisins, et nous marchâmes vers la fête. Une grande partie de la population était groupée sur la place ; les autorités et les personnes de marque se tenaient sous le portique d’un monument que j’ai pris pour l’hôtel de ville. Au centre se dressait une longue table, où des sommeliers empressés versaient à pleins verres cet excellent punch national qui joue un rôle si actif dans toutes les réunions des habitants du pays, et autour de la table étincelait une mer de casquettes blanches, dont chaque flot était piqué d’une lueur fauve par les feux du gaz : c’était la société philharmonique des étudiants d’Upsal, qui se trouvait à Jonkoping par suite de je ne sais plus quelles circonstances, et qui donnait à la ville, en passant, un concert composé de mélodies nationales.

Rangés autour de la table, nous trinquâmes d’abord, à la mode suédoise, en heurtant le verre, puis en l’élevant d’un mouvement onduleux à la hauteur de l’œil, en le vidant d’un trait et en le renversant dans la paume de la main. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller en Suède !… Puis on nous conduisit sous le vestibule de l’hôtel de ville, et le concert commença par le chant national de la Suède :

« O vieux Nord, tu es grand comme tes montagnes, dont tu as la fraîcheur ! Tu rayonnes dans ta splendeur calme et sereine. Je te salue, ô le plus beau pays de la terre, toi, ton soleil et tes prés verdoyants !

« Plein des souvenir de ton ancienne gloire, aux jours où ton nom, partout célébré, vola d’un bout du monde à l’autre, je sais, ô ma patrie, que tu es et que tu seras toujours la même ! Oui, je vivrai et je mourrai dans le Nord ! »

La mélodie, grave et profonde, débute avec une lenteur majestueuse, et semble expirer par degrés dans un murmure mélancolique et mystérieux, comme le bruit lointain des flots sur la plage.

Les étudiants exécutèrent encore divers morceaux populaires, avec un talent consommé et ce sens musical qui semble inné chez les Suédois. Si le Danemark produit peu de belles voix et de grands chanteurs, la Suède, par contre, est la patrie de Jenny Lind et de mademoiselle Nilsson : elle a bien changé depuis le temps où ses lois chassaient les musiciens du royaume et permettaient, en certains cas, de les tuer comme des bêtes inutiles ou malfaisantes.

Nous avions été accueillis par les auditeurs pressés autour de nous avec cette courtoisie hospitalière et cette affabilité qui semblent naturelles aux peuples du Nord. L’un de nos plus aimables introducteurs me présenta une jeune personne habillée à la mode parisienne, mais dont les cheveux blonds, la peau blanche et les grands yeux bleus, limpides et rêveurs, trahissaient l’origine scandinave : c’était sa fille, fiancée du jour même. Les fiançailles se font en Suède avec beaucoup plus de solennité que chez nous, et constituent une cérémonie presque aussi sacrée que celle du mariage. Les coutumes varient suivant les provinces ; dans quelques-unes, dit M. Marmier en ses Lettres sur le Nord, lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l’un à l’autre avec la corde des cloches, et on croit rendre ainsi l’amour inaltérable et les serments indissolubles. Je brûlais de demander à la jeune Suédoise si cette superstition poétique florissait à Jonkoping, mais le bracelet et l’anneau des fiançailles qui brillaient à sa main démontraient suffisamment qu’on y fait usage, au moins dans la classe riche, de liens plus civilisés.

« Eh bien ! Monsieur, fit-elle, comment trouvez-vous la Suède et la ville de Jonkoping ?

— Le peu que j’en ai vu, Mademoiselle, me charme et me met fort en appétit du reste.

— Vous commencez donc à croire qu’on a tort, en France, de nous confondre avec les Lapons !

— Oh ! Mademoiselle, je vous proteste…

— Ne jurez pas, Monsieur. J’ai habité Paris, l’an dernier, rue Balzac, dans un quartier qui ne passe pas pour le plus ignorant de votre capitale, et je n’oublierai jamais la stupéfaction des quelques personnes avec qui j’ai causé, en apprenant ma patrie et en voyant que je ressemblais à peu près à tout le monde. Plusieurs m’ont avoué par la suite que, dans leur idée, les Suédoises s’habillaient de peaux d’ours, mangeaient du poisson cru, portaient un anneau dans le nez et se parfumaient la chevelure avec de l’huile de baleine. Beaucoup prenaient la Suède pour un pays perdu par delà le Groënland et le Spitzberg, et enseveli toute l’année sous les glaces polaires. Les plus instruites et les plus polies se bornaient à me dire dans l’intimité, sur un ton de commisération bienveillante : « Eh ! mon Dieu, Mademoiselle, comment une personne telle que vous peut-elle demeurer dans un pays pareil ? Vous devez y périr d’ennui… Quelles fonctions monsieur votre père remplit-il à Stockholm ? » Et lorsqu’elles apprenaient que je n’étais point la fille d’un haut fonctionnaire de Stockholm, mais d’un simple bourgeois de Jonkoping, d’un commerçant, leur surprise redoublait. Une Suédoise en robe de soie, parlant français, ayant lu Racine et Boileau, et sachant les Méditations de Lamartine à peu près par cœur, cela confondait leur imagination.

— Mademoiselle, permettez-moi de vous dire qu’il serait injuste de juger sur cet échantillon l’instruction de nos Parisiennes. Vous avez vraiment joué de malheur, et je vous assure qu’il ne manque pas à Paris de salons où la présence d’une Suédoise civilisée n’eût excité aucun étonnement, ni de femmes du monde qui ont entendu parler de la Suède dans leurs classes et qui s’en souviennent. Aujourd’hui surtout, depuis mademoiselle Nilsson, j’aime à croire que la rue Balzac elle-même commence à se douter que tous les Suédois ne sont pas anthropophages. Cependant, la vérité me force à confesser que le peuple français, qui est, vous ne l’ignorez pas, Mademoiselle, le peuple le plus spirituel de la terre, n’en est peut-être pas le plus instruit. Il voyage peu. En fait de géographie, il connaît à peine celle de son pays ; en fait de langue, il croit que la sienne suffit, qu’elle a droit de cité et de primauté partout, et il s’impatiente ou s’indigne, lorsqu’il interroge en français, dans les rues de Saint-Pétersbourg, un paysan russe qui ne le comprend pas ; en fait de mœurs, il n’en admet point d’autres que celles au milieu desquelles il a toujours vécu. Il n’y a qu’une France… Il n’y a qu’un Paris… Il n’y a qu’un peuple… du moins on nous l’a dit longtemps. Balzac, dont vous habitiez la rue, Mademoiselle, a mis de même en circulation cet axiome impertinent dont notre fatuité s’accommoderait volontiers, qu’il n’y a qu’une femme au monde : la Parisienne. Je vous proteste que je n’en crois rien.

— Vous êtes bien bon, Monsieur, fit-elle en souriant.

— Les courtisans de Louis XIV renfermaient la France dans Versailles ; le Parisien pur sang renferme l’univers dans Paris : il croit que sa fenêtre ouvre sur l’infini et qu’il n’existe rien en dehors des boulevards. Le théâtre des Variétés et le bois de Boulogne marquent pour lui les bornes du monde. Aussi est-il tout surpris, de très-bonne foi, lorsqu’il rencontre, au delà de ces frontières, quelque chose ou quelqu’un qui peut rivaliser avec ce qu’il a été habitué à considérer comme hors de toute comparaison, et c’est sur un ton de conviction parfaite qu’il s’écrie : « Comment peut-on être Suédoise ? » à la façon des grandes dames du temps de Montesquieu, qui se demandaient l’une à l’autre : « Comment peut-on être Persan ? »

— Je suis assez française pour comprendre cela, Monsieur.

— Ce qui prouve, Mademoiselle, que vous l’êtes plus que bien des Parisiennes de ma connaissance.

— Mais il me semble que tout ceci part d’un bon naturel et a son côté excellent. Heureux ceux qui ont conservé la faculté de l’admiration !

— Oui, pourvu qu’ils ne l’exercent pas vis-à-vis d’eux-mêmes ! Seulement, quand cette faculté, au lieu d’être fondée sur le sens du respect, ne repose que sur l’instinct de la vanité, et s’accorde à merveille avec l’esprit de dénigrement et même de destruction, qu’en faut-il croire et qu’en faut-il dire ? Mais, bon Dieu, Mademoiselle, nous voici bien loin de notre point de départ ! Je crois que j’allais philosopher, et je vous demande pardon de mon pédantisme.

— Nullement, Monsieur, j’aime beaucoup la philosophie.

— Ah ! pour le coup, voici qui n’est plus parisien, — ou du moins, qui n’est plus parisienne !

Mais le concert était fini. Je pris respectueusement congé de mon interlocutrice, et nous regagnâmes les voitures. Elles étaient restées seules, à cinquante pas, en l’absence des cochers, qui n’avaient pu résister à l’envie d’aller entendre les chanteurs, et nos valises nous attendaient, sous la garde invisible, mais toujours présente, de cette honnêteté septentrionale qu’on ne vante pas à tort. « Il y a peu de pays, dit Ampère, où l’on puisse se confier à la probité des classes inférieures autant qu’en Scandinavie. » Et, à l’appui de cette remarque, il raconte que, voyageant de poste en poste sur les charrettes suédoises, il tirait de sa poche, à chaque relais, le paquet de papier-monnaie qui contenait toute sa fortune. « On prenait, on changeait, on remettait, tout à fait à discrétion. Je laissais faire, n’ayant pas d’opinion sur la valeur de ces chiffons. Ce qui restait, je le remettais dans mon portefeuille. Je me suis informé de ce que j’avais dû payer : on ne m’avait pas fait tort d’un schelling[22]. »

[22] Le schelling suédois vaut moins d’un sou.

A minuit, nous étions à l’hôtel. Il est vaste et tenu avec luxe ; le portier parle français comme le propriétaire, si bien qu’en descendant de voiture, nous pourrions presque nous croire à l’hôtel du Louvre. Mais le lendemain, au moment de notre départ, le propriétaire et le portier sont couchés, et il nous est impossible de faire comprendre aux gens de service que nous désirons une tasse de café au lait avant de monter en wagon. J’exécute à diverses reprises, à travers la dédale des couloirs, des cours et des escaliers, d’infructueuses expéditions à la recherche de la salle à manger, suivi par le regard inquiet des garçons, qui jugent à propos d’aller réveiller le portier.

Celui-ci accourt juste au moment où nous n’avons plus que le nombre de minutes nécessaire pour arriver à la gare, et il s’arrache les cheveux de désespoir en apprenant que la France part à jeun.

Nous montons en wagon un peu avant sept heures du matin, pour arriver à Stockholm vers dix heures du soir. On longe d’abord le grand lac Wetter, aux rapides courants, aux tourbillons impétueux, aux tempêtes soudaines et terribles. Ses belles eaux vertes, claires et limpides comme l’émeraude, les brusques mouvements d’ondulation et de dépression qu’il subit chaque jour, comme s’il s’engouffrait tout à coup dans un abîme, ou si une force irrésistible l’aspirait et le rejetait tour à tour, les mirages fréquents qui se jouent à la surface de ses flots, font du lac Wetter un des plus curieux du monde, et le rendent aussi digne des études de la science que des traditions du roman et de la poésie. Parfois, en hiver, il lui arrive de briser, d’un violent soubresaut, la couche de glace sous laquelle il était tout entier captif. Le Wetter s’appuie sur quatre provinces, il est parsemé d’une foule de petites îles, absorbe quatre-vingt-dix cours d’eau, et s’écoule par une rivière, ou plutôt par un torrent, dans le golfe de Bothnie.

Longtemps l’immense nappe verdâtre, qui se développe sur une étendue de plus de trente lieues, nous escorte et prête au paysage un peu monotone le charme de ses flots. Mais, dès qu’on l’a dépassé, la contrée qu’on traverse apparaît dans sa nudité triste et morne. L’aspect a bien changé depuis la veille. Autant la Scanie, que nous franchissions hier, est une province riche, fertile et plaisante à l’œil, autant le Smaland est pauvre, terne et désolé. Des terrains plats, semés de maigres sapins, des champs de bruyères, de loin en loin quelque cabane chétive, c’est tout, ou à peu près. Chaque province de Suède a sa physionomie propre : de l’une à l’autre, les aspects varient si profondément quelquefois qu’on pourrait se croire transporté dans une autre partie de l’Europe.

Un ennui lourd, écrasant, se dégage de cette triste et aride nature. La route s’allonge, interminable ; on se dit avec désespoir qu’on n’arrivera jamais, et l’on essaye de dormir pour dérober quelques moments à la fastidieuse obsession du tableau. La seule diversion qui se présente pendant ces sept à huit heures d’une désespérante monotonie, c’est le buffet. La vaste table est toute garnie d’avance de ses munitions : le knäckebrod, c’est-à-dire ce pain de seigle ou de froment à tranches minces, sèches, dures et croquant sous la dent, comme une galette âgée de quinze jours ; les petits gâteaux, le potage, les sandwichs aux sardines, les viandes froides, les sauces au sucre, les hors-d’œuvre et les desserts, tout cela attend pêle-mêle le terrible assaut de cent voyageurs lancés pour dix minutes à travers la salle à manger. En entrant, chacun se munit d’une assiette, sur laquelle il entasse à son gré ce qui lui convient, et se retire en un coin, où il mange debout, ou bien sur l’une des petites tables dressées dans les angles de la salle. On voit des convives pressés et plus soucieux de satisfaire leur appétit que d’observer les harmonies d’un repas classique, piquer au hasard dans tous les plats qu’ils rencontrent, au risque des accouplements les plus étranges, et dévorer les gâteaux avec le potage et le poisson avec le poulet. Cinq minutes après l’invasion des voyageurs, le champ de bataille est jonché de débris informes, et la table ne présente plus que le spectacle sans nom d’une ville prise d’assaut et livrée au pillage des soldats.

Ce n’est point un repas qu’on fait dans les buffets suédois, c’est une ripaille. Le prix ne dépasse pas un rixdaler (environ 1 fr. 40), autant qu’il m’en souvienne ; seulement, les sybarites qui désirent arroser leurs sandwichs aux sardines d’un verre de bière nationale ou de toute autre boisson, vont se faire servir au comptoir. Ce supplément léger se prend en général à la suite du repas ; j’ai souvent admiré la faculté des Suédois de manger sans boire, en admirant aussi la façon dont ils s’en dédommagent ensuite. Si j’en jugeais par mon expérience personnelle, je serais porté à croire que, dans ces dîners où une horde d’affamés mènent dix plats de front, sans en achever aucun, comme s’ils craignaient d’être devancés par un voisin plus expéditif, il doit souvent arriver qu’on ne mange pas pour la moitié d’un rixdaler, mais qu’on gâche pour le double.

Entre deux et trois heures de l’après-midi, aux environs de Cathrineholm, le pittoresque, si longtemps éclipsé, commence enfin à reparaître, et va s’accentuant de plus en plus, à mesure qu’on approche de Stockholm. Les rochers, les petits lacs, les étangs encadrés par les bois, se multiplient autour de la voie ferrée et consolent un peu nos regards attristés par les longs steppes que nous avons parcourus le matin. Les traits caractéristiques du paysage suédois sont les forêts de sapins, de chênes ou de hêtres, les collines, et les eaux innombrables distribuées en rivières, en lacs ou en canaux. Les montagnes qui forment comme la grande épine dorsale à laquelle viennent s’appuyer les deux royaumes unis, donnent naissance à de nombreux et considérables cours d’eau, dont la marche vers la mer est des plus accidentées. Examinez la carte de la Suède : c’est une véritable guipure de lacs.

Ces cours d’eau et ces forêts sont la fortune en même temps que l’ornement de la contrée. Il n’est pas un pays en Europe dont la surface boisée soit relativement aussi considérable, puisque celle de la Suède occupe plus de la moitié de sa superficie totale. Longtemps négligée ou gaspillée, cette source intarissable de richesse nationale est aujourd’hui protégée par des lois salutaires, surtout dans les vastes régions forestières du Norrland, où le pin, le bouleau, l’osier, le tremble, le saule et le sorbier remplacent le chêne et le hêtre des provinces méridionales, et que peuplent, en compagnie des loups-cerviers et des ours, l’hermine et la martre, ces hôtes frileux du pôle.

Les pêcheurs ne sont pas moins heureusement partagés que les chasseurs en Suède, grâce aux milliers de lacs et à l’immense étendue des côtes. Sans doute, les grands jours de la pêche sont passés ; j’ai traversé le Sund sans ramasser les poissons à la main et sans que le bateau fût obligé, comme au temps de Saxo le Grammairien, de se frayer laborieusement un passage à travers les couches compactes des harengs ; mais le saumon du Cattégat, la morue, le homard, le maquereau et l’huître, gardent encore de quoi consoler les pêcheurs d’une décadence qui n’est que momentanée peut-être, et dont la pisciculture se vante d’arrêter bientôt les progrès.

Si l’on joint aux eaux et aux forêts les mines de fer, de cuivre, de plomb, de charbon de terre, etc., on aura à peu près le total des richesses naturelles du pays. Elles sont loin d’être exploitées encore avec une activité et une industrie suffisantes. Un jour viendra, sans doute, où la Suède, plus peuplée, mieux connue, rapprochée du reste de l’Europe, pénétrée et animée jusqu’en ses déserts par les voies ferrées, saura tirer plus largement parti de ses trésors.

III
STOCKHOLM
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL. — PROMENADE A TRAVERS LA VILLE.

A six heures du soir, on entrait en gare de Stockholm.

Si jamais un de mes lecteurs va à Stockholm, je lui conseille de se faire conduire, avant même de gagner l’hôtel, au sommet du Mose-Backe, qui avoisine la gare, et d’où il pourra, d’un coup d’œil, embrasser l’ensemble et les détails de la ville, admirer la beauté singulière de sa position et s’en graver la topographie dans la tête.

Stockholm est bâtie sur sept îles et sur deux presqu’îles ; elle s’appuie à gauche sur le lac Mälar, à droite sur la Baltique. Du haut de la colline, toute la ville apparaît, disséminée sur les rives du golfe par où le lac se décharge dans la mer, avec ses deux vastes faubourgs, ses grappes de maisons rouges semées sur les îles, que réunissent entre elles et que relient à la ville des ponts de bois et de pierre ; étagée çà et là sur les rocs arides et les coteaux verdoyants que la nature a disposés autour d’elle pour l’harmonie du spectacle et le plaisir des yeux, et qui se marient à souhait aux pittoresques échancrures du lac ; sillonnée de canaux qui sont des bras de mer, et étalant de tous côtés ses forêts de sapins et de clochers, de dômes et de mâts. Au milieu du bras de mer qui la divise en deux parties égales, s’étend une grande île, le berceau et la cité de Stockholm. Partout, aussi loin que le regard peut s’étendre — et rien ne vient gêner son essor — partout, non-seulement autour de la ville, mais sur ses places et entre ses maisons, des coteaux et des vallons, des golfes et des promontoires, et pour fond continu au tableau, l’immense nappe aquatique, s’effilant en mille rameaux ténus, comme pour l’enlacer tout entière d’un inextricable réseau mobile et vivant, pareil aux veines qui portent le sang jusqu’aux extrémités du corps humain.

Stockholm semble occuper le centre d’un vaste jardin, mais d’un jardin romantique, dessiné par un architecte-paysagiste imbu de la lecture des poëtes scandinaves. Ses grands parcs, peuplés de châteaux, de maisons de plaisance et de cabarets, lui forment une ceinture qui semble se renouer à travers les flots. Les noires cheminées des bateaux à vapeur ont l’air de sortir des toits et confondent leur fumée avec celle des foyers ; les navires à trois mâts apparaissent dans ses rues, mêlant les oriflammes de tous les pays du monde à la voile blanche des barques-omnibus.

L’hôtel Rydberg, où l’on m’a conduit, est tenu par un Français qui a conquis tous ses grades dans la cuisine de l’empereur de Russie. Le touriste le plus difficile et le gourmet le plus blasé peuvent descendre sans crainte dans ce caravansérail modèle, digne par son apparence monumentale, par son organisation, par ses prix, par ses caves et par l’habileté culinaire de son chef, de tous les respects du monde civilisé. L’hôtel est situé au cœur de la ville, sur la place de Gustave-Adolphe. Des fenêtres de mon appartement, j’aperçois sous mes yeux la statue en bronze de ce roi, modelée par le sculpteur français Larchevêque, qui passa seize ans de sa vie à Stockholm ; à droite et à gauche, deux édifices absolument semblables, dont l’un est le palais du prince héritier et l’autre le théâtre royal ; devant moi, le large pont du Nord (Norrbro), jeté, pour ainsi dire, au confluent du lac Mälar dans la Baltique, bordé d’un côté par d’élégants magasins sur une moitié de son parcours, de l’autre par un terre-plein converti en jardin et en café ; au fond, la masse imposante et majestueuse du château royal.

Je descends seul et me promène d’abord au hasard à travers les rues, pour prendre une idée ou plutôt une impression générale et sommaire de la ville. En tournant à gauche, je rencontre à vingt pas l’église de Jacob (Jakobs Kirkan), où reposent les cendres du grand maréchal Horn, le bras droit de Gustave-Adolphe, et du poëte-critique Kellgren, dont le théâtre royal joue encore les opéras. Puis on débouche presque aussitôt sur la vaste place de Charles XIII, où se dresse, entre quatre lions, chefs-d’œuvre de Fogelberg, la très-médiocre statue élevée par Bernadotte à la mémoire de son père adoptif. La place de Charles XIII est bordée à l’est d’édifices d’une architecture élégante. En suivant une ruelle qui n’a l’air de mener nulle part, j’arrive à un petit jardin aux maigres ombrages : c’est le parc de Berzélius, que décore (trop peu) la statue de l’illustre chimiste.

Je redescends, toujours au hasard, et me trouve, après un demi-quart d’heure de marche, en face d’un beau monument, qui a tout à fait grand air. L’inscription du frontispice — National museum — m’épargne les frais d’une conjecture. Nous y reviendrons, mais pour le moment je n’entre nulle part et ne fais que passer.

A l’extrémité du Musée national s’ouvre un beau pont en fer, par où l’on pénètre dans l’île de Skeppsholmen. Avec l’appendice qu’elle traîne à sa remorque, comme une chaloupe à l’arrière d’un vaisseau, cette île est en quelque sorte la propriété des marins et des canonniers, leur domaine, leur chose. Là sont les casernes, les citadelles, les magasins, les arsenaux ; là stationne toujours une partie de la flotte suédoise. Mais, après avoir tourné à distance autour de ces bâtiments d’un attrait médiocre, je me suis trouvé fort agréablement surpris en voyant le reste de l’île occupé par une ravissante promenade, toute pleine de verdure et d’ombrages, qui descend jusqu’au bord de l’eau en sentiers mystérieux et voilés, faits pour la rêverie solitaire des poëtes ou des amants.

J’allais revenir sur mes pas : le son de la clochette d’appel, suivi d’un coup de sifflet, m’arrête tout à coup. Le bateau qui parcourt, toutes les cinq minutes, le trajet de l’île de Skeppsholmen à la ville, va partir, et je me hâte d’y monter. Le conducteur me réclame trois œre, c’est-à-dire environ cinq centimes, et quelques minutes se sont à peine écoulées, que je débarque aux environs du Norrbro, au milieu de la grande station centrale des omnibus et des fiacres aquatiques.

J’ai repris ma promenade de l’autre côté de l’hôtel, et je suis tombé du premier coup sur la rue Drottninggatan (rue de la Reine), qui est le boulevard Sébastopol de Stockholm et qui traverse la partie nord de la ville dans toute sa longueur. Je m’aperçois que j’ai commis un pléonasme en parlant de la rue Drottninggatan, car ces deux dernières syllabes, qui terminent les noms de presque toutes les voies de Stockholm, veulent précisément dire rue ; mais ce pléonasme était nécessaire tant que le lecteur n’avait point été averti. Déjà suffisamment barbares par elles-mêmes pour nos oreilles françaises, les désignations des rues de Stockholm prennent encore, de cette adjonction uniforme, un caractère plus compliqué. Il faut un effort sérieux pour venir à bout de déchiffrer les étiquettes en menus caractères anglais qui inscrivent à chaque coin ces noms interminables, comme il faut une étude constante du plan de la ville pour se retrouver à travers tant d’îles et tant de ponts.

La ville est pavée de durs galets, qui font cruellement sentir leurs angles aux piétons, mais qui fournissent aux pieds des chevaux, dans ces rues étroites et souvent escarpées, le point d’appui dont ils ont besoin. Les maisons, en pierres ou en briques, quelquefois en bois peint, mais seulement aux extrémités des faubourgs, sont garnies de vastes fenêtres doubles qui leur font un rempart contre les rigueurs de l’hiver, et au milieu desquelles on a pratiqué une porte étroite. Les magasins, au lieu de s’ouvrir au dehors et d’étaler sur la voie publique de luxueuses devantures, forment presque toujours, comme à Copenhague, des appartements bien clos, où l’on entre par l’allée centrale. Un détail qui frappe l’étranger, c’est la physionomie des enseignes, disposées au-dessus des boutiques en saillies perpendiculaires, comme celles du vieux Paris avant la réforme de La Reynie ; elles affectent pour la plupart, surtout dans les quartiers un peu éloignés du centre, une forme primitive qui contribue à l’originalité de la ville. La longue perche y domine. Les épiciers ont la perche emmanchée d’une tête de loup, pareille à celle dont se servent les ménagères pour enlever les toiles d’araignée du plafond ; les barbiers, la perche emmanchée de deux rangées de grands plats ; les cordonniers et les marchands de nouveautés, la perche garnie à son extrémité de morceaux de cuirs ou d’étoffes multicolores. D’autres y pendent des robes, y drapent des châles ou des mantelets, si bien que les rues semblent, au premier abord, toutes pavoisées de drapeaux.

Mais c’est en vain qu’on chercherait dans les costumes les mêmes restes de couleur locale. L’affreux paletot a fait son tour d’Europe et achèvera bientôt son tour du monde. Les belles Suédoises portent le chapeau de paille rond et la crinoline. Le touriste désappointé en est réduit à suivre de l’œil, comme autant de bonnes fortunes, les petites filles se rendant à l’école, le sac au dos ; les femmes des faubourgs avec leurs longs mouchoirs noués sous le menton et tombant en pointe sous la nuque ; les commissionnaires avec la large plaque de cuivre fixée à leur bonnet ; les paysans debout dans les voitures basses et plates où ils étalent leurs légumes au marché, — espèces de boutiques ambulantes, qu’ils rangent côte à côte, sans les dételer. A peine si, de loin en loin, on rencontre quelque échantillon, généralement bien effacé, de ces costumes nationaux dont la galerie suédoise de l’Exposition universelle nous a montré les types les plus curieux : un Dalécarlien, à chapeau rond, à longue houppelande brune, aux énormes souliers ferrés ; une paysanne des environs de Carlskrona, avec son corsage de velours retenu sur le sein par des aiguillettes d’argent ; un Sudermanien en pourpoint blanc à revers bleus ou rouges ; une jeune fille de Wingaker, coiffée d’un bonnet en forme de mitre et portant sur sa robe blanche, qui monte jusqu’au menton, un autre tablier aux teintes vives et tranchées. Quoi qu’en puissent croire M. Taine et l’école qui professe à sa suite la théorie de l’influence souveraine des climats, le Nord sur ce point ne diffère pas du Midi, et il faut croire que le goût des couleurs éclatantes est un pur instinct de nature, puisqu’on le retrouve partout chez les gens du peuple, les enfants et les sauvages.

Ce n’est pas dans ses rues, dans ses magasins, dans ses monuments, qu’on doit chercher la beauté de Stockholm, c’est dans le charme et la variété de ses points de vue. Si fiers que soient les habitants de leur palais royal, de leur nouvelle école polytechnique, de la monumentale caserne d’artillerie signalée par les Guides à l’admiration de messieurs les militaires, de leurs musées et de leurs églises, Stockholm n’est qu’une ville de troisième ordre, au-dessous même de Copenhague par son aspect intérieur, si je puis ainsi dire, bien qu’elle ait une physionomie plus tranchée. Mais à tout instant, d’un quai ou d’un pont, l’œil est saisi par un panorama splendide, auquel il ne manque peut-être qu’une lumière plus brillante et plus chaude pour égaler celui de Constantinople. Sans cesse le tableau change et le point dominant varie. Le golfe s’élargit, se contourne, se dérobe, s’évase en lac, semblant, à chaque transformation, faire jaillir du sein des flots de nouveaux groupes de maisons étagés en amphithéâtres. Ici, jaillit dans les airs la flèche noire de l’église des Allemands ; là, se dessine sur le ciel le clocher gothique et découpé à jour de l’église de l’île Équestre ; ailleurs s’arrondit la large coupole qui couronne l’église de l’île Navale, tandis que le dôme de Sainte-Catherine, les dominant tous du haut de l’éminence qui lui fait un piédestal, plane majestueusement sur la ville entière.

IV
LE CHATEAU ROYAL. — LE MUSÉE. — L’ÉGLISE DE L’ILE ÉQUESTRE. — LES RAPPORTS ENTRE LA SUÈDE ET LA FRANCE. — L’ART EN SUÈDE.

C’est avec la conscience d’un touriste qui ne voyage pas pour s’amuser que j’ai visité les uns après les autres tous les monuments de Stockholm ; mais que le lecteur se rassure : je n’aurai point pour lui les mêmes scrupules que pour moi. J’en choisirai trois seulement, qu’on ne peut se dispenser de voir et dont il serait impardonnable de ne point dire quelques mots : le château royal, le musée et l’église de l’île équestre.

Le château royal, qui passe pour l’un des chefs-d’œuvre de Tessin, et dont les Suédois ne parlent qu’avec une admiration excessive, est un immense et lourd quadrilatère, flanqué d’une aile à chaque angle, et dont le premier aspect tient beaucoup de la forteresse. Il frappe par ses dimensions, par sa masse solide et compacte, comme par sa position au centre de la ville, sur une éminence qui commande le golfe. Le Norrbro, qui débouche en face du palais, semble fait tout exprès pour lui servir d’avenue et pour en dégager la perspective. On y monte par une rampe bordée d’une balustrade de granit et défendue par deux énormes lions de bronze.

A l’intérieur, le château royal ressemble à peu près à tous les palais, et peut rivaliser avec les plus luxueux. Beaucoup de salles sont tendues de cuir de Cordoue et de tapisseries des Gobelins. Les vases de malachite, les porcelaines de Sèvres, les lustres de cristal de roche, les mosaïques de porphyre, les vieilles glaces de Venise et les jeunes glaces de Saint-Gobain, que sais-je encore ? Tout ce mobilier d’une magnificence un peu banale, tous les velours et toutes les dorures de ces demeures princières qu’on dirait meublées par le même tapissier, qu’il s’agisse d’y loger l’empereur des Français ou le prince de Monaco, y jouent le rôle et y tiennent la place qu’on devine, sans qu’il soit besoin d’y appuyer davantage.

Mais ce qui frappera le visiteur, comme j’en ai été frappé moi-même, c’est de rencontrer, pour ainsi dire, la France à chaque pas dans ce palais suédois. Par moments, on se croirait à Versailles. Les plafonds sont peints par Jacques Fouquet et Taraval ; les sculptures et les ornements sont de Chauveau, de Laporte, de Claude Henrion et de Bernard Fouquet. Dans la grande galerie, la chapelle et la magnifique salle des États, où s’élève le trône d’argent massif offert par le comte de la Gardie à la reine Christine, Larchevêque et Bouchardon ont laissé des traces de leur passage. Au dix-huitième siècle, la France avait envoyé à Stockholm toute une petite colonie artistique, mais qui fut surtout utile à la Suède en formant des disciples et en communiquant une vive impulsion à l’école nationale, encore au berceau.

Ces relations intellectuelles et artistiques entre la Suède et la France dataient de loin déjà, comme on sait. Il y avait plus d’un siècle que la reine Christine avait frayé la voie aux Frédéric Ier et aux Gustave III, en appelant à sa cour Bourdelot et Descartes, Bochard, Huet, Saumaise et Naudé, en correspondant avec Benserade, Chevreau, Chapelain, Scarron et Ménage, en protégeant Pascal et Scudéri. Mais la Suède, de son côté, ne restait pas sans action sur la France. Sans parler de la légitime et profonde influence exercée par ses savants, depuis Linné jusqu’à Berzélius, qui ne sait, par exemple, tout ce qu’a produit chez nous, vers la fin du dix-huitième siècle, cette école de mystiques et d’illuminés suédois dont Swedenborg est le plus illustre, et d’où sortent, directement ou indirectement, les Saint-Martin, les Mesmer et les Cagliostro ? Il y aurait tout un livre à écrire sur ces influences et ces pénétrations réciproques de deux pays si éloignés, d’un génie et d’un tempérament si divers.

Ce continuel échange d’idées ou de personnes, où la Suède rendait à la France, dans la mesure de son pouvoir, tout ce qu’elle lui empruntait, dura jusqu’à la Révolution. Tandis que celle-ci donnait à celle-là les La Gardie et les de Mornay, tandis que la cour de Stockholm faisait de nombreuses commandes à Boucher, à Natoire, à Carle Vanloo, à Coysevox, à Chardin ; tandis que Voltaire écrivait Charles XII et que, à la suite du mouvement encyclopédique, notre littérature et notre théâtre importaient dans cette contrée lointaine les mœurs et l’esprit français ; tandis que Gustave III, préparé par une éducation toute française aussi, faisait à Paris deux voyages où il se mêlait avec ardeur aux divertissements de la société aristocratique, où il s’initiait, pour les reporter en Suède, à tous les détails, à toutes les découvertes, à toutes les nouveautés philosophiques, littéraires et scientifiques qui agitaient chez nous la fin de ce siècle bouillonnant, et recueillait partout sur son passage des ovations qui flattaient son orgueil, le comte Oxenstiern, petit neveu de l’illustre homme d’État, écrivait en français des Pensées et Réflexions morales ; l’ingénieur Polhem venait former son génie en France, l’illustre industriel Alströmer demandait à nos fabriques nationales les secrets dont il allait doter sa patrie, les peintres Roslin et Vertmuller se signalaient au premier rang de nos portraitistes ; Hall, nationalisé parmi nous, élevait la miniature à un degré de force et d’éclat qu’elle ne connaissait pas encore ; de brillants officiers suédois faisaient dans nos rangs la guerre d’Amérique ; le baron de Staël continuait, à la légation suédoise, les grandes traditions d’urbanité, d’esprit, de magnificence et de goût laissées dans le monde diplomatique et la haute société par un Tessin, un maréchal de Sparre, un comte de Creutz ; enfin Stedingk et de Fersen conquéraient la place que chacun sait à la cour de Louis XVI et dans la faveur de la reine.

La révocation de l’édit de Nantes, en peuplant Stockholm de réfugiés français, n’avait pu que contribuer à affermir et à étendre ces relations, commencées bien avant ce coup d’État religieux, accrues ensuite par un concours de circonstances nouvelles dont nous avons indiqué quelques-unes. Aussi, lorsqu’en 1810 la Suède alla chercher Bernadotte pour lui assurer la succession au trône de Charles XIII, est-il à croire que sa qualité de Français ne fut pas moins puissante que le souvenir de sa gloire militaire, pour décider le vote de la diète.

L’établissement d’une dynastie d’origine française sur le trône de Suède n’a pas resserré autant qu’on eût pu le croire les relations entre les deux pays, tant le prince de Ponte-Corvo mit d’empressement et d’abnégation à oublier son ancienne patrie pour sa nouvelle ! Mais il a contribué du moins — et c’est par là que nous rentrons au château Royal, dont cette longue parenthèse nous avait fait sortir — à marquer plus profondément encore le palais de ce caractère français qui nous y a frappés tout d’abord. Les souvenirs de la république et de l’empire abondent dans la moitié des appartements. On a multiplié partout les reliques de Charles-Jean XIV, que j’ai contemplées, je l’avoue, avec une médiocre vénération, et non loin du sabre d’honneur donné par le Directoire à Bernadotte, qui fait le principal ornement de la salle d’armes, les sabres turcs de Ney et de Kléber ornent les murs de la chambre orientale.

Le château royal de Stockholm est un véritable musée, et c’est là son second caractère. L’historien et l’archéologue y regardent avec intérêt les drapeaux de la bataille de Narva, un arc dalécarlien du dixième siècle, des armures du moyen âge, l’épée de Gustave Wasa, le couteau de Linné et le bocal de Charles XII, souvenirs parfois un peu puérils, mais qui excitent la curiosité de ceux même qu’ils font sourire. Les artistes parcourront volontiers la galerie de tableaux et les innombrables portraits, bustes ou statues de famille, semés dans presque toutes les salles. Sauf quelques toiles de Rubens, de Van-Dick et du Guide, dans l’oratoire, la collection artistique du château royal, formée à peu près exclusivement de productions indigènes, est plus riche néanmoins par le nombre que par la qualité. S. M. Charles XV[23], qui cultive assidûment les arts et dont on a pu voir, à l’Exposition universelle, quelques paysages modestes, a prodigué ses ouvrages. Son atelier occupe les combles du palais. Une statuette de Garibaldi, sur la cheminée ; sur le chevalet dressé près de la fenêtre, une tête de Napoléon Ier, achevée de la veille, m’ont sauté aux yeux tout d’abord. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à retourner quelques toiles qui se confessaient au mur et jusqu’à parcourir d’un coup d’œil les titres des revues et des livres entassés sur la table, et je puis dire que cette visite à l’atelier royal m’a mieux fait connaître S. M. Charles XV que toutes les biographies du monde.

[23] Mort peu de temps après, en septembre 1872.

Le roi actuel n’est point, d’ailleurs, le premier de sa race qui se soit distingué par ses goûts artistiques. Le fils de Bernadotte, Oscar Ier, a peint aussi un certain nombre de tableaux qui décorent le palais, et, s’il n’eût été roi, peut-être eût-il marqué parmi les premiers compositeurs de musique de la Suède. Le frère cadet du monarque actuel et l’héritier présomptif du trône, le prince Oscar[24], est un lettré, comme l’était aussi son père, et comme l’avait été avant eux Gustave III et même Gustave-Adolphe. Nous ne sommes plus au temps où un gentilhomme aurait cru déroger en touchant une plume ; aujourd’hui les lettres et les arts ennoblissent les princes comme les simples citoyens.

[24] Couronné à Drontheim, le 18 juillet 1873, sous le nom d’Oscar II.

La bibliothèque royale, installée dans la façade du nord, complète la physionomie particulière de ce palais. Malgré l’effroyable incendie de 1697, elle renferme encore bien des trésors dont plusieurs ont été dérobés à Wittemberg ou à Prague, pendant la guerre de Trente ans, par ces terribles Suédois de Gustave-Adolphe, dont le nom était devenu synonyme de pillage et de dévastation, et qui inspiraient à Callot sa lugubre série des Malheurs et des misères de la guerre. Il suffira de citer, parmi ces merveilles bibliographiques, le Codex aureus, où les quatre Évangiles sont reproduits en lettres d’or sur des feuilles de parchemin dont la couleur alterne sans cesse du blanc au pourpre, et surtout le Codex giganteus ou Gigas librorum, colosse bibliographique dont la masse énorme remplit à elle seule une grande table. Fruit de la collaboration assidue, pendant cinq siècles — du neuvième au treizième, autant qu’on en peut juger par les caractères — d’une succession de bénédictins, ce manuscrit immense est écrit sur trois cents parchemins, chacun de la grandeur d’une peau d’âne[25]. Il comprend la Bible presque entière, les vingt livres des Origines d’Isidore, des Antiquités de Josèphe, une Chronique des Bohémiens, et, sans parler de bien d’autres ouvrages encore, une série de conjurations, précédée d’un épouvantable portrait du roi des ténèbres, qui a fait donner à cette partie du livre, et par suite au livre tout entier, le sobriquet populaire de Bible du diable. La légende raconte qu’un moine condamné à mort réussit à remplir ce manuscrit en une seule nuit, pour sauver sa vie, avec l’aide de l’esprit malin, dont le portrait authentique aurait été peint dans le livre par l’original lui-même ; mais elle ne dit point par quel ingénieux subterfuge le moine parvint à dérober à Satan, toujours berné dans les légendes, son âme, que celui-ci n’avait pas manqué, sans doute, de réclamer pour salaire.

[25] Guide du voyageur en Suède, publié par ordre du roi. Stockholm, in-18.

C’est au musée national qu’il faut aller surtout pour étudier dans son ensemble et son intégrité l’art suédois, qu’on ne connaîtrait point suffisamment après avoir parcouru les salles et la galerie du palais. Le rez-de-chaussée est occupé tout entier par la collection égyptienne, un cabinet des médailles et un musée d’antiquités nationales où figurent les objets les plus divers, depuis les couteaux en silex trouvés dans les tumuli et les monuments funèbres couverts de mystérieux caractères runiques, jusqu’aux vêtements de Gustave Wasa et à la mandoline du poëte populaire Bellmann. La galerie des antiquités scandinaves est infiniment moins riche et moins intéressante que celle de Copenhague. Au premier étage sont les statues, et au deuxième les tableaux. Je n’ai pu examiner ceux-ci que d’une façon très-sommaire et très-imparfaite ; mais ce que je voudrais donner au lecteur, c’est moins une description méthodique, besogne ingrate et fastidieuse qui l’ennuierait sans beaucoup l’instruire, qu’une revue rapide de l’art suédois, à propos du musée qui le résume dans ses œuvres les plus remarquables. Sauf quelques exceptions, en effet, telles que les dessins de Raphaël, du Titien et du Corrége, et un assez grand nombre de bustes ou de statues antiques parmi lesquelles brille d’un éclat que nul autre n’égale, l’Endymion, exhumé des fouilles de la villa Adrienne et acheté à Rome par Gustave III, en 1795, le musée de Stockholm est à peu près exclusivement national.

La Suède, à demi barbare et fidèle au rude génie scandinave, resta longtemps étrangère au culte des arts. Ni son froid soleil, ni les mœurs farouches et guerrières de ses habitants, ni les traditions de la race, ni sa pauvreté et son ignorance, ni son isolement du reste de l’Europe, loin des foyers féconds de la Grèce et de l’Italie, n’étaient propres à éveiller dans son sein cette inspiration créatrice qui se traduit par les formes et les couleurs. Elle appelait de Flandre et d’Allemagne, quelquefois de France, les architectes chargés d’édifier ses cathédrales, et surtout les sculpteurs chargés de les décorer. La Réforme vint retarder encore son entrée dans la voie où presque toutes les autres nations européennes l’avaient précédée, et le siècle de la Renaissance ne se traduisit pour elle que par un redoublement de stérilité.

C’est après la guerre de Trente ans qu’on voit naître en Suède le goût des arts, et que les premiers germes d’une école indigène commencent à se dessiner peu à peu. L’Allemagne fit pour elle ce que Virgile a dit de la Grèce : Græcia capta ferum victorem cepit. La Suède fut conquise par la nation qu’elle avait envahie, et c’est en pillant les chefs-d’œuvre qu’elle apprit à les comprendre et à les aimer. Christine, la docte et la lettrée, contribua par ses goûts, par les collections qu’elle forma, par les hommes qu’elle appela autour d’elle, à accélérer ce mouvement, sans parvenir à créer encore un noyau d’artistes indigènes. C’est seulement sous le règne de son successeur, Charles XI, que l’on voit apparaître, à côté des architectes Tessin et Rüdbeck, la première génération de peintres nationaux.

La peinture resta toujours en un rang très-subalterne, sous ce ciel voilé du Nord qui n’a pas les secrets magiques de la lumière. C’est en vain qu’on chercherait dans la plupart des œuvres qu’elle a produites un caractère original et personnel, une forte empreinte locale, quelque chose enfin de ce qui constitue une école. La nomenclature des peintres suédois n’offrirait aucun intérêt sérieux. De nos jours seulement, la Suède et la Norwége, comme on l’a pu voir à l’Exposition universelle de 1867, sont arrivées à conquérir une place vraiment distincte et bien à elles, quoique très-restreinte encore, dans le domaine artistique. Par la franche reproduction des types et des sites du Nord, des mœurs et des paysages locaux, des scènes de la vie familière, de l’histoire et de la légende indigènes, MM. Berg, Malstrom, Jernberg, Nordenberg, Tidemand, Hœckert, etc., ont réussi à se faire, dans la grande mêlée cosmopolite, une place sans éclat, mais non sans honneur.

La sculpture, l’art calme et grave par excellence, devait prendre dans le Nord un épanouissement plus large et plus complet. Non pas cependant que la Suède compte un grand nombre de statuaires illustres, mais quelques-uns de ceux qu’elle a produits peuvent entrer en parallèle avec les meilleurs. Tel fut, au dernier siècle et au commencement de celui-ci, Sergell, dont les œuvres innombrables, où se trahissent à la fois l’amour enthousiaste de l’antiquité et l’étude sévère de la nature, remplissent le musée de sculpture de Stockholm, et notamment la salle qui porte son nom. Tel fut surtout, en ce siècle, le Thorvaldsen suédois, Fogelberg, dont presque toute la vie, comme celle de Thorvaldsen lui-même, s’écoula à Rome, au milieu des chefs-d’œuvre dont il n’avait point le courage de se séparer. Le musée de Stockholm renferme une vingtaine de statues de Fogelberg, dans tous les genres et sur tous les sujets, grecs ou scandinaves, historiques ou mythologiques, de dimension naturelle ou de grandeur colossale, et il n’est jamais resté inférieur à sa tâche, soit qu’il se proposât de rendre la beauté féminine et la grâce antique dans sa Baigneuse et sa Psyché, soit qu’il cherchât, dans ses effigies de Gustave-Adolphe et de Charles-Jean XIV, à concilier les exigences vulgaires du costume et du portrait avec les grandes lois de l’art monumental ; soit enfin qu’il eût à créer, pour ainsi dire, de nouveaux types et à chercher un nouvel idéal, en introduisant dans la statuaire, avec ses compositions de Thor, de Balder et d’Odin, cette mythologie du Nord, qui s’était créé une poésie, mais n’avait point encore pris possession des arts.

Après eux, des noms comme ceux de Göthe et de Bystrom mériteraient de nous arrêter un moment, si nous n’étions forcés de courir. Je suis allé voir à Storkyrkan, — la cathédrale de Stockholm, — le tableau du Jugement dernier, qui passe pour le chef-d’œuvre d’Ehrenstrahl. Le tableau ne m’a point paru tout à la hauteur du sujet ni de sa réputation. L’église, d’un style assez pauvre et très-froid, n’a rien de remarquable. Je l’ai déjà dit, le seul temple de Stockholm — et ce n’en est pas, du moins ce n’en est plus un — qui se distingue par un caractère original et qui mérite une attention sérieuse, c’est l’église de l’île Équestre (Riddarholmskyrkan). Ce temple, d’origine fort ancienne, mais reconstruit dans le style gothique il y a une vingtaine d’années, après avoir été détruit en grande partie par la foudre, s’annonce de loin par son haut et svelte clocher de fer, évidé et travaillé à jour. L’addition successive de plusieurs chapelles, qui dessinent sur ses deux flancs des excroissances diverses, en forme de rotondes ou de quadrilatères, donne à son architecture une physionomie assez bizarre. C’est aujourd’hui le Saint-Denis et le Walhalla de la Suède. Les voûtes sont tapissées, comme celle des Invalides, de drapeaux enlevés à l’ennemi, et les armoiries des chevaliers de l’ordre des Séraphins, le plus ancien et le plus illustre de Suède, en décorent tous les murs. On y marche littéralement sur les tombes des héros, dont les pierres sépulcrales forment le pavé du temple. Des cénotaphes d’un goût sévère se dressent des deux côtés du chœur, et chacune des chapelles forme un mausolée où repose, dans des sarcophages de porphyre, de marbre vert ou blanc, ornés de faisceaux, d’étendards et de trophées guerriers, un roi, un prince ou un grand général. Comme Turenne à Saint-Denis et Marlborough à Westminster, Jean Baner et Lennart Torstenson dorment au milieu des souverains dont ils ont fait la gloire. Des caveaux funèbres, que ne protége aucune barrière, ouvrent dans le sol leurs trous profonds, où l’on descend par des escaliers sombres, et j’ai failli, en me reculant pour embrasser d’un coup d’œil le monument du roi Magnus Lœdulas, le Louis XI suédois, rouler dans la crypte béante de Gustave-Adolphe.

Sur une petite place, à gauche de l’église, s’élève, au sommet d’une colonne de pierre à lourd chapiteau, la statue en bronze de Birger Jarl, le véritable fondateur de Stockholm, érigée par la bourgeoisie de la capitale. A quelque distance, la Maison équestre, construite en briques, comme Riddarholmskyrkan, élève au-dessus d’une façade chargée d’inscriptions latines et flanquée de deux obélisques, son fronton triangulaire que surmontent trois statues. C’est dans ce bel édifice, à mine imposante et à proportions monumentales, que siégeait jadis la noblesse en temps de diète. Une salle du rez-de-chaussée renferme les portraits de tous les maréchaux, sauf de celui qui était en charge quand Gustave III fit passer la loi qui désarmait la noblesse au profit de la royauté. Sa place est restée vide, comme celle du doge Marino Faliero dans la salle du Grand-Conseil, au palais ducal de Venise. Les armoiries de toutes les familles nobles de Suède décorent le premier étage, qui servait de lieu de réunion à la diète. La Maison équestre n’est plus aujourd’hui qu’un ornement de la cité et un souvenir historique, car l’ancien mode de représentation nationale par les quatre ordres — noblesse, clergé, bourgeoisie, paysans — a été remplacé dans ces derniers temps par deux chambres, de droits égaux et toutes deux élues, mais dans des conditions de suffrages et de durée différentes.

A la nouvelle diète revient la tâche d’effacer de la législation les dernières traces de barbarie. La Suède est fière d’avoir la liberté de la presse, mais la liberté de conscience est un bien plus précieux encore, et elle ne l’a pas.

Pour la Suède, comme pour d’autres pays, la question religieuse est identifiée avec la question nationale, et a pris, dans les cœurs, ce caractère de protestation et de vengeance qui donne à l’idée toute l’intensité de la passion. Lorsque je visitai l’église Sainte-Catherine, mon guide suédois ne manqua pas de m’avertir qu’elle était bâtie sur l’emplacement même où eut lieu le Bain de sang, le 7 novembre 1520 : l’histoire a stigmatisé de ce nom le meurtre, à peine juridique, de quatre-vingt-dix citoyens notables, exécutés par ordre de Christian II, comme coupables de révolte contre le pape et excommuniés par lui. Sous prétexte de venger l’Église, dont il se souciait si peu qu’il finit par embrasser la Réforme lui-même, ce monarque conquérant, qui venait de rattacher violemment la Suède à l’Union de Calmar, et n’avait pu entrer dans Stockholm qu’après un siége pénible de quatre mois, voulait frapper d’un coup terrible les résistances de l’aristocratie. Le catholicisme porta la peine du crime commis en son nom, et paya, par surcroît, toute la haine que Christian II sembla prendre à tâche d’accumuler encore sur sa tête, en prodiguant les massacres pour maintenir l’Union. Aussi quand le libérateur Gustave Wasa, dont le père avait péri dans le Bain de sang, se leva contre le tyran abhorré de la Suède, les idées religieuses qu’il avait adoptées se confondirent avec la cause patriotique qu’il représentait, et en prirent, comme elles leur prêtèrent, une force nouvelle.

A Dieu ne plaise que nous fassions au catholicisme l’outrage de couvrir de son nom les hommes violents et les actes cruels qui le compromirent, et que nous nous croyions, comme certains écrivains assez mal inspirés pour défendre la vérité aux dépens de la justice, tenus à des solidarités que réfute l’histoire et que la conscience condamne ! Mais si quelques-uns de ceux qui poussèrent Christian à devenir le bourreau de la Suède firent tout ce qui dépendait d’eux pour tremper la robe de l’Église dans le sang versé par leurs mains, que penser de la violence mêlée d’astuce et de perfidie avec laquelle Gustave Wasa poursuivit sans relâche, au profit de son ambition et de son intérêt, la destruction de la vieille foi suédoise ! Les prélats, couverts de ridicule et livrés aux huées de la populace, le clergé proscrit, les couvents rasés ou pillés, les églises spoliées, tous les biens de l’Église confisqués, les protestations étouffées tour à tour par le mensonge et par la force, telles furent les voies que suivit Gustave pour abolir une autorité qui gênait la sienne et s’arroger un pouvoir sans partage. Dans sa guerre au catholicisme, il ne respecta même ni le couvent, ni la châsse de sainte Brigitte, née du sang royal de Suède. L’histoire, en admirant le soldat, a trop amnistié le souverain. Ce qui est fondé par la force ne peut se maintenir que par l’intolérance. La législation suédoise a trahi longtemps le vice originel de l’église nationale par l’esprit d’injustice et d’arbitraire qu’elle consacrait à sa défense.

Jusqu’en 1860 il était défendu d’embrasser et de professer une autre religion que celle de l’État, et le luthérianisme avait pour gardien tout un arsenal de dispositions draconiennes qui ne restaient — l’émotion de la France catholique l’a dit plusieurs fois assez haut — toujours pas à l’état de lettre morte. Entre autres oublis qu’on est en droit de reprocher à la dynastie française de Bernadotte, le plus grave et le plus triste est de ne s’être même pas assez souvenu de son origine catholique pour assurer du moins au catholicisme la tolérance de la loi. Tant que la Suède n’aura pas entièrement purgé son code de cette tache qui le déshonore, il ne lui sera vraiment pas permis de parler de son libéralisme.

Depuis 1860, un grand pas a été fait en avant : un dernier reste à faire, par la levée des prohibitions qui interdisent aux cultes dissidents l’entrée des fonctions publiques. Il s’accomplira prochainement : le projet de loi présenté en ce sens à la diète de 1866, adopté presque unanimement par la seconde Chambre, n’a été repoussé par la première qu’à une majorité très-faible, et de la discussion qui eut lieu alors, comme des opinions unanimes que j’ai pu recueillir dans de nombreuses causeries avec les principaux représentants de la presse, de l’administration et de la haute bourgeoisie, il résulte que ce débris honteux des vieilles proscriptions, depuis longtemps battu en brèche et condamné en principe, ne peut tarder beaucoup à disparaître. Tous les Suédois éclairés comprennent que leur religion nationale doit désormais se défendre par elle-même.

V
LE DJURGARDEN. — BELMANN ET LA POÉSIE SUÉDOISE. — LES ENVIRONS DE STOCKHOLM : ULRIKSDAL, HAGA, CARLBERG, GRIPSHOLM.

Il est peu de capitales qui puissent se vanter d’avoir des environs aussi charmants que Stockholm. La ceinture de parcs, de forêts, de villas et de châteaux qui l’entourent, en se mirant dans les flots du lac et dans ceux de la Baltique, ferait envie à Paris, si Paris la connaissait.

Le plus célèbre de ces lieux de plaisance, le favori de la population stockholmoise, c’est le Djurgarden, parc immense mêlé de bois et de plaines, rempli de restaurants, de guinguettes, de cafés, de théâtres et de vastes solitudes. Le Djurgarden est un Bois de Boulogne, où l’art toutefois n’a fait qu’aider légèrement la nature, sans chercher ni à la vaincre, ni à s’en passer.

On peut s’y rendre par terre ou par eau. La voie de terre traverse un des plus désagréables quartiers de Stockholm, — le quartier des casernes. Un aveugle le reconnaîtrait à l’odeur. Mon guide a naturellement saisi cette occasion de me donner quelques détails sur l’armée suédoise : elle se compose de troupes enrôlées, où l’on s’engage d’ordinaire pour six ans, de troupes de conscriptions, qui comprennent tous les jeunes gens de 20 à 25 ans, soumis, en temps de paix, à des exercices d’une durée très-restreinte, et de troupes cantonnées (indelta) qui sont enrégimentées pendant toute la durée de leur existence active. L’indelta est une création de Charles XI. Au lieu de mener la vie de garnison et de caserne, elle est répartie à la campagne, où chaque soldat possède quelques arpents de terre et une petite maison ; dans l’intervalle des camps, il se mêle à la population rurale, et comme le domaine qui lui est alloué ne suffirait point à le faire vivre, il adopte une industrie et cherche surtout ses moyens d’existence dans les travaux agricoles. Il en résulte que cette partie de l’armée nationale profite au développement pacifique du pays. C’est la réalisation complète d’un type popularisé jadis par Horace Vernet : le soldat laboureur. Comme le maréchal Bugeaud, chaque homme de l’indelta pourrait prendre pour devise : Ense et aratro. On juge de l’élément solide de résistance qu’offriraient à une guerre d’invasion de pareilles troupes, composées d’enrôlés volontaires et attachées au sol par des liens si puissants.

La Suède a subi la fièvre de militarisation qui s’est emparée de tous les peuples européens. On a combiné je ne sais quel système savant et compliqué, grâce auquel l’effectif de l’armée peut s’élever, en cas de péril, et pour la part de la Suède seule, au chiffre invraisemblable de quatre à cinq cents mille hommes. Il s’est formé aussi, d’un bout à l’autre du pays, des corps nombreux de volontaires qui s’équipent à leurs frais, s’assemblent quand ils veulent et s’exercent comme ils le jugent à propos, sans aucune intervention du gouvernement.

Mon guide était justement volontaire, et il s’étendit avec complaisance sur les services que pourraient rendre ces corps et sur la parfaite liberté d’action que personne ne songeait à leur disputer. Il finissait son explication comme la voiture s’engageait sur le pont qui relie à Stockholm l’île de Djurgarden et venait s’arrêter pour y acquitter le péage, à l’arcade décorée d’emblêmes de chasse qui s’élève à l’entrée de ce vieux Parc-aux-cerfs.

C’est véritablement un endroit délicieux que le Djurgarden. Dans leur enthousiasme, les habitants de Stockholm prétendent que, pour le bien connaître, pour en sentir tout le charme, il faut l’avoir parcouru cent fois, à toutes les heures du jour et de la nuit, dans toutes les saisons de l’année. Je ne l’ai parcouru qu’une fois, et sous les épais ombrages de ces grands chênes aux rameaux tordus et crispés, semés de châlets et de villas italiennes, dans ces sentiers onduleux qui serpentent à travers le bois, ouvrant à chaque pas des échappées sur les flots, j’ai compris la tendresse des Stockholmois pour leur promenade.

Le pavillon d’Armenonville de Djurgarden s’appelle Hasselbacken. Cet établissement modèle s’élève avec majesté sur une petite colline, comme pour mieux dominer les rivaux impuissants dispersés autour de lui. J’y ai dîné, et j’aurais bien envie de donner ici le menu et la carte des vins, afin d’humilier une fois de plus la vanité parisienne. Le café Anglais n’a point, assurément, une cave supérieure à celle de Hasselbacken, et les riches commerçants suédois, grands amateurs des vignes françaises, peuvent boire là du branne-mouton du château-yquem et du champagne-crémant, tels qu’on en trouverait à peine dans les celliers royaux.

Comme la plupart des peuples du Nord, les Suédois sont de solides mangeurs et des buveurs sérieux. Il est pénible de leur tenir tête. Quand on s’est assis à leurs tables, on s’explique mieux le rôle que joue chez eux, depuis le temps des scaldes, la poésie bachique, qui n’est pas seulement à leurs yeux, comme aux nôtres, une œuvre futile et légère, abandonnée aux caveaux et aux cabarets, mais un genre national, apprécié surtout aux soirs d’hiver, dans ces réunions fraternelles où, pour combattre la neige qui tombe et la bise qui souffle, la chaleur de la coupe s’ajoute à celle du foyer et la chaleur de la chanson joyeuse à celle de la coupe. Ils traitent la question de la nourriture avec cet amour de l’aisance et du confortable qu’on remarque dans leur manière de se loger et de se vêtir. Sauf dans les pauvres provinces septentrionales, l’ouvrier ne fait jamais moins de cinq repas par jour, et il va parfois jusqu’à six, sans préjudice des suppléments qu’on lui sert, pour peu que la besogne soit plus rude que d’ordinaire. Faute de vin, le peuple abuse de l’eau-de-vie, et le gouvernement a dû combattre cette fatale passion, source de misère physique et de dégradation morale, par le remaniement complet de l’impôt sur la fabrication. L’effet de la nouvelle loi s’est déjà fait sentir, en amenant, par manière de compensation, un développement considérable dans la consommation du café. Mais l’eau-de-vie n’en reste pas moins la base de tout repas national ; elle a remplacé l’hydromel des Sagas. L’établissement de Hasselbacken lui-même, quel que soit le raffinement de sa civilisation culinaire, reste fidèle à la vieille coutume de servir à part, avant le dîner, sur des tables où chacun va choisir à sa guise, ou sur des plateaux que les domestiques promènent parmi les convives debout, des hors-d’œuvre composés de beurre, de sardines, de viandes froides, qu’escorte l’inévitable petit verre d’eau-de-vie.

C’est à peu près le seul trait de couleur locale que j’ai recueilli dans les dîners de Stockholm. Les minces galettes de pain dur et croquant apparaissent bien aussi sur les tables, mais généralement sans sortir des plateaux où elles sont empilées. Quant aux autres mets indigènes, — les coqs de bruyère des forêts du Norrland, les champignons suédois en coquilles, les filets d’élans à l’anglaise, il n’y a rien là de particulier à Stockholm. La cuisine et les cuisiniers de Paris ont envahi toute l’Europe, comme ont fait aussi ses romans, ses comédies et ses comédiens.

En revenant de Hasselbacken, on m’a montré un buste en bronze érigé sur une éminence, dans l’un des endroits les plus charmants du parc. Je remarquai que la plupart des promeneurs soulevaient leur chapeau en passant. C’est l’effigie du poëte Bellmann, l’Anacréon, le Pindare et le Béranger de la Suède, élevée par souscription, en 1829, au milieu du Djurgarden, qu’il a si souvent et si bien chanté, et au lieu qu’il affectionnait le plus. Rien ne peut donner une idée de la popularité dont jouit Bellmann en Suède. Chaque visage s’épanouit à son nom ; il s’est formé autour de sa vie insouciante et pauvre un cortége de légendes qui grossit chaque jour ; on traite sa gloire comme celle d’un ami ; on n’en parle jamais sans un sourire mêlé d’une sorte d’attendrissement. C’est qu’il a lui-même dans ses vers la note joyeuse et la note mélancolique. Poëte de l’amour et du vin, de la taverne et des gaietés bruyantes, il est aussi, à ses moments, un rêveur et un philosophe, dont l’éclat de rire se fond tout à coup dans une larme. Sous les burlesques folies qu’il aime à peindre des couleurs les plus éclatantes, on sent battre un cœur ému. La guitare de Bellmann a sa corde d’airain.

Chose étrange et tout à fait originale que ce mélange intime de la délicatesse, de la grâce, de l’émotion et de la gravité, à la verve la plus bouffonne et la plus triviale ; que tant de mesure sous tant d’extravagance, tant d’art uni à tant de naturel, et, dans cet essor si libre et si fougueux, cette faculté de rester maître de soi ! Bellmann est un improvisateur dans toute la force du terme ; il ignorait la composition laborieuse, savante et solitaire. Son génie s’échauffait au contact de la foule ou de quelques amis, à table, au coin du feu, parfois au cabaret ou sous les ombrages du Djurgarden, animés par le bruit des joies populaires. Il chantait alors, en s’accompagnant sur la guitare, avec une chaleur et une action extraordinaires, les vers qui jaillissaient de sa veine en flots abondants. La plupart de ses pièces n’ont été écrites qu’après coup, ou recueillies que par ses auditeurs. Pour les bien lire, il faut les chanter et les mimer comme lui. Si vous ajoutez à ces caractères que la poésie de Bellmann est fortement imprégnée de la couleur locale, que tout y est suédois, ou du moins scandinave, et qu’il prend exclusivement autour de lui ses types, ses tableaux et ses cadres, vous comprendrez à la fois pourquoi il est si aimé du peuple, qu’il aimait, et pourquoi aussi il est absolument intraduisible.

Bellmann s’éteignit comme il avait vécu, en chantant. Sa dernière nuit fut une longue improvisation, qu’arrêta seul le râle de l’agonie. Son tombeau fut entouré d’honneurs extraordinaires. L’Académie de Stockholm lui éleva un monument et lui fit frapper une médaille. Le roi assista à l’inauguration de son buste, au milieu de la ville entière, et chaque année, à la date anniversaire de cette inauguration, pendant les beaux jours de l’été, la foule se presse autour de son image pour célébrer la fête du poëte en chantant ses vers et ses mélodies.

Comme le Danemark, d’ailleurs, et comme tous les petits peuples qui vivent concentrés en eux-mêmes et repliés sur les souvenirs de leur histoire, la Suède professe un véritable culte pour sa littérature nationale et ses traditions patriotiques. La Suède, on ne l’ignore pas, tient un des premiers rangs dans la statistique de l’instruction publique en Europe. Bien que Stockholm ne puisse prétendre à égaler Copenhague comme ville savante et que le mouvement intellectuel se soit réfugié surtout dans les universités de Lund et d’Upsal, je n’ai trouvé presque personne, parmi les journalistes, les avocats, les fonctionnaires, les commerçants avec lesquels j’étais en rapport, qui ne fût prêt à me réciter et à me traduire les plus beaux passages des Eddas et de ces poésies populaires, patrimoine commun de toutes les nations scandinaves ; voire du grand poëte Tegner, de l’élégant et harmonieux Kellgren, du sombre Lidner, de Stagnelius, de Geiier, d’Atterbom, de Nicander et de toute cette pléiade de lyriques, légitimes héritiers des vieux scaldes, aux mains desquels revit et frémit encore la harpe si longtemps muette. La poésie lyrique est la fleur naturelle de ce pays du Nord, celle qui domine et qui efface toutes les autres ; elle emprunte généralement à la nature dont elle est le produit un caractère de mélancolie et de gravité pénétrantes. Elle se glisse partout : on la retrouve dans l’épopée et dans le drame, souvent même jusque dans ces romans domestiques, dans ces tableaux de mœurs et ces récits de la vie familière, empreints d’un si grand charme moral, dont mademoiselle Frédérika Bremer a laissé les plus aimables modèles.

La dernière journée de notre séjour à Stockholm fut consacrée à l’exploration de ses alentours. Nous nous embarquâmes, dès l’aube, sur un petit bateau à vapeur, pour nous rendre à Ulriksdal. On descend pendant une heure le fleuve, tantôt étroit comme la Seine au pont des Arts, tantôt s’élargissant tout à coup en bras de mer, qui joint le lac Mälar à la Baltique. En fermant les yeux, je revois encore, au fond du tableau, à demi enveloppé dans son voile de brouillard que percent les flèches d’or du soleil levant, Stockholm, avec ses collines émergeant des flots et ses dômes planant dans la nue ; autour de nous, déployant les ailes de l’oiseau, ou immobiles comme de sombres forteresses de fer, la flottille des omnibus aquatiques en mouvement, les navires pavoisés des étendards de toutes les nations, les sveltes corvettes, les chaloupes canonnières et le lourd Monitor d’Éricsson, qui a servi de type à tant d’autres ; à droite, une forêt de pins aux lignes abruptes et aux gorges sauvages ; à gauche, l’interminable lisière du Djurgarden variant à chaque pas ses admirables points de vue, cachant et démasquant tour à tour, dans chacun de ses replis, de blanches villas, avec leurs fraîches pelouses et leurs coquets pavillons de bains.

Ulriksdal est une grande maison de plaisance, d’aspect bourgeois, qu’on pourrait prendre à la rigueur pour celle d’un commerçant enrichi : vrai logis d’un monarque constitutionnel, qui n’est que le premier citoyen de son royaume. Tout y sent l’aisance et le confortable ; rien n’y dit, au premier abord, l’illustre origine et les grands souvenirs de ce château historique, bâti sur le bord du golfe par le maréchal Jacques Pontus de la Gardie, habité par la reine Christine et par Ulrique Éléonore, puis tombé de chute en chute au rang d’hospice militaire, avant que le roi actuel n’eût repris en grâce et tiré de l’oubli ce vieux favori délaissé. Mais, dès qu’on a dépassé le seuil, la transformation s’opère à vue d’œil. C’est surtout à Ulriksdal qu’éclatent, dans la richesse et la variété des collections qui font de chaque salle un musée, les goûts artistiques de Charles XV. Les appartements de parade, la chambre du conseil, la salle de chasse, la salle des chevaliers, les tableaux, les armes, les poteries, les faïences et les émaux, les vitraux peints, détachés des églises et des cloîtres en ruines, les bronzes, les bahuts, les porcelaines de vieux sèvres et de vieux Japon, tout y charme le regard et l’esprit. Un curieux, un amateur de bric-à-brac, passerait des semaines entières dans chaque pièce et deviendrait fou de désir à manier ces merveilles. Tout ici a sa physionomie propre et son histoire ; il ne manque à ce château de la Belle au bois dormant que ses hôtes disparus. Mais le cadre fait revivre les personnages, et en entrant dans la grande salle de gala, j’ai cru voir un moment le comte de la Gardie et la belle Ebba Brahe se lever des larges fauteuils, contemporains de la guerre de Trente ans, pour nous faire les honneurs de la maison.

Il pleuvait à torrents lorsque j’ai visité le parc et le château de Haga, comme si la nature eût voulu s’associer, par une secrète harmonie, à l’impression mélancolique de ces lieux, sur lesquels plane encore le fantôme ensanglanté du monarque énigmatique qui s’appelait Gustave III. Haga est une création de Gustave, qui avait médité d’en faire le Versailles de sa royauté absolue. Il aimait à en porter le nom, comme pour se parer de son rêve et le traîner partout avec lui. Ouvrez les chroniqueurs du dix-huitième siècle, et vous y lirez jour par jour le récit du voyage triomphal de M. le comte de Haga à Paris en 1784. On voit encore les fondations du palais splendide, qu’une rue monumentale, aboutissant au Norrbro, devait réunir à Stockholm. En attendant, il avait fait bâtir le modeste pavillon qui subsiste aujourd’hui, et d’où il partit, le soir du 15 mars 1792, pour aller tomber à l’Opéra sous le poignard d’Ankaström. Sur ces jardins, dont les serres abritent les plus belles fleurs de Stockholm et même quelques vignes, qui sont peut-être les seules de toute la Suède ; sur ces massifs ombreux, ces eaux tranquilles, ces allées qui serpentent à travers les pelouses d’un vert tendre et doux, il y a un voile de mystère et de tristesse comme sur la destinée de Gustave lui-même.

Au retour, j’ai vu le château de Carlberg. Ce n’est point un rare monument d’architecture. Un pavillon central, auquel on monte par un large perron, flanqué d’avant-corps, et accru, à droite et à gauche, de deux grands bâtiments dont la physionomie fait songer à une caserne, voilà tout à peu près. Et cette physionomie n’est point menteuse : Carlberg est aujourd’hui le Saint-Cyr de la Suède ; on y élève dans une discipline sévère les futurs officiers de l’armée scandinave. Mais cette école militaire se mire dans le beau canal qui coule à ses pieds entre deux rives verdoyantes, et son parc est digne d’un palais.

Si l’on veut des monuments plus originaux et plus princiers, il faut pousser jusqu’à Gripsholm, le palais gothique aux cinq tours, à la fois forteresse et château, prison et musée, Vincennes et Trianon, sombre comme une geôle, riant comme un théâtre et comme une salle de bal, tout rempli d’antithèses violentes à la façon d’un drame de Victor Hugo, et où l’on entend à chaque pas l’écho lointain des chansons et des rires, mêlé aux gémissements qui montent du cachot sinistre creusé pendant neuf années par les pas d’Éric XIV. Il faut pousser surtout jusqu’à Skokloster, royale résidence élevée des mains du maréchal Wrangel sur les ruines d’un cloître illustre confisqué par la Réforme, et dont le quadrilatère imposant, surmonté d’une coupole et flanqué aux angles de quatre larges tours, apparaît tout à coup sur les bords du lac Mälar, comme une citadelle féodale et comme une vision des grands siècles de la Suède.

Mais ce qu’il y a de plus beau dans ces domaines qui font à Stockholm un cadre si riche et si varié, c’est toujours la nature, cette belle nature du Nord, dont le charme s’accroît du mystère et se fait d’autant plus pénétrant qu’il est plus voilé. Pendant bien des mois, l’hiver l’ensevelit sous son lourd suaire de neige ; la bise souffle dans les branches dépouillées des chênes ; les pins se couronnent de givre et les traîneaux sillonnent en tout sens le Mälar recouvert d’une épaisse couche de glace. Mais quand le 1er mai ramène l’éveil joyeux de la terre si longtemps endormie, quand les premières fleurs percent le sol et que les premières feuilles éclatent dans le bourgeon fécondé, alors c’est fête partout. Le peuple reprend avec ivresse possession du Djurgarden, de Haga et de Tivoli ; il célèbre par ses chants et ses jeux l’arrivée du soleil ; et tandis qu’il plante aux portes de ses maisons des mais ornés de rubans et de couronnes de fleurs, les étudiants d’Upsal arborent solennellement, dans une cérémonie accompagnée d’une procession publique, la casquette blanche qu’ils ne quitteront plus qu’à l’entrée de l’hiver. Le retour du printemps est la grande fête nationale de la Suède.

VI
LE CANAL DE GOTHIE. — GOTHEBORG. — LE RETOUR.

Le jour du départ était venu. Nous prîmes, un matin, le chemin de fer de Töreboda, dans l’intention d’achever le reste du trajet par eau, et de pénétrer ainsi plus avant dans l’intérieur du pays.

La Suède est sillonnée de canaux dont le plus célèbre est le canal de Gothie, sur les bords duquel s’élève la station de Töreboda. Achevé seulement en 1832, au prix des plus grands efforts et des plus lourdes dépenses, le canal de Gothie unit la Baltique à la mer du Nord et se relie au système de la défense nationale. Il traverse huit lacs, s’élève à certains endroits jusqu’à une hauteur de plus de 100 mètres et compte cinquante-huit écluses. Les travaux de ce genre ont été singulièrement multipliés dans ces derniers temps, mais la plupart sur une étendue très-restreinte, pour faciliter les communications et les transports. A côté des canaux de Gothie et de Trolhœtte, grandes routes royales qui se développent sur une largeur de 90 pieds, sur une longueur de 40 à 45 lieues, en y comprenant les lacs, et qui ont nécessité toutes les ressources de l’art des ingénieurs, il y a de petits canaux de 4 et de 10 kilomètres, qui sont de véritables chemins vicinaux.

Un des plus grands charmes de cette navigation intérieure vient du nombre et de la beauté des chutes que forment les cours d’eau naturels ou artificiels de la Suède. Écluses des canaux et cataractes des fleuves ménagent fréquemment à l’œil du voyageur des spectacles qu’il ne se lasse pas d’admirer. Celles du fleuve Luléa surtout n’ont pas de rivales en Europe. La chute du Rhin à Schaffouse n’est qu’une vulgaire cascade à côté de la gigantesque cataracte de Harspranget, qui dépasse même de moitié la hauteur du Niagara, et qui serait un but de pèlerinage pour tous les touristes, si elle n’était perdue en pleine Laponie suédoise, dans des solitudes presque inaccessibles, où les chemins de fer ne pénétreront pas de sitôt.

Malheureusement, je n’ai pu voir en face aucune de ces chutes, que les bateliers indigènes descendent quelquefois dans leurs barques avec une audace et une adresse extraordinaires. En arrivant à Töreboda on nous apprit que nous ne pouvions trouver de bateau avant le lendemain soir, et ne nous sentant point la patience d’attendre jusque-là, nous reprîmes le chemin de fer pour gagner Gotheborg.

Gotheborg, que nous appelons Gothembourg, est, après Stockholm, la plus grande ville de la Suède, et compte environ cinquante mille habitants. Depuis trente ans, elle a pris un développement considérable, et, grâce à sa position sur le bord de la mer, à l’embouchure du Gotha ; grâce à l’extension croissante de son commerce, elle ne peut que grandir rapidement encore. Il semble même qu’en construisant la ville, on ait voulu se mettre longtemps d’avance au niveau des besoins futurs, par la largeur des rues, la dimension des places, le nombre et le grand air de ses établissements d’utilité publique. Ce qui frappe au premier abord dans cette ville, dont le nom est presque inconnu en France, c’est le caractère ample et majestueux qui lui donne la physionomie d’une capitale.

La ville est située en partie dans un vallon marécageux, en partie sur un rocher où elle s’étage en amphithéâtre. Du côté de la terre, une sorte de bastion la domine de sa masse imposante : c’est le reste d’un fort démoli qui la défendait jadis, et dont on a fait une prison. Du côté du fleuve, l’école de navigation dresse au sommet d’un roc ses tours massives et son observatoire, pareil à une citadelle. Ailleurs encore, l’école militaire couronne l’une de ces collines aux flancs dénudés qui enserrent la plaine où s’étend Gotheborg. On ne se figure pas la quantité d’établissements d’instruction et de bienfaisance que renferme cette ville. Quelque philanthrope doit avoir passé par là. Ce ne sont qu’écoles publiques, hôpitaux, maisons d’orphelins, d’enfants trouvés et d’ouvriers, sociétés bibliques et fondations de charité. Et tout cela ressemble à des palais : la douane même et les usines qui entourent le port présentent les mêmes proportions monumentales. Ce sont bien, en effet, les palais de cette ville commerçante, grandie par la pêche du hareng et le négoce avec les Indes, trop jeune et trop souvent rebâtie, à la suite de ses désastres, pour avoir des édifices historiques, et faisant de sa richesse l’usage intelligent et pratique de ces grands industriels qui achètent rarement un tableau, et n’ont point le sens artistique ou pittoresque aussi développé qu’on le souhaiterait peut-être, mais qui fondent autour d’eux des crèches, des ouvroirs, des asiles et des hospices.

Cependant Gotheborg a un musée, mais là encore le caractère pratique et positif apparaît. On l’a installé dans l’ancien bâtiment de la Compagnie des Indes, — un spécimen curieux des vieilles maisons en briques de la ville primitive — côte à côte avec les bureaux du télégraphe et l’école des arts et métiers ; et ce musée universel, qui est l’établissement favori des Gothembourgeois, celui qu’ils montrent avec le plus de complaisance et dont ils parlent avec le plus d’orgueil, a fait à l’histoire et à la science une plus large place qu’à l’art.

La galerie de tableaux, composée presque exclusivement de noms scandinaves et contemporains, serait d’un attrait fort médiocre sans un chef-d’œuvre sui generis dont le souvenir me charme encore aujourd’hui. C’est une toile d’assez grande dimension, datée de 1864 et signée du nom d’Ekman, un artiste finnois de quelque renommée en son pays. Sur le premier plan, un marin anglais présente une Bible à un Italien en chemise rouge, qui avance la main droite pour la prendre, tout en serrant de la gauche le drapeau national sur son cœur. Au second plan, le pape, coiffé de sa tiare, s’interpose d’un air farouche entre l’Italien et l’Anglais, et s’efforce d’écarter le bras de l’hérétique. Mais celui-ci persiste avec énergie, et, dans le fond, Notre-Seigneur descend du haut des cieux, en tendant une palme au courageux marin anglais, pour le consoler des mauvais traitements du pape. Cette simple esquisse suffira, je l’espère, à faire comprendre l’hilarité douce dont je fus saisi tout à coup, et que mes guides partagèrent d’ailleurs de très-bonne grâce.

Pic de la Mirandole eût pu trouver dans le Musée de Gotheborg un ample sujet à ses dissertations de omni re scibili et quibusdam aliis. A côté des tableaux et des plâtres d’après l’antique, on y voit une précieuse collection d’objets de l’âge de pierre, de l’âge de fer et de l’âge de bronze, de haches en silex, d’épées scandinaves, de monuments runiques ; des hommes fossiles et des oiseaux empaillés, des monstres qui font reculer la nature d’horreur et des fœtus confits dans de l’esprit-de-vin ; un cabinet de médailles et une galerie d’histoire naturelle, dont le morceau principal est la carcasse d’une énorme baleine, échouée jadis sur la plage de Gotheborg, où elle resta prise dans la vase, et qui exhale encore, après bien des années, une odeur presque suffocante.

C’est ainsi que toujours, dans la seconde ville de Suède, se mêle le grave au doux et l’aimable à l’utile. Les commerçants qui l’ont fondée et qui l’administrent n’y ont point oublié l’agrément. Partout s’ouvrent des squares, s’étendent des parcs et de belles promenades. Le petit lac sur lequel elle est bâtie s’y distribue en canaux ombragés qui parcourent la ville en tous sens. Gotheborg a été construit suivant le système hollandais, et ce n’est pas seulement par ses nombreux canaux, mais par ses maisons en briques et le caractère général de son architecture, plus solide qu’élégante, par le nombre de ses établissements charitables, par l’amour de la vie confortable et du chez soi, par le climat humide et le sol marécageux, par le développement de son commerce maritime et jusque par le flegme de ses habitants, que ce coin de la Suède rappelle les Pays-Bas.

Les temples de Gotheborg sont coiffés à peu près uniformément de ce clocher rococo, sans style et sans caractère, qu’on rencontre si souvent en Suède. Le plus beau et le plus grand est la cathédrale de Gustave, comme la plus grande et la plus belle place de la ville est celle de Gustave-Adolphe, décorée d’une statue en bronze du roi conquérant. Parmi les monuments qui l’entourent, celui qui l’emporte par son luxe architectural, même sur l’hôtel de ville et la Bourse, est la maison d’un simple particulier. Beaucoup de commerçants gothembourgeois sont puissamment riches, mais le peuple, qui profite de leurs richesses, ne songe pas à les leur reprocher : « Ceci, me disait mon guide, en m’arrêtant devant un édifice de belle apparence, est un hôpital, et ceci une école fondée par le commerce de la ville. — Vous avez vu le château et le parc de la famille Dickson, la plus riche de Gotheborg ; allons voir maintenant les maisons qu’elle a élevées pour les ouvriers. — Regardez notre port, me disait-il aussi, en s’asseyant à côté de moi sur une colline d’où l’on dominait la mer, l’embouchure du Gotha, la ville entière avec ses monuments, ses quais, ses ponts, ses canaux, ses promenades et sa large rue de Sodra Hamngatan, bordée de maisons opulentes. Tous ces bateaux sont à nous. La flotte marchande de Gotheborg l’emporte aujourd’hui sur celle de Stockholm. Et voici là-bas les vaisseaux que nous faisons équiper à nos frais pour une expédition scientifique au pôle Nord. »

Le soir, avant de partir, nos amis nous entraînèrent au beau théâtre de Gotheborg. En Suède, comme dans le reste de l’Europe, la littérature de Scribe et la musique d’Offenbach ont conquis leur droit de cité : d’étape en étape, la Belle Hélène est arrivée jusqu’au pôle. Mais, ce soir-là, j’eus l’heureuse chance de voir jouer par des acteurs indigènes un drame national. C’était, autant qu’il m’en souvienne, le Sigurd Ring de Stagnelius. Sigurd, roi de Suède, a rencontré dans une fête la jeune et belle Norvégienne Alfsol ; il est frappé au cœur par le trait parti des yeux bleus de l’enfant, et il demande sa main. Mais Sigurd a la barbe blanche, et les frères d’Alfsol le repoussent avec mépris. Alors le vieux roi fait appel à ses soldats et marche à leur tête pour enlever celle qu’il aime. Il s’avance, répandant la terreur sur son passage ; les Norvégiens tremblent à l’approche du héros, et, se sentant vaincus d’avance, ils empoisonnent Alfsol au moment du combat, pour dérober à leur ennemi le prix du triomphe. Sigurd se bat comme un lion, met l’armée norvégienne en déroute et se précipite aussitôt vers la tente de la jeune fille. Il ne trouve que son cadavre inanimé. Le chœur, comme une nourrice qui berce son enfant malade pour l’endormir, chante doucement le calme du tombeau et le repos bienheureux qu’on trouve dans le sommeil de la mort. Alors le vieux viking, sans pousser une plainte, sans verser une larme, soulève la blonde Alfsol dans ses bras nerveux, l’emporte sur son vaisseau et va se faire engloutir avec elle par la tempête dans le sein de la mer. Un souffle profond de mélancolie traverse cette légende des temps héroïques et barbares, qui me remit vivement sous les yeux, au moment de quitter la Suède, l’image de la vieille Scandinavie trop longtemps oubliée.

Une demi-heure après, nous montions sur le bateau la Freya, où nous avaient précédés nos bagages. La mer était admirablement tranquille. Jusqu’à trois heures du matin, je restai accoudé sur le pont, regardant le sillage étincelant de la roue à la surface du flot sombre et, derrière nous, les lumières et les phares de la côte de Suède ; rêvant à la mythologie primitive, à Niord et aux dieux Vanes, nés de cette mer que nous traversons. Presque au sortir du port, la Freya effleure dans l’ombre un petit bateau qui ne s’est point rangé assez vite et qu’il manque de couper en deux : la malheureuse barque tournoie éperdue dans le remous des vagues, et se cramponne de toutes ses rames à l’entrée du tourbillon qui voudrait l’avaler. Entre trois et quatre heures, la houle commence à se faire sentir. Nous pénétrons dans le Cattégat, redoutable aux passagers novices, et il semble vouloir rester fidèle à sa mauvaise renommée. Après une résistance de quelques minutes, je jugeai prudent d’aller chercher un asile et une protection dans les bras du sommeil.

Je m’insinuai donc péniblement en l’un de ces cadres étroits qui ressemblent aux tiroirs d’une commode. A peine avais-je fermé l’œil, qu’un rêve bizarre et pénible, vrai cauchemar scandinave, formé par la triple collaboration du bruit et du mouvement de la machine, du trouble naissant de mon estomac et des impressions toutes fraîches que j’avais emportées du théâtre de Gotheborg, vint s’abattre sur moi.

Je rêvais que je montais de la terre au ciel sur le pont Baffrost, que garde le géant Heimdal. J’arrivais au pied du chêne Yggdrasil, dont les rameaux recouvrent l’univers entier, et dont les racines traversent l’abîme. Sur le chêne était perché l’aigle qui sait tout, et sous le chêne était assis Odin, avec ses deux corbeaux et son cheval à huit pieds, entouré des nombreux enfants qu’il doit à la fécondité de son épouse, la belle Freya. Dans mon rêve, Odin, borgne, roux et farouche, rappelait, à s’y méprendre, la physionomie du célèbre directeur d’une grande revue parisienne, qu’il est inutile de nommer. Freya, la déesse de beauté, m’apparaissait sous les traits d’une sybille à hélice et à roulettes, où se confondaient, en un horrible amalgame, la figure de la Vénus septentrionale et celle du bateau qui portait son nom. Odin fixait sur moi son œil unique, autour duquel rayonnaient les prunelles immobiles et flamboyantes de l’aigle et des corbeaux, et sous l’action de ces fauves regards, qui me dévoraient comme le feu, je me sentais maigrir et fondre d’épouvante. Mon corps s’évaporait en fumée, et se trouvait réduit peu à peu à l’état d’une tige flexible, plus mince qu’une branche de bouleau. Tout à coup, des racines du chêne où elles se tenaient couchées, s’élançaient trois déesses redoutables, les Nornes scandinaves : armées de longs ciseaux, comme la Parque classique, elles voltigeaient autour de moi, marmottant les syllabes des runes sacrées, et s’efforçant à l’envi de couper le fil qui composait mon corps. Situation horrible et pleine d’angoisses ! Saisi de vertige, ivre de terreur, je bondissais pour échapper au tranchant fatal, poursuivi par le tourbillon vivant qui se rapprochait toujours. Les corbeaux croassaient des ricanements sinistres ; l’œil d’Odin pétillait d’une joie sauvage ; l’aigle lui-même poussait des cris d’anthropophage en gaieté, et aiguisait son bec comme pour se préparer à un bon repas.

Un coup violent me réveilla en sursaut. Dans l’élan de cette danse désordonnée, j’avais cogné du front contre la paroi supérieure de mon cadre. Je sautai à bas du lit, heureux d’en être quitte pour une bosse. Le soleil se levait, à demi plongé encore dans les flots de la mer. Au loin, à travers un rideau de brume, cinq ou six voiles apparaissaient çà et là, les unes immobiles, pareilles à des maisons blanches sur la côte ; les autres rasant les flots, avec un mouvement onduleux et doux, comme l’aile d’une mouette ou d’un albatros. Puis Helsingborg éleva sur la gauche la haute tour quadrangulaire de son église et le formidable bastion en ruines, seul débris qui reste de ses vieilles fortifications. Vers dix heures, les flèches élancées et évidées de Kronsborg jaillirent de l’autre côté du Sund, et presque aussitôt on aperçut Elseneur, développant sur la plage ses lignes de maisons peintes, entre deux moulins à vent qui égayaient encore ce riant tableau, aussi peu shakespearien que possible, malgré le souvenir d’Hamlet. A midi, nous débarquions à Copenhague, et, après avoir serré la main à nos amis danois, nous repartions le soir vers la France.

DE PARIS
A L’EXPOSITION DE VIENNE
JOURNAL D’UN CHRONIQUEUR EN VOYAGE

1873.

La chronique est la très-humble servante de l’actualité, qu’elle doit suivre et traquer partout. Semblable au chasseur diligent de la ballade, il faut que le chroniqueur, l’œil à l’affût et l’oreille aux aguets, soit toujours par monts et par vaux, prêt à s’élancer sur sa proie partout où elle se montre. Le mot de Mahomet semble fait tout exprès pour lui servir de devise, et quand la montagne ne vient pas à lui, c’est à lui d’aller à la montagne.

Voilà pourquoi, profitant des loisirs de l’été, où les événements font relâche comme les théâtres et prennent leurs vacances comme les écoliers, je suis allé chercher jusqu’à Vienne l’actualité qui me fuyait à Paris. Malgré bien des mécomptes et des avortements, le grand fait de la saison présente est l’Exposition internationale universelle ouverte le 1er mai dernier dans la capitale de l’Autriche, et qui se fermera le 31 octobre prochain. Permettez-moi, lecteur, de vous y conduire, ou du moins de vous mener jusqu’à la porte. Nous en examinerons ensemble les approches et les dehors, et je laisserai volontiers à un autre le soin de vous faire franchir le seuil et de vous guider à travers les innombrables et fatigantes richesses de la Welt-Austellung. Grâce aux chemins de fer, Vienne est, pour ainsi dire, dans la banlieue de Paris. C’est l’affaire de trente-six heures, comme jadis pour aller à Épernay. Mais j’ai suivi le chemin des écoliers. En voyage, j’aime beaucoup à prendre le plus long pour arriver au but, et à exécuter des variations et des fugues en zigzags sur la ligne droite, qui est pour les géomètres le plus court, mais pour les touristes le plus ennuyeux chemin d’un point à un autre.

Que le lecteur se rassure : je ne l’arrêterai pas à chaque étape. Il y a longtemps, je le sais, que l’Allemagne est découverte. Il me permettra de négliger les pierres pour les hommes, l’histoire pour la chronique, et même, après avoir passé, sans détourner la tête, devant des monuments recommandés solennellement à l’admiration des badauds par tous les cicerone, de m’amuser, au prochain sentier, à courir après les papillons et à cueillir la noisette.

Strasbourg, 5 et 6 juillet.

Je suis parti de Paris par le train de huit heures trente-cinq du soir, et n’ai fait qu’une traite et qu’un somme jusqu’à Avricourt. Il y a trois ans, Avricourt était une station insignifiante, qui passait inaperçue pour la plupart des voyageurs. Il n’en est plus ainsi maintenant : le démembrement de la France l’a élevé au rang de station frontière, et ce village est devenu aussi célèbre parmi les voyageurs de la ligne de l’Est qu’il était autrefois inconnu.

Brusquement et sans préparation, on se trouve en terre prussienne. Même en y mettant la plus mauvaise volonté du monde, il est impossible de ne pas s’en apercevoir tout de suite. D’abord, on vous fait descendre pour la visite des bagages, et pendant ce temps, les employés français ont cédé la place aux Allemands. Le rauque coassement des grenouilles du Rhin offusque nos oreilles de toutes parts. Les quais sont envahis par l’uniforme des employés prussiens ; une sentinelle allemande se promène l’arme au bras devant la gare en planches, et le drapeau tricolore — mais où le noir, hélas ! a remplacé le bleu, comme un signe de deuil — flotte au-dessus de la porte. Il n’est pas jusqu’à l’heure qui ne change aussitôt : il faut régler sa montre sur les horloges de Berlin et l’avancer de vingt-cinq minutes.

J’aborde un employé aux moustaches formidables, à la parole impérieuse, qui marche avec toutes les allures d’un officier supérieur :

— Monsieur, à quelle heure serons-nous à Strasbourg ?

Il me répond d’une voix bourrue :

— Hier man spricht Deutsch.

Je m’approche du guichet et je présente un billet de vingt francs à l’employé, qui secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite, en me disant : « nein, nein. » Mais il accepte un napoléon, et me passe en retour, avec mon billet, une foule de ces affreuses petites pièces blanchâtres, à l’effigie effacée, qui représentent des kreutzers ou des groschens. On remonte en voiture. Quelques minutes après, le train s’arrête devant une station encombrée de longues files de wagons sur lesquels se lit en grosses lettres : Elsass-Lothringen. « Réchicourt-le-Château », me dit mon Livret-Chaix. — « Rixingen », me crient en même temps l’employé et l’inscription de la gare. Non, il n’y a vraiment pas moyen d’oublier que l’on est en Prusse.

En approchant de Strasbourg, on voit se dessiner à droite et à gauche les silhouettes des forts bâtis par les Prussiens pour retenir plus sûrement les habitants de l’Alsace dans les bras de leurs frères allemands. La Prusse sait comme nous que Vauban était un grand homme ; mais elle sait aussi — et elle le savait avant de nous l’avoir appris à nos dépens — qu’on ne résiste pas à des canons fabriqués en l’an 1870 avec des remparts élevés en l’année 1684.

A peine descendu à l’hôtel, je me suis mis à parcourir la ville. La première impression est navrante. Ce n’est pas seulement parce que tous les noms des rues, toutes les affiches placardées sur les murs, toutes les inscriptions sur les monuments, sont en langue allemande, sans même faire aux vaincus la concession d’une traduction française ; ni parce que, si avidement qu’on tende l’oreille, on entend partout résonner les syllabes gutturales de cette langue, faite, suivant le proverbe, pour être parlée aux chevaux. C’est aussi à cause du mouvement de la rue et de la physionomie des passants. On s’attendait à entrer dans une ville en deuil : on aperçoit les cafés remplis et les brasseries débordantes. De toutes parts, quand la nuit tombe, s’élèvent des chansons et des rires. Les ruelles qui avoisinent mon hôtel s’animent d’un fourmillement tapageur et joyeux. Je m’endors au son de je ne sais quelles mélodies allemandes braillées à pleins poumons par les habitués d’un estaminet voisin, et je m’éveille au bruit d’un cantique allemand, piaulé pendant une heure par les bambins d’une école primaire située sous mes fenêtres. Mais bientôt tout s’explique, et cette première impression s’efface. Il ne faut pas oublier d’abord que Strasbourg, même au temps où il appartenait de corps et d’âme au vaincu, parlait la langue du vainqueur, et que c’était en allemand qu’il criait : « Vive la France ! » Mais surtout il ne faut pas perdre de vue que la ville a été dépeuplée par l’émigration et repeuplée par une véritable invasion prussienne. Seize mille Strasbourgeois, au minimum, ont quitté leur petite patrie, après son annexion à la Prusse, pour rester fidèles à la grande, et parmi ces exilés volontaires, on compte beaucoup d’hommes du peuple : célibataires qu’aucun lien n’enchaînait au sol, ouvriers qui remplissaient les rues au sortir de leurs ateliers, et donnaient à la ville une physionomie toute française sous son enveloppe alsacienne. Ce vide a été plus que comblé par l’immigration allemande, car le chiffre total de la population s’est augmenté de quelques milliers. On peut dire que Strasbourg est submergé par le flot teutonique, qui coule maintenant à pleins bords dans le lit déserté par le flot français.

Les calculs les plus modestes évaluent à vingt mille le nombre des Prussiens qui sont venus s’établir à Strasbourg. C’est le quart de la population totale ; c’est plus du tiers, en y joignant la garnison. La pauvre et prolifique Marche de Brandebourg n’avait garde de négliger une proie aussi riche. Elle a toujours des nuées d’enfants à placer. Tous ces besogneux se sont rués à l’assaut du butin, une fois la place conquise, depuis l’humble marchand en quête d’une clientèle jusqu’au hobereau en quête d’une place de fonctionnaire. L’immigration prussienne se compose de trois ou quatre éléments que voici : d’abord, les gens qui suivent l’armée et en vivent ; puis l’administration, avec son personnel d’employés ; enfin les commerçants, si l’on peut appeler ainsi les marchands de tabac (ils ont triplé à Strasbourg depuis l’annexion) et de salaisons, de saucisses, de choucroute — delicatessen, disent les Allemands par un mot bien caractéristique, et qui donne envie de s’écrier avec Molière : « Où diable la délicatesse va-t-elle se nicher ? » Comme on le croira sans peine, la Prusse n’est pas représentée là par ses échantillons les plus purs. Les chevaliers d’industrie, les négociants en déconfiture, les personnages ayant une situation à cacher ou à refaire, abondent dans cette population nomade et interlope, qui s’est déjà renouvelée deux ou trois fois depuis l’annexion.

Les deux courants coulent à côté l’un de l’autre sans se mêler. Il a fallu renoncer aux manifestations des premiers temps. Cependant quelques dames substituent encore à la cocarde qu’elles ne peuvent plus porter de petits bouquets de fleurs disposées dans l’ordre du drapeau tricolore, ou habillent leurs fillettes de blanc, avec une ceinture bleue et un ruban rouge au cou. J’ai vu un équipage élégant attelé de deux chevaux qui portaient un capuchon rouge à houppes bleues, et frangé de blanc. Puérilités, soit ! Mais qui aurait le courage d’en sourire ? Le patriotisme les ennoblit et les rend touchantes. Regardez aussi aux vitrines des libraires : les ouvrages, les journaux, les gravures, même les images d’Épinal que vous y verrez, tout vous parlera de la France et vous dira qu’on ne l’oublie point. Mais, encore une fois, la protestation de Strasbourg est surtout dans la dignité silencieuse de son attitude et le soin qu’elle met à maintenir la distance entre son ennemi et elle dans la promiscuité forcée de la conquête.

Les traces du siége sont toujours visibles, malgré l’activité avec laquelle on s’attache à les faire disparaître. Il reste bien des vides à l’entour de la place de Broglie et le long du faubourg de Pierres, où les obus n’avaient laissé qu’une seule maison debout. La cathédrale n’est pas absolument guérie de toutes ses blessures, mais il s’en faut de peu. On achève de rebâtir le Palais de justice. La préfecture et le théâtre étalent encore leurs mutilations. La Bibliothèque et le Temple neuf n’ont pas cessé d’être un monceau de ruines. Sur la place Kléber, l’Aubette, où étaient installés l’état-major de la garnison et le musée de peinture, dresse sa façade béante et noircie, derrière laquelle l’incendie a fait le vide. La statue de bronze qui occupe le centre de la place est restée debout. On lit toujours sur le piédestal : A Kléber ! ses frères d’armes, ses concitoyens, la patrie ! Et le général en chef de l’armée du Rhin contemple sa ville natale ravagée et conquise par ceux qu’il avait tant de fois battus.

Baden-Baden, 7 et 8 juillet.

De Strasbourg j’ai fait une pointe sur Bade, — premier accroc à la ligne droite. En passant sur le grand pont du Rhin, jadis gardé à un bout par une sentinelle française et à l’autre par une sentinelle badoise, je remarque que la Prusse, si soigneuse de faire disparaître les moindres traces de la nationalité vaincue, a poussé le dédain ou l’ironie jusqu’à laisser intact l’aigle qui en décore l’entrée. Je ne saurais dire l’effet navrant que produit en pareil lieu la vue de cet oiseau, qui semble cloué là désormais en signe d’infamie, comme un hibou sur la porte d’une grange. A tous les Français qui passent, sa vue crie : Souviens-toi ! Et je me suis souvenu. Tandis que le convoi traversait lentement le fleuve majestueux, le souvenir des derniers jours de l’empire me remontait à la mémoire. Je revoyais en imagination la séance du 6 juillet, M. de Grammont à la tribune, mettant la main sur la garde de son épée : j’entendais les longues acclamations de la Chambre auxquelles répondaient les clameurs de la rue, les chants guerriers, la Marseillaise, le Rhin allemand de Musset, avec la musique de Gounod, et les couplets de G. Nadaud : Malheur à qui brave la France ! chantés sur le théâtre du Vaudeville, avec accompagnement de drapeaux tricolores, et repris en chœur par la salle entière. — Vous ne l’avez pas oublié sans doute, joyeux auteur de Pandore !

Naturellement, les Prussiens ont rétabli l’arche du pont qu’on a fait sauter, puisque le chemin de fer y passe. Voici Kehl, où les soldats en garnison à Strasbourg et les commis voyageurs de passage allaient jadis acheter des cigares en contrebande. Le convoi fait bravement ses cinq lieues à l’heure, comme la diligence de Joigny ou le coche d’Auxerre. Parfois il s’arrête au milieu des champs, sans qu’on sache pourquoi. A chaque station, il flâne et reprend haleine. On le laisse souffler tranquillement, tandis que les employés vont boire un bock et que le mécanicien, appuyé sur sa noire locomotive, engage une conversation sentimentale avec quelque jeune fille dont on voit passer la tête blonde par la fenêtre du châlet qui sert de gare, encadrée de clématite et de lierre. Idylle charmante et digne d’être chantée par Gessner ! Comment se plaindre d’une patriarcale lenteur qui permet au regard de savourer à l’aise cette nature verdoyante, ces frais villages dont chacun semble avoir été fabriqué tout exprès pour le plaisir des yeux et cette ceinture de collines chargées de ruines féodales qui ferment le décor ! Tout cela est si joli, qu’au bout d’un quart d’heure j’avais oublié que j’étais en Allemagne et dans la patrie du général de Werder.

Voici Achern, où l’on garde les entrailles de Turenne, à un quart d’heure tout au plus de Sasbach, où le héros fut tué ; Bühl, dont la vallée produit l’affenthaler, ce bourgogne en miniature du grand-duché ; Steinbach, la patrie d’Erwin, dont la statue colossale regarde du haut d’une colline le Munster de Strasbourg. Enfin nous arrivons à Bade. Une vingtaine de voyageurs descendent du train. Dès qu’ils apparaissent, les cochers rangés sur leurs siéges les saluent humblement au passage. L’un d’eux, mis comme un cocher de grande maison, s’approche de moi et, le chapeau à la main, me poursuit de propositions obséquieuses, en m’offrant sa voiture au rabais. A ce premier symptôme, bientôt confirmé par l’empressement des garçons lorsqu’on arrive à l’hôtel, il est facile de pressentir la décadence dont on va être témoin.

Qui n’a vu le Bade d’avant la guerre et ne se rappelle le spectacle unique, éblouissant, étourdissant, que présentaient, à certaines heures du jour, les abords du Kursaal ? Bade, en ce temps-là, était le rendez-vous de tous les heureux de ce monde. Princes, banquiers, artistes, viveurs et courtisanes, se pressaient, se coudoyaient en une cohue joyeuse, toute imprégnée de parfums et de rires, dans ce paradis terrestre — un paradis après la pomme — de l’Allemagne et de l’Europe. Pendant trois mois, Bade devenait la capitale d’un royaume enchanté. On n’y était occupé qu’à jouir par tous les sens à la fois. Dans les salons étincelants de marbres, de fresques et de dorures ; dans le café et la Restauration en plein vent ; le long des allées où les grands châtaigniers versaient une ombre épaisse, fraîche comme l’eau d’une source ; autour du kiosque chinois où, deux fois par jour, un orchestre trié sur le volet passait en revue les chefs-d’œuvre de la musique, c’était comme un fourmillement radieux, une mêlée d’élégance et de raffinements. On ne rencontrait que visages souriants, épanouis par la bonne chère et allumés par la fièvre du plaisir. Les bals, les spectacles, les concerts, les promenades, les dîners et le jeu, se disputaient chaque heure du jour et de la soirée. Le tintement de l’or se mêlait au bruit des violons et au choc des verres ; à la chanson des sylphes la chanson de Marco. Lorsqu’un pauvre diable était décavé, il se gardait de faire tache au tableau. Se sentant déplacé en si charmante compagnie, et honteux de montrer sa figure maussade dans ce pays de la joie, il prenait aussitôt le chemin de fer, à moins qu’il ne préférât se faire sauter la cervelle dans un coin. L’amphytrion de ces lieux enchanteurs, pour ne point attrister ses hôtes, poussait la munificence jusqu’à lui payer le voyage ou les frais d’enterrement, et le trouble-fête disparaissait sans que personne s’en aperçût.

Le cadre est resté le même, mais le tableau est bien changé. Bade a gardé ce merveilleux décor où l’art vient en aide à la nature sans pouvoir l’égaler ; mais l’herbe pousse dans l’allée des Soupirs et l’avenue de Lichtenthal, sur le chemin de la Chaire-du-Diable, de la Gorge-aux-Loups et du Vieux-Château. Le concierge de la Favorite se promène comme une ombre dans son ermitage désert, tenté de revêtir le cilice et de s’appliquer la discipline dont l’exhibition lui a valu tant de pourboires. Les marchandes de la grande allée ne font plus leurs frais, et l’une d’elles, en me proposant des cigarettes turques, m’a confié son intention de venir à Paris pour y vendre des gâteaux de Nanterre dans une baraque des Champs-Élysées. La maison de Conversation a imaginé de suppléer aux recettes d’antan en demandant 18 kreutzers par jour pour octroyer la jouissance, qu’on ne se dispute pas, de ses lambris dorés, de son cabinet de lecture et de ses concerts. Quelques maniaques y jouent, du matin au soir, l’écarte à 25 centimes la fiche, comme dans la partie classique, chez le percepteur, et deux ou trois malades y causent tout bas à l’écart. Jamais, au temps du trente-et-quarante, on n’avait tant conversé dans la maison de Conversation.

Vers deux heures, au moment où l’orchestre attaquait l’ouverture du Domino noir, je suis allé m’asseoir sur la terrasse du café. Une douzaine de promeneurs erraient mélancoliquement aux alentours du kiosque, et la Restauration, théâtre jadis de tant de joyeuses folies, et où l’on faisait si galamment sauter les bouchons de madame veuve Cliquot, offrait la morne physionomie d’un restaurant de sous-préfecture. J’interrogeai l’un des garçons, un Badois pur sang, mais qui a servi à l’Exposition de 1867, à Paris, et pris dans ce séjour une légère teinte de la langue et de l’esprit du boulevard :

« Ah ! Monsieur, me dit-il, depuis que le moulin ne tourne plus (le moulin, c’est la roulette), nos beaux jours sont passés. Plus d’Anglais, plus de Russes !

— Et des Français ?

— Presque plus… Il y en a bien encore quelques-uns, ajouta-t-il en clignant de l’œil d’un air très-malin ; seulement ils se font passer pour Belges.

— Alors de quoi se compose actuellement votre clientèle ?

— De malades qui vivent de régime, et d’Allemands, de Prussiens surtout. Mauvaise pratique, Monsieur. Encore si c’étaient des Viennois ! Le Prussien se gorge de bière, s’empiffre de bœuf aux confitures, fume une demi-douzaine de cigares d’un sou, et se croit magnifique en donnant deux kreutzers de trinkgeld au garçon. »

En ce moment, une voix rogue cria à l’autre bout de la salle :

« Kellner !

— Vous allez voir, me dit tout bas le garçon : c’est une famille de Prussiens. »

Il s’approcha de la table, où le père, la mère et trois enfants venaient d’achever leur déjeuner, fit l’addition et reçut l’argent. En passant à côté de moi pour le porter au comptoir, il ouvrit à demi la main gauche où était tapie une petite pièce de billon :

« Un gros », souffla-t-il sans s’arrêter.

Nous aurions voulu pouvoir attribuer exclusivement à l’absence des Français la décadence de Bade ; mais la vérité nous force de reconnaître que la principale cause est dans l’abolition des jeux.

Qui sait ? A mesure que les souvenirs de rouge et noire iront s’effaçant, peut-être s’apercevra-t-on que les eaux de Bade ne sont pas des eaux de fantaisie faites pour servir de prétexte et d’excuse aux viveurs, excellentes seulement pour les gens qui se portent bien et contre les maladies qu’on n’a pas, mais qu’elles sont souveraines contre la névralgie, la névrose, les maux d’estomac et les rhumatismes.

Carlsruhe, 10 juillet.

Je ne saurais trop engager mes lecteurs, s’ils voyagent jamais en Allemagne, à bien étudier d’avance leur itinéraire dans le Hendschel’s Telegraph. C’est pour ne pas m’être suffisamment conformé moi-même à ce sage conseil que je me trouve conduit à le répéter aux autres. Les employés allemands ont le tort de ne point crier à haute voix le nom de chaque station, et quand ils s’y décident, leur prononciation germanique déroute une oreille étrangère. Il suffit d’un moment de distraction pour déranger toute l’économie d’un voyage.

C’est ainsi qu’en allant de Bade à Carlsruhe, j’ai failli arriver à Fribourg. Il y a là tout un drame, que je veux vous conter dans sa simplicité saisissante, sous ce titre qui semble si bien fait pour l’affiche de l’Ambigu :

LE DRAME D’OTTERSWEYER.

C’était mercredi dernier, par une de ces journées meurtrières où le soleil change les wagons en rôtissoires. Il faisait un temps à ne pas mettre un Cafre dehors. J’avais pris un billet pour Carlsruhe, et je cuisais consciencieusement dans mon coin. A Oos, le train s’arrête et tout le monde descend. Je fais comme tout le monde. Rivé à mes deux valises ainsi qu’un forçat à ses fers, la gibecière et la jumelle se croisant en bandoulière sur ma poitrine, le parapluie sous le bras, le paletot jeté sur l’épaule, je cherche sur le quai l’ombre d’un poteau, comme l’Arabe cherche au désert l’ombre d’un palmier.

Tandis que je souffle et m’éponge, un autre train arrive en gare. Tout le monde se précipite et l’envahit en un clin d’œil ; mon premier mouvement est de faire encore comme tout le monde. Néanmoins, en homme prudent et qui ne donne rien au hasard, j’interroge un employé qui passe : « Carlsruhe ? — Ia. » Je ressaisis vaillamment les deux valises, la gibecière, la jumelle, le parapluie, le par-dessus, le Livret-Chaix, le Guide-Joanne, et je m’insinue, en me faisant hisser par cet employé complaisant, dans un wagon déjà presque plein, où mon entrée parmi d’autres compagnons de voyage non moins fournis en colis que moi produit l’effet de la tête de Méduse.

« Carlsruhe ? » redemandé-je encore d’un air aimable, avant même de m’asseoir. Six de mes compagnons restent muets : ils n’ont pas compris, malgré toute mon application à bien donner l’accent germanique. Le septième n’a pas compris davantage, mais il ne veut pas l’avouer, même par son silence. « Ia », répond-il. Là-dessus, ma conscience est en repos : je fourre une valise entre mes jambes, j’installe l’autre sur mes genoux, — la seule place qui reste disponible, — et je me rasseois, avec un soupir de soulagement, dans l’éternel rayon de soleil qui recommence aussitôt mon ébullition.

Une station se passe, puis une deuxième, puis une autre encore. A la gare de Bühl, le train se livre, avec la placidité germanique, à une interminable et incompréhensible manœuvre qui dure près de trois quarts d’heure. Je trouve le temps long, le soleil chaud et ma valise lourde. Vers la fin de la manœuvre, un employé se montre à la portière et demande les billets. C’est le même que j’ai consulté à Oos, et qui m’a répondu par un ia si coupable. Il me reconnaît et donne des signes d’agitation à ma vue. Puis il se répand en explications verbeuses, qu’il éclaire d’un geste éloquent, en me tirant par le bouton de mon habit. J’ai compris, je me lève ; mais à peine ai-je saisi une faible partie de mon arsenal de voyage qu’il se ravise, me repousse, s’échappe, court consulter le chef de gare sur le fait insolite qui s’est produit. J’attends anxieux. Il revient et me saisit par le bras. Cette fois, la chose est définitive : il faut descendre. Je rassemble autour de moi le parapluie, la gibecière, les valises, comme une poule fait de ses poussins, et j’allonge la jambe. Tout à coup, le train s’ébranle, l’employé me rejette en arrière, nous voilà partis !

Mais une minute après, son honnête face éplorée se remontre à la portière. Là il recommence des explications que j’écoute avec le calme du désespoir et de l’ahurissement. Pas un de mes compagnons ne comprend le français. Enfin, il se trouve dans le compartiment voisin un jeune homme qui s’offre pour interprète avec la plus cruelle obligeance : il me traduit péniblement les paroles de l’employé dans un idiome informe qui tient de l’auvergnat et du sanscrit plus que du français, et il embrouille si bien les choses, que je finis par n’y plus rien comprendre du tout.

Le train s’arrête et l’on me pousse sur la voie : c’est le plus clair. Mélancoliquement assis sur mes valises, comme Marius sur les ruines de Carthage, je regarde autour de moi, et ne vois que les champs qui verdoient et le chemin qui poudroie. Solitude absolue. J’éprouve le sentiment de Robinson dans son île déserte, car je n’aperçois même pas la cabane servant de gare qui s’élève du côté opposé de la voie. Mais quand l’immense convoi a défilé, en ayant l’air de me saluer d’un coup de sifflet ironique, alors il dévoile à mes yeux la station et, sur le seuil, un vieux gardien à figure placide, en manches de chemise, fumant dans une superbe pipe de porcelaine, et fort intrigué de voir descendre à Ottersweyer un voyageur en chapeau, chargé de plus de colis qu’il n’en a vus depuis l’établissement du chemin de fer. Avec l’aide un peu gouailleuse d’une bande d’étudiants qui vint à passer tout à point, sac au dos, je parvins à faire comprendre mon cas au brave homme, et à comprendre moi-même qu’il me fallait attendre quatre heures dans ces solitudes avant de pouvoir revenir sur mes pas !

Pour mettre à son comble l’intérêt du drame, le tonnerre grondait sourdement depuis quelques minutes, et l’orage éclata tout à coup avec la violence d’une tempête des tropiques. Impossible de rester dans l’étroite station, que mes colis encombraient et dont l’air semblait n’avoir pas été renouvelé depuis le printemps dernier. Je ne pouvais songer à rouvrir, pour en extraire du moins un volume, mes malles, ficelées et bouclées avec luxe, et que j’avais eu mille peines à fermer le matin. Mais tandis que je ruminais ces choses avec accablement, j’aperçus à cinquante pas une maisonnette sur laquelle s’étalait, en lettres qui me parurent rayonnantes, l’enseigne : Bierwirthschaft. Robinson ne fut pas plus heureux quand il découvrit dans son île la marque du pied de Vendredi.

Il faut être condamné à un séjour forcé de quatre heures à Ottersweyer pour savoir tout le plaisir qu’on peut éprouver à boire la liqueur du houblon. Je n’aurais jamais cru que ce breuvage amer pût devenir si doux. O grand roi Gambrinus, sois béni ! Ce qui s’est bu de choppes dans le Bierwirthschaft d’Ottersweyer le mercredi 9 juillet, entre une heure et quatre heures de l’après-midi, est un secret entre ma conscience et moi. L’orage s’était déchaîné dans toute sa violence, comme si la nature eût voulu s’associer au trouble de mon âme. La grêle et la pluie faisaient rage ; les éclairs embrasaient le ciel ; le tonnerre roulait en un grondement continu et tombait à coups précipités. On eût dit un drame de Werner. Et je buvais d’un front serein, entre une demi-douzaine de poules qui gloussaient, deux enfants qui pleurnichaient, quatre charretiers en manches de chemises dont les gros rires ébranlaient les vitres, et une hôtesse compatissante et bavarde, qui, flairant une catastrophe, s’obstinait à me prodiguer des consolations dont je n’entendais pas un mot.

Mais tout s’épuise en ce monde, même la soif d’un voyageur altéré par 40 degrés de chaleur à jet continu. Au bout d’une heure, j’avais examiné à fond le paysage, — je le sais encore par cœur aujourd’hui et le peindrais les yeux fermés, — compté les tas de fumier, noté toutes les faneuses et les voitures de foin attelées de bœufs qui passaient sur la route. Au bout de deux heures, j’en étais réduit à compter les taches de mouches sur les vitres : cette excellente idée m’occupa longtemps, mais enfin je trouvai le total, et il fallut passer à un autre exercice. Ma montre, que je tirais à chaque minute par une sorte de tic nerveux, marchait avec une lenteur prodigieuse, comme si elle eût été enchaînée par un enchanteur. Enfin j’avise les cadres de la salle. Un à un, avec la conscience d’un expert examinant un Hobbema, je les contemple et les savoure. Au-dessus de ma tête, une lithographie porte cette inscription en français : Vue de Saint-Malo, prise du Tallard par un beau temps et par un changement de vent. Qu’est-ce que le Tallard ? Je me creuse la tête et fouille mes plus lointains souvenirs. Je connais bien le maréchal de Tallard, sous Louis XIV, mais évidemment ce n’est pas lui qui a été pris par un beau temps et par un changement de vent ! Il faudra que je m’informe. — Ah ! décidément, nous n’apprenons pas assez l’histoire de France !

Un nouveau coup de tonnerre ébranle la maisonnette. La porte s’ouvre, et livre passage à un cinquième charretier, ruisselant comme un fleuve. Il s’assied à une table voisine, et demande du fromage, qu’il mange avec appétit. Cet homme paraît heureux : les éclairs et la foudre l’environnent ; il n’y fait pas attention. Je l’envie ; malheureusement je n’aime pas le fromage.

Je finis par découvrir, à une centaine de pas en arrière, le village caché derrière les arbres. Pendant une demi-heure, le parapluie en main, je me suis promené à travers les rues d’Ottersweyer, inondées par l’orage, qui, en nettoyant les étables et leurs appendices, avait empli les rigoles d’un liquide épais et jaunâtre, où piétinait avec bonheur la jeunesse aux pieds nus des deux sexes. On voyait rentrer précipitamment les charrettes de foin escortées de faneuses le râteau sur l’épaule, et l’on entendait les mugissements des bœufs au fond des écuries. Partout des arbres, de la verdure, des jardins et du fumier. Comment vous dire le saisissement des indigènes devant ce touriste en chapeau noir, la gibecière au cou, qui se promenait avec gravité par leurs rues ? Ils s’appelaient les uns les autres pour se montrer ce noble visiteur d’Ottersweyer, et je voyais à chaque pas les figures se coller aux vitres et les habitants apparaître au seuil de leurs maisons. Après m’avoir contemplé les yeux écarquillés et la bouche béante, deux adorables bambines aux cheveux blonds se rapprochent en sautillant, et m’éclaboussent en me demandant un trinkgeld. Un rayon de soleil qui perce les nuages éclaire cette idylle encrottée, ce lied naïf traduit par Champfleury, cette pastorale de Gœthe peinte par Courbet.

J’ai trouvé au cabaret d’Ottersweyer un exemple singulier du rayonnement de la France jusque dans les villages de l’Allemagne. La grande salle est décorée de six lithographies représentant les sujets suivants : Jean Bart à l’abordage du Prince-de-Frise ; Vue de Saint-Malo, prise du Tallard par un beau temps et par un changement de vent ; Bataille de Solférino ; portraits du grand-duc Frédéric, de S. M. Guillaume, empereur d’Allemagne, et de Napoléon Ier.

Le temps et l’espace me défendent de prolonger davantage cette sombre histoire et de vous expliquer comment, après avoir attendu quatre heures, je faillis manquer le train pour n’avoir pas su attendre trois minutes de plus. Mais le récit de ce nouvel incident et de quelques autres nous mènerait trop loin. Il suffira d’ajouter que le drame d’Ottersweyer eut pour heureux dénoûment, vers la nuit tombante, la conquête d’un lit bien mérité dans une des branches de ce grand phalanstère bâti par un marchand d’éventails, qu’on appelle Carlsruhe.

Moralité du drame : se défier des lignes à embranchements lorsqu’on ne sait pas la langue du pays. Cette morale est courte, simple, claire et pratique. On fera bien de la suivre en voyage.

Sans ce fâcheux incident, je comptais ne faire à Carlsruhe qu’une promenade entre deux trains. Il n’en faut pas davantage, en effet, pour voir cette ville monotone, qui serait, je crois, la plus triste et la plus ennuyeuse de l’Allemagne, si Manheim n’existait pas. Carlsruhe l’emporte sur Manheim de toute la supériorité pittoresque d’un éventail sur un échiquier. C’est une maladie particulière au grand-duché de construire ainsi ses villes sur des plans mathématiques, à la façon des pénitenciers.

Les habitants de Carlsruhe ne comprennent rien au dédain de la plupart des voyageurs : ils se croient victimes d’un préjugé, d’une injustice ou du mauvais goût. Ceux avec qui j’ai causé m’ont paru persuadés qu’ils habitaient la plus belle ville de l’Europe. Et, en effet, la capitale du grand-duché est le type idéal du style que M. Haussmann et ses imitateurs ont voulu mettre à la mode dans ces derniers temps, aux applaudissements des esprits éclairés ; le modèle accompli de la ville neuve, propre et rectiligne. Elle marie la ligne droite à la ligne courbe dans un ensemble d’une régularité absolue. Rien n’y est laissé au hasard ; rien n’est abandonné à l’initiative individuelle : les maisons sont bâties par le grand-duc et par la ville sur un modèle uniforme, pour être louées aux particuliers. Dans ma promenade à travers Carlsruhe, je suis tombé sur un quartier monumental qu’on est en train de construire, vis-à-vis d’un nouvel édifice destiné à réunir la Bibliothèque et les Musées, et qui est fermé d’une grille. Les locataires seront là encasernés dans des palais.

Ce grand éventail, dont une quinzaine de rues, rayonnant autour du château ducal, forment les lames, reliées entre elles par d’autres rues semi-circulaires, avec de petites places triangulaires dans les intervalles, est charmant sur le papier, mais insupportable dans la réalité. Au fond, il n’y a qu’une seule rue dans la capitale du grand-duché : la Karl-Friederichs-Strasse, qui conduit en droite ligne de la gare au château. Joignez-y, si vous voulez, la Lange-Strasse, qui la coupe à angle droit. C’est dans la première qu’on a accumulé tous les hôtels et tous les monuments : le buste colossal du grand-duc Charles, la statue du grand-duc Louis, la lourde pyramide de grès rouge, d’un effet si bizarre, élevée en l’honneur du margrave Charles-Guillaume, l’hôtel de ville, l’église protestante avec sa colonnade corinthienne, la statue de Charles-Frédéric sur la place du château, ornée de parterres et de pelouses qui ressemblent à des figures de géométrie. C’est dans cette rue centrale que s’est réfugié aussi le peu de mouvement et de commerce d’une ville qui semble presque exclusivement habitée par des fonctionnaires et des rentiers. Les autres voies ne mènent à rien, et comme, tout en partant du même point que la précédente, elles s’éloignent dans les directions les plus divergentes, elles ne sont fréquentées que par leurs habitants. Il m’a pris fantaisie d’en suivre une, et, après dix minutes de marche, pendant lesquelles j’avais été épié, dévisagé, scruté et retourné sous toutes les faces, comme une proie envoyée par la Providence, à l’aide des miroirs placés à toutes les fenêtres, je dus faire un circuit d’une demi-lieue pour rejoindre le centre.

C’est une imagination qui donne certainement l’idée la plus avantageuse des sentiments monarchiques des Badois que d’avoir pris ainsi le palais ducal pour point de départ de leur capitale et d’y avoir rattaché toutes leurs rues comme au but et à la fin dernière de la ville. Il en résulte que, de sa chambre à coucher, le grand-duc peut surveiller ce qui se passe autour de lui et faire sa police lui-même, absolument comme le gardien de Mazas embrasse d’un coup d’œil tous les couloirs qui viennent aboutir à son poste central. Je ne saurais trouver de comparaison plus juste. Carlsruhe tient à la fois de la prison, de la caserne, du couvent et du phalanstère. On dirait un chef-lieu des Frères Moraves. De flegmatiques Allemands peuvent seuls habiter cette capitale cellulaire sans y être poussés au spleen et au suicide.

Une ville est l’œuvre du temps, comme une forêt. Il faut que les rues poussent, que les maisons se groupent, que les édifices sortent de terre au gré des besoins et par la lente et naturelle floraison des siècles. Les fondateurs qui croient se ménager toutes les chances en bâtissant une cité comme un monument, d’un seul jet et sur un plan tracé par un ingénieur, n’ont jamais réussi qu’à faire des nécropoles comme Versailles, ou des capitales d’une régularité glaciale et d’une vie factice comme celle du grand-duché.

Heidelberg, 11 juillet.

Au sortir de Carlsruhe, j’ai fait un second et plus considérable accroc à la ligne droite en prenant la route de Heidelberg : je voulais me dédommager de cette ville neuve en contemplant les ruines du vieux château. Dès qu’on est descendu de wagon et qu’on a dépassé la porte de la gare, l’aspect est charmant, mais ne répond pas du tout aux idées qu’éveille le nom d’Heidelberg : on croirait entrer dans une réunion d’élégantes villas, à demi cachées au milieu des arbres. Resserrée et blottie, pour ainsi dire, entre le lit du Neckar et les flancs boisés du Kœnigsthul, l’ancienne capitale du Palatinat s’allonge dans l’étroite vallée comme un serpent au soleil. En suivant les deux longues rues qui mènent d’une extrémité à l’autre, je passe successivement devant les bâtiments modernes de l’antique Université, qu’anime l’incessant va-et-vient des étudiants et des professeurs ; devant l’église Saint-Pierre, où Jérôme de Prague afficha ses thèses hérétiques ; l’église du Saint-Esprit, temple éclectique où les deux cultes vivent côte à côte, séparés par une barrière comme celle qu’on met dans les docks entre marchandises de provenances diverses, et associant ainsi, en une sorte de promiscuité choquante, la vérité à l’erreur et Dieu à l’esprit malin ; enfin, devant la Maison du Chevalier, qui tranche vivement, par son architecture et la teinte brune de sa façade curieusement ouvragée, sur les maisons sans caractère, sans style et sans âge dont elle est flanquée à droite et à gauche. Avec l’église voisine, les ruines du château et le vénérable pont de pierre où la statue de Minerve fait pendant à celle de l’électeur Charles-Théodore, c’est à peu près l’unique épave du vieil Heidelberg. Elle a traversé seule, comme la salamandre, sans recevoir aucune atteinte, les bombardements et les incendies qui, trois fois en moins de soixante ans, n’ont fait autour d’elle qu’un amas de décombres fumants de cette malheureuse ville, qui fut peut-être, de toutes les villes d’Europe, la plus souvent assiégée, saccagée et ruinée.

J’avais une lettre pour un jeune Français, porteur d’un nom illustre, qui s’est fixé à Heidelberg dans l’unique but d’y apprendre à fond l’allemand. Par les jardins de sa maison de la Karl-Strass, et par des sentiers délicieux, fermés à la banale invasion des touristes, à travers la fraîcheur des épais ombrages qui me faisaient songer au gelidis in montibus Hæmi de Virgile, nous sommes montés jusqu’au château. Je n’entreprendrai pas, on peut le croire, de décrire, après M. Victor Hugo, ce merveilleux entassement de terrasses, de galeries, de tours, de façades dans tous les styles, de salles dans tous les genres et toutes les dimensions, de perrons, de bassins, de pavillons, d’arcs de triomphe, de souterrains, de fossés, de cours, de casemates, d’arsenaux, de musées et de cachots ; véritable mosaïque de palais juxtaposés et soudés les uns aux autres dans un prodigieux ensemble, ouvrage de tant de siècles et de tant d’artistes dont pas un n’a laissé son nom gravé au coin d’une pierre, sur lequel se sont acharnés, sans pouvoir l’anéantir, les boulets, les obus, les feux des hommes et le feu du ciel, et qui, après avoir logé vingt-trois générations de cette illustre maison palatine issue de Charlemagne par les femmes, ne loge plus aujourd’hui qu’un concierge et un tonneau !

J’ai passé de longues heures à savourer tous les détails de cette ruine admirable, dont bien peu de monuments égalent la beauté ; les cinq tours qui lui restent, surtout la tour fendue, construction cyclopéenne, ouverte par une large blessure dans la formidable épaisseur de ses murs de granit, et dont un tronçon gigantesque gît dans le fossé, comme le cadavre d’un Titan abattu ; la sévère façade du Nord, sur laquelle les atteintes des bombes et de la flamme ont infligé aux statues des empereurs et des princes palatins des mutilations bizarres où le grotesque se marie au terrible ; la riante façade de l’Est, toute fleurie des grâces mythologiques, où le goût de la Renaissance italienne éclate avec une richesse et une pureté ravissantes. Partout des silhouettes majestueuses, des lignes grandioses, des morceaux exquis ou superbes, reliés les uns aux autres par ces harmonies que la nature jette sur les ruines. Partout des gazons, des feuillages, des fleurs, des rideaux de lierre et des tapis de mousse. Chaque embrasure ouvre des perspectives magnifiques ; chaque pas qu’on fait apporte un éblouissement nouveau. Si beau que fût le palais dans sa gloire, sa ruine est certes plus belle encore. Il ne pouvait avoir ni cette majesté imposante, ni ce mystère qui en accroît la grandeur, ni cette unité où viennent s’effacer et se fondre les disparates d’une architecture multiple qui va du quatorzième siècle au dix-huitième. Il semble que l’état actuel du château de Heidelberg soit son état normal, qu’il ne pourrait être autrement, et que celui qui déferait cette ruine serait plus barbare que celui qui l’a faite. La réparation dépasserait le sacrilége de la destruction. Cela est si beau qu’on oublie presque d’en vouloir aux moyens sauvages qui ont créé cette incomparable ruine, et qu’il faut un effort sur soi-même pour ne pas applaudir à leur œuvre.

On a pratiqué un café-restaurant dans le palais. En Allemagne, il faut toujours songer au boire et au manger. Aussi le spectacle des souterrains du château transformés en caves ne nous a-t-il point choqué autant que M. Victor Hugo. La fantaisie pantagruélique dont il a tiré de si belles antithèses nous a paru, au contraire, toute ruisselante de couleur locale. Ces électeurs étaient gens solides, qui buvaient sec — à l’allemande, comme disaient nos pères — et aimaient qu’on bût de même autour d’eux. L’ivrognerie s’associait à l’héroïsme dans les idées populaires et même dans les chants épiques. Les braves des Niebelungen boivent comme ils se battent et répandent le vin comme le sang. Lisez les Mémoires édifiants où Hans de Sweinichen nous raconte sa vie et celle de son noble maître Henri, duc de Liegnitz (seizième siècle) : c’est un long tissu d’aventures étranges où les exploits bachiques tiennent continuellement le haut bout. Vous y verrez toute la place qu’occupait le vin du Rhin dans la vie aristocratique et féodale de l’Allemagne. On eût cru recevoir froidement son hôte si on ne l’avait enivré. Les tournois chevaleresques avaient pour pendants des joutes bachiques, et, dans chaque cour, on élevait quelque monstre, chargé de divertir le maître et de soutenir dans ces luttes l’honneur de la maison par sa soif inextinguible. Le nain bouffon de Charles-Philippe, Perkeo, dont on voit dans la cave la statue en bois, difforme et grimaçante, tarissait ses quinze doubles bouteilles de vin du Rhin chaque jour, et ce côté de son talent n’était pas le moins apprécié. C’est pourquoi le gros tonneau est parfaitement à sa place dans la crypte d’Heidelberg.

Avez-vous remarqué le goût du public pour les gros tonneaux ? On lui en montre partout, et il ne se lasse jamais de ce genre de curiosités. Il y en avait un à l’Exposition universelle de Paris, et ce fut un des succès les plus incontestés du champ de Mars. Il y en a un à l’Exposition de Vienne. J’en ai vu une collection imposante dans la Grande-Cave de Berne. Mais le plus monstrueux n’est qu’une humble futaille à côté de ce monument, vénérable d’ailleurs par son âge plus que séculaire autant que par sa masse. Il tient près de 300,000 bouteilles, et il a été trois fois, dans le cours de son existence, rempli de vin du Rhin. On y monte par un escalier comme au sommet d’une tour, et les visiteurs s’amusent parfois à danser un quadrille sur la plate-forme qui le recouvre, comme fit l’électeur Charles-Théodore avec sa cour, la première fois qu’on fut parvenu à l’emplir.

Après une promenade sur la terrasse et dans les jardins, nous étions assis à une table du café, quand un grand jeune homme au visage tailladé, coiffé d’une casquette blanche, qui buvait sa quatrième choppe à la table voisine, vint serrer la main à mon compagnon. Celui-ci nous présenta l’un à l’autre. Le jeune homme était un étudiant, portant sur sa casquette la couleur de sa corporation, et dans la balafre qui sillonnait son front les traces de son humeur batailleuse et de sa fidélité aux vieilles traditions du duel universitaire.

« Eh bien, Monsieur, me dit-il, vous êtes venu contempler l’ouvrage de vos compatriotes ?

— Oui, Monsieur, répondis-je, surpris de cette brusque attaque. En venant, j’ai passé par Strasbourg, et au retour j’ai l’intention de passer par Bazeilles.

— Ceci a tué cela, Monsieur, comme dirait l’auteur de Notre-Dame de Paris.

— Comment ! c’est parce que Louvois et Louis XIV ont donné, en 1689 et en 1693, l’ordre de détruire le château d’Heidelberg, que vous avez bombardé Strasbourg, brûlé Bazeilles et Châteaudun en 1870 ! Votre haine contre la France remonte jusque-là ?

— Elle remonte plus haut, Monsieur.

— Peut-être, comme celle du teutomane dont parle Henri Heine, jusqu’à la mort de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples par Charles d’Anjou ?

— Plus haut, Monsieur, plus haut… Vous allez à l’Exposition de Vienne ?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien ! regardez à votre entrée, dans le grand Salon, le tableau de Piloty qui représente Thusnelda, la femme d’Hermann (que vous appelez Arminius, je crois), au triomphe de Germanicus. Voilà le premier anneau de la haine allemande.

— Contre la France ?

— Contre les races latines, Monsieur.

C’est bien possible, après tout. L’Allemagne est patiente, parce qu’elle se croit éternelle. Elle est capable de couver sa vengeance pendant des siècles. Tout germe lentement, mais sûrement, dans ces têtes carrées qui mettent huit jours à ruminer un bon mot et toute leur vie à nourrir une idée. Leur ressentiment n’a fait que s’exalter, au lieu de s’assouvir, par la défaite et le démembrement de la France. Cet étudiant était un Prussien de la Poméranie : on est peu exposé à de pareilles rencontres, non-seulement dans l’Allemagne autrichienne, mais au sud du nouvel empire, dans le Grand-Duché, le Wurtemberg, la Bavière même, dont les habitants diffèrent du Prussien autant que le Napolitain du Piémontais.

« Vous venez de voir là, me dit mon compagnon, lorsque notre interlocuteur fut parti, un des plus beaux types de ce qu’on appelle le mangeur de Français. Tous les soirs, à la brasserie, il braille pendant deux heures la Garde du Rhin ou la Patrie de l’Allemand. Le mois prochain, il proposera à sa corporation de changer la couleur blanche de sa casquette contre la couleur rouge, image du sang français, comme dit Kœrner. Ce qui ne l’empêche pas de rechercher les Français, dont il parle très-bien la langue, de lire nos auteurs et nos journaux avec passion, quitte à les traiter après de corrupteurs de la morale publique, de se cotiser avec deux ou trois amis pour comprendre le Figaro, et de m’interroger sans cesse sur Paris, qu’il brûle d’aller voir, tout en le qualifiant de Sodome. Au fond, il y a de l’amour dans sa haine. »

Et puis, ces cerveaux allemands ont toujours un petit coin qui n’est pas bien net.

C’est égal : la réponse n’était pas facile devant les ruines du château de Heidelberg. Cette destruction, dont la seule pensée éveillait la princesse Palatine en sursaut dans sa chambre à coucher de Versailles et la faisait pleurer à chaudes larmes pendant la nuit, avait excité l’horreur et la pitié des exécuteurs eux-mêmes. « Je ne crois pas que de huit jours mon cœur se retrouve dans sa situation ordinaire », écrivait, le 4 mars 1689, le comte de Tessé à Louvois, en lui rendant compte de l’accomplissement de ses ordres. J’imagine qu’en voyant passer dans la cour de Versailles le roi Guillaume, qui allait se faire couronner empereur d’Allemagne, Turenne, qui garde avec Condé l’entrée du palais de Louis XIV, a dû se souvenir du Palatinat.

Stuttgard, 12 juillet.

C’est à la station de la jolie petite ville de Bruchsal, s’il m’en souvient bien, que l’on quitte les wagons badois pour entrer dans ceux de la compagnie wurtembergeoise. A ce propos, l’équité veut que je fasse réparation d’honneur aux chemins de fer allemands. Deux choses y choquent d’abord le voyageur français : ils vont lentement, et ils n’allouent pas de bagage aux voyageurs. Sur le second point il faut passer condamnation, à moins qu’on ne voyage en touriste expert, avec des valises portatives qu’on peut toujours loger à côté de soi, et pour lesquels les employés se montrent fort tolérants. Quant au premier point, on apprend bien vite à connaître les trains rapides, qui coûtent plus cher que les autres, mais marchent aussi vite qu’en France, et sont vraiment les seuls praticables pour les gens forcés de compter avec le temps. Ces deux questions réglées, les chemins de fer allemands ont des mérites qui les recommandent au respect des voyageurs et à l’étude de nos compagnies françaises. Leurs secondes sont construites sur le modèle de nos premières, qu’elles égalent en élégance et en confortable. Elles ont des filets pour les bagages, et, comme tout le monde fume en Allemagne, on pousse la précaution jusqu’à y installer l’attirail nécessaire pour recevoir la cendre et les bouts d’allumettes. Même supériorité pour les gares qui, jusque dans les petites villes, sont des monuments dont les nôtres n’approchent pas.

En Wurtemberg, c’est mieux encore. Les wagons sont vastes, largement éclairés, avec un couloir entre les places qui permet de passer d’une voiture à l’autre, et, aux extrémités, des plates-formes sur lesquelles s’ouvrent les portes, et où l’on peut prendre l’air en regardant le paysage. A cette plate-forme s’adapte un double escalier, aussi commode que celui d’un appartement parisien. Bref, le Wurtemberg est le paradis des voyageurs en chemin de fer.

Quelques lieues avant d’arriver à Stuttgard, on rencontre Ludwisburg, — encore une ville toute neuve et factice, comme Carlsruhe, avec des rues bien larges, bien droites, bien régulières, où il ne manque absolument que des passants. Cette création fantasque d’un prince qui voulait se venger de sa capitale est une ville mort-née, qui n’est même pas peuplée par des fantômes, comme Versailles, car elle n’a pas d’histoire : elle n’a qu’une garnison, un arsenal, une fonderie, un grand château solitaire avec de vastes jardins, des officiers qui s’ennuient, et des habitants qui ne s’amusent pas davantage.

Quand nous arrivâmes à Stuttgard, quoiqu’il fût à peine neuf heures, la ville était déjà silencieuse, obscure et déserte, comme si l’on eût sonné le couvre-feu. On se couche de bonne heure en Allemagne. La journée avait été accablante, et je me sentais brisé de fatigue et énervé de chaleur. L’hôtel, tout voisin de la gare, débordait de voyageurs : il ne restait sous les combles qu’une chambrette au midi, aérée par une seule fenêtre donnant sur une cour étroite, et dont la température faisait aussitôt songer aux Plombs de Venise. On sentait, en pénétrant dans cette fournaise, que tout le jour elle avait été chauffée à blanc par un soleil implacable et meurtrier.

Ce fut avec une résignation morne que je pris possession de ce gîte inhospitalier et que je m’étendis sur une de ces effroyables couchettes allemandes, vrais lits de Procuste, trop courts et trop étroits pour un homme de moyenne taille, garnis de matelas durs comme des planches, d’une pile d’oreillers plats, longs et rigides comme des galettes de sarrasin, de couvertures épaisses, de duvets massifs et de draps microscopiques. Dès la première minute, j’avais regardé cet instrument de torture avec une défiance qui fut bien vite justifiée. Pour comble de disgrâce, l’hôtelier de Stuttgard avait imaginé un perfectionnement que j’ai retrouvé depuis en d’autres villes allemandes, mais que je rencontrais ici pour la première fois, dans des conditions qui devaient m’en faire particulièrement apprécier le charme : le drap était solidement boutonné à la couverture sur les quatre côtés. Au bout de quelques instants, sentant qu’il me serait impossible de supporter le poids de cette montagne, je rallumai ma bougie et passai dix grandes minutes à défaire les soixante boutons qui maintenaient en respect ma serviette de lit, bénissant le ciel qu’il n’eut pas pris fantaisie à mon hôtelier de pousser son perfectionnement plus loin encore et de coudre le drap à la couverture. On me dit que le journal de modes le plus répandu de France recommandait dernièrement à ses abonnés cet ingénieux système germanique. Je souhaite à la directrice, pour toute leçon et pour tout châtiment, de se trouver aux prises avec l’invention qu’elle vante dans une chambre d’auberge donnant au midi, sur la cour, et par trente-cinq degrés de chaleur.

J’espérais enfin avoir vaincu tous les obstacles et pouvoir conquérir le sommeil, mais j’avais compté sans mes voisins. Au moment où le premier rêve commençait à flotter devant mes yeux alourdis, ils rentrèrent bruyamment, faisant sonner escaliers et couloirs sous les talons de leurs bottes. Pendant une demi-heure, ce fut un cliquetis de portes qu’on ouvre et qu’on ferme, de chaussures qu’on jette, de meubles qu’on agite et de chaises qu’on traîne sur le parquet. A ce remue-ménage succédèrent de violents coups de sonnette. On fit monter de la bière, on alluma les pipes, et une conversation animée, pleine de cris et de rires, commença entre ces aimables jeunes gens, dont j’étais à peine séparé par une mince cloison.

A minuit ils causaient encore. J’avais pris mon mal en patience, espérant qu’il aurait prochainement une fin. Vers minuit, il se fit un moment de silence ; puis tout à coup un trio, modulé d’abord à mi-voix, mais s’animant peu à peu, s’éleva de l’autre côté de la cloison. C’étaient mes voisins, qui, désespérant sans doute de pouvoir dormir, abordaient leur répertoire. Ils chantaient :

« L’amour est pareil à la rose qui se renouvelle toujours, bien que son éclat d’aujourd’hui doive demain mourir et qu’aucun de nous ne se souvienne d’hier. »

Paroles de Gustave Schwab, le poëte de Stuttgard ; musique de je ne sais qui. Après cette romance, ils en chantèrent une autre, puis une autre encore. Je me rappelai alors que nous étions en Souabe, le pays des lieder et des ballades. Si l’Allemagne est la contrée où l’on chante le plus en Europe, la Souabe est la contrée où l’on chante le plus en Allemagne. Le nombre de poëtes à qui elle a donné naissance, et le nombre de poésies laissées par ces poëtes, assurent à ce coin de l’Allemagne une supériorité qu’on ne lui conteste pas. L’école souabe, qui compte des noms comme ceux de Ruckert, de Hebel, de Justin Kerner, de Karl Mayer, d’Uhland, et se rattache à Schiller comme à sa source, se distingue dans la littérature allemande par des caractères tout spéciaux de fraîcheur, de rêverie ingénue, de douceur naïve et de bonhomie, qui ont contribué à la rendre populaire. En Allemagne, le chant est intimement uni à la poésie, et la lyre n’est pas une métaphore.

Je ne sais vers quelle heure matinale mes voisins me permirent enfin de m’endormir. Ma visite à la ville se ressentit naturellement de cette nuit agitée et de la chaleur qui, dès l’aube, avait repris plus lourde et plus intense que la veille. Je me suis languissamment traîné, en cherchant l’ombre, le long des rues interminables dont Stuttgard est fière : la Kœnigs-Strasse, pleine de magasins à l’instar de Paris, et la Neckar-Strasse, pleine de monuments publics et de palais. Les palais ne manquent pas à Stuttgard, pas plus que dans aucune autre ville d’Allemagne ; seulement ils ne sont pas beaux : je parle des palais modernes. Les Allemands sont travaillés d’une immense ambition architecturale qui les pousse à mettre des palais partout. A chaque instant il m’arrivait de demander à un passant : « Quel est donc ce château ? » et il me répondait : « C’est un restaurant, ou un café, ou un cercle, ou la maison d’un boucher enrichi, ou une caserne, ou une gare. » Les gares et les casernes surtout, voilà les monuments de toute ville allemande. Celles-ci ressemblent à des forteresses féodales, avec des tours crénelées ; celles-là à des églises, le plus souvent gothiques, et l’analogie se complète grâce aux Suisses en hallebarde qu’on voit sur le seuil. Bizarre mélange, et bien caractéristique, de l’esprit positif et de l’esprit romantique ! J’avais déjà vu à Carlsruhe et à Heidelberg des gares magnifiques ; celle de Stuttgard est plus belle encore : elle a surtout une immense galerie vitrée avec une coupole digne d’une cathédrale. De même, sur la grande place, vis-à-vis le vieux château du seizième siècle, flanqué de deux tours rondes, et le Château-Neuf, que surmonte une couronne dorée, et où l’architecte, par une fantaisie astronomique, a pratiqué tout juste autant de pièces qu’il y a de jours dans l’année, on voit un vaste et imposant édifice, long de plus de 430 pieds, décoré d’une colonnade au milieu de laquelle s’ouvrent deux portiques corinthiens : je l’avais pris d’abord pour le palais royal, et c’est tout simplement le Kœnigsbau, vaste assemblage de magasins, de cafés et de salles de concert.

Je n’ai bien apprécié de Stuttgard que ses ombrages, — charme des villes allemandes, — le beau square de la place du Château, et surtout le parc de la Résidence, merveilleuse promenade où le charme intime et champêtre des grandes herbes, des eaux vives, des sentiers isolés et des réduits mystérieux s’allie à l’aspect vraiment royal que lui donnent ses larges allées, ses grands arbres, ses vastes pelouses, ses bassins et ses statues. Le site de Stuttgard est charmant. Le cercle des collines boisées qui l’entoure déroule sur ses flancs une verte ceinture de vignes, profanées par une multitude de brasseries : un vieux dicton prétend que, « si l’on ne cueillait à Stuttgard le raisin, la ville se noierait dans le vin », ce qui ne l’empêche pas de se noyer tous les jours dans la bière. Ses environs, qu’égayent les gracieux détours du Neckar, sont semés de villas et de palais d’été. Grâce aux ombrages du parc, j’ai pu prolonger ma promenade jusqu’aux portes de Cannstatt, un Baden en miniature, qui fait à la capitale du Wurtemberg le plus coquet et le plus séduisant des faubourgs. Si jamais vous passez par Stuttgard, allez voir Cannstatt, le parc royal et la Wilhelma, rêve oriental éclos sous le ciel germanique, mais ne vous dérangez pas pour visiter le Musée, digne tout au plus d’une préfecture de deuxième classe.

La route de Stuttgard à Ulm n’est pas moins charmante. Les bois, les collines, les rivières et les vallons s’y marient à souhait pour le plaisir des yeux. Des villages blancs et de hauts clochers se détachent sur un fond de verdure sombre. Les Alpes de Souabe dessinent au loin leurs cimes, sur lesquelles sont perchées de vieilles forteresses féodales. Çà et là quelques ruines jettent une poésie de plus dans le paysage. C’est vraiment un aimable pays que ce Wurtemberg, et je comprends qu’il ait inspiré tant de poëtes. Mais que le Wurtembergeois est donc laid avec son ample bicorne aux ailes retroussées, ou sa casquette à visière longue d’un pied, sa redingote courte de taille et tombant sur les talons, son gilet fermé à gros boutons serrés les uns contre les autres, et les hautes jambières de cuir où se perdent ses mollets de héron ! J’ai rencontré sur la route des enfants même affublés de ce lamentable costume, et leur aspect m’a gâté le paysage. Un de ces fantoches, placé dans un verger de France, épouvanterait les oiseaux, mais les moineaux d’Allemagne y sont habitués.

Ulm et Tubingue, 13 et 14 juillet.

Les voyageurs ne sont pas dans l’usage de s’arrêter à Ulm : ils auraient bien raison si elle n’avait sa merveilleuse cathédrale, un des chefs-d’œuvre de l’art gothique en Allemagne. Comme Harlem, comme Fribourg, comme Birmingham, Ulm se vante de posséder les plus belles orgues du monde ; je ne sais ce qui en est, mais je sais du moins que j’ai vu rarement ailleurs un plus haut et plus magnifique élancement des voûtes, une chaire d’un travail plus précieux, plus délicat et plus compliqué, des stalles plus curieuses que celle où Syrlin a sculpté, d’un ciseau si vigoureux et si fin, avec tant d’expression, de tournure et de couleur, si je puis ainsi dire, les philosophes, les héroïnes, les sages et les saints du paganisme, du judaïsme et du christianisme.

Pas plus que le Dom de Cologne et tant d’autres, le Munster d’Ulm n’a jamais été achevé. Il manque à la tour 236 pieds pour atteindre la hauteur du plan primitif exposé dans la sacristie ; elle est entourée d’échafaudages, car on rêve de la mener à terme. Il n’est pas nécessaire d’être grand prophète pour prédire qu’on n’en viendra jamais à bout. Les habitants d’Ulm n’ont plus la foi de leurs pères, qui élevèrent à leurs frais cette cathédrale dont ils avaient juré de faire la plus belle de l’Allemagne, — et la foi seule peut soulever des montagnes. Quels mondes que ces édifices dont la construction a demandé des siècles, et dont la réparation ou l’achèvement dépasse les forces de nos générations de pygmées ! Depuis 1820, on travaille activement à la cathédrale de Cologne ; des comités se sont formés de toutes parts, les souscriptions ont afflué de tous les points du monde catholique ; mais l’armée d’ouvriers qui s’agite à l’ombre de la masse colossale y semble perdue et noyée dans sa tâche comme une fourmilière au bas d’un chêne.

Quant à Ulm, ce n’est qu’une villasse, à l’aspect vieillot plutôt qu’antique. Son hôtel de ville est dans un état de dégradation qui fait peine. La vétusté de ses maisons de briques, à frontons triangulaires et à étages surplombant, est dénuée de tout attrait artistique ou pittoresque : j’en excepte pourtant les enseignes qui branlent à tous les vents avec un grand bruit de ferraille, et dont on pourrait faire une collection fort curieuse. Du haut de ses remparts détruits et changés en une maigre promenade, je suis allé saluer le Danube, que je rencontrais pour la première fois : mais le Danube lui-même manque ici de grandeur et de majesté.

Ulm a été, après la guerre de 1870, l’un des principaux centres habités par les prisonniers français. Trois cent cinquante-deux de ces pauvres gens reposent côte à côte à l’une des extrémités du cimetière. Sur chaque tombe s’élève uniformément une très-humble croix de bois noir, portant en français les noms du défunt, le numéro de son régiment et la date de sa mort. Au centre s’élève un petit monument de marbre noir, sur lequel je n’ai pu lire sans me sentir les yeux mouillés de larmes cette simple inscription si éloquente en pareil lieu : « Dieu ! faites miséricorde à ces enfants de la France, morts loin de leur patrie ! »

Au sortir de là, on m’a montré, sur les hauteurs qui couronnent la ville, derrière la citadelle, tout récemment revue, corrigée et considérablement augmentée par les Prussiens, la ferme où Napoléon Ier avait établi son quartier général au mois d’octobre 1805. Quel souvenir et quel rapprochement ! Sedan et la capitulation d’Ulm ! Ainsi, en Allemagne, j’ai trouvé partout la trace de notre honte sur le souvenir de notre gloire, et nos soldats prisonniers pouvaient lire au seuil de chacun de leurs cachots le nom d’une victoire française.

En quelques heures j’avais vu toute la ville, et j’allais partir pour Augsbourg et Munich, quand un professeur de gymnase, avec qui j’avais lié connaissance l’an dernier sur le lac de Morat, m’apprit qu’on célébrait le lendemain l’inauguration d’une statue élevée en l’honneur d’Uhland, dans son lieu natal, à Tubingue. Il se rendait à cette fête patriotique et m’engagea vivement à l’accompagner. Il fallait revenir sur mes pas, mais un détour de plus ne pouvait m’effrayer dans ce voyage en zigzags. Nous montâmes en wagon vers trois heures de l’après-midi. Le train était déjà envahi par des bourgeois d’Ulm, des professeurs et des sociétés de chant, qui ne cessèrent, durant tout le voyage, d’alterner leurs exercices comme les bergers de Virgile. De loin en loin, de nouvelles sociétés montaient avec leurs bannières ; elles étaient accueillies par les hourrahs de leurs compagnons, et les chants reprenaient de plus belle.

Au crépuscule naissant, nous débarquions à Tubingue. Les ruelles irrégulières et escarpées de la vieille ville universitaire, et la belle rue neuve où l’on a réuni toutes les institutions et tous les monuments, étaient déjà pavoisées de drapeaux noir, rouge et or, les couleurs de l’empire fédératif de 1848. Les sociétés se forment en cortége et s’acheminent processionnellement vers le cimetière de la ville. Arrivées à la tombe d’Uhland, elles se rangent en cercle, tous les assistants se découvrent, et bientôt un chœur aux accents graves et profonds s’élève, chantant le sommeil du poëte endormi dans la mort. Ce chant religieux, modulé à mi-voix sur un tombeau, dans les lueurs recueillies du soleil couchant, parlait à l’âme comme les voix mystérieuses des ballades allemandes.

Le lendemain, à six heures du matin, je fus éveillé par un cantique qu’exécutait, sur la tour de la Stiftskirche, un orchestre d’instruments à vent. A neuf heures, le cortége officiel se groupait devant l’Université et se dirigeait avec lenteur vers la place Uhland, décorée d’une forêt de mâts et de drapeaux. Au centre, la statue de bronze, recouverte d’un voile gris, dessinait vaguement sous les plis de l’enveloppe ses formes puissantes. On connaît le programme invariable de ces sortes de cérémonies, et je ne le décrirai pas en détail. Il suffira de dire qu’après la cantate obligée et un interminable discours du professeur Kœstlin, comme midi sonnait à l’horloge voisine, le voile de la statue tomba et laissa apparaître dans un rayon de soleil le visage robuste du poëte, avec son large front, son expression rêveuse, énergique et simple. Le canon tonne, les fanfares éclatent, mêlées aux acclamations de la foule, et les cloches elles-mêmes saluent à toutes volées le barde populaire de la Souabe.

Deux choses m’ont surtout frappé dans cette fête, que j’ai curieusement suivie, dissimulé dans les rangs des plus humbles spectateurs, entre de vénérables bourgeois aux chapeaux d’immense envergure et des jeunes filles aux jupons courts et aux nattes blondes pendant jusqu’aux pieds. La première, c’est le caractère démocratique et, par certains côtés, anti-prussien, qu’elle a revêtu. Ce n’était pas le drapeau de l’empire allemand, tel que l’a fait M. de Bismarck, qui flottait autour de la statue du poëte libéral et patriote, chantre du vieux droit, membre du parlement de Francfort ; et l’après-midi, pendant la fête intime et populaire qui suivit les cérémonies officielles, le fils d’un autre poëte souabe, de Karl Mayer, intime ami et collègue d’Uhland, dans un discours prononcé en plein air, se demandant ce que celui-ci eût pensé des événements accomplis depuis 1866 et du nouvel empire d’Allemagne, ne craignit pas de répondre que sa conscience eût refusé de s’y rallier.

Mais ce qui m’a frappé plus encore, c’est la vénération et l’amour de tout ce peuple pour le héros de la fête. On sentait que tous l’avaient lu, que tous le connaissaient, le savaient par cœur. Le soir, dans les brasseries, par les rues, on n’entendait que des chœurs chantant le Wurtemberg, la Nouvelle Muse, En avant ! le Droit domestique, ou quelqu’une de ces chansons à boire dont il a fait le cadre des plus nobles pensées. C’est là que j’ai vu et senti pour la première fois l’action exercée en Allemagne par les poëtes, surtout par les poëtes lyriques. Ils ne s’adressent pas seulement aux lettrés ; avec l’élite ils ont conquis la foule. Là-bas, la poésie, aidée par la musique, se mêle à la vie nationale d’une façon bien autrement étroite et profonde que chez nous. Elle a des chants pour tous les besoins, pour tous les sentiments et toutes les idées qui font battre le cœur humain, pour tous les âges et toutes les conditions. Même lorsqu’elle aborde les genres les plus naïfs et le ton le plus familier, son inspiration est grave, patriotique et religieuse. En écoutant les romances d’Uhland dans les brasseries de Tubingue, je ne pouvais m’empêcher de songer avec quelque honte à ce qu’on chantait à la même heure dans les cabarets français, et j’ai compris alors le rôle des poëtes dans l’histoire moderne de l’Allemagne, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits : de Schiller à Maurice Arndt et à Théodore Kœrner, de Kœrner à Uhland, d’Uhland à Karl Wilhem, l’auteur de la Garde sur le Rhin, dont les strophes guerrières, comme autrefois celles de la Chanson de l’épée et des Chasseurs noirs, ont si furieusement sonné la charge contre la France.

Munich, 16-20 juillet.

J’ai fait mon entrée à Munich par le crépuscule et par une pluie battante, la première qui tombât depuis mon entrée en Allemagne : c’est bien là, je l’ai compris dès le lendemain, l’aspect sous lequel il faut voir Munich. La pluie et les teintes crépusculaires conviennent parfaitement aux longues et sévères perspectives, à l’aspect solennel et triste de cette ville que le Prussien libéré Henri Heine ne pouvait entendre appeler l’Athènes du Nord sans éprouver des crispations de nerfs. Tandis que la voiture m’emporte à l’hôtel, j’entrevois vaguement, à travers la vitre couverte d’une buée grisâtre, des palais badigeonnés de jaune, des arcs de triomphe, des portiques, des colonnades, des squares plantés d’arbres et de bronzes, du gothique moderne, des églises Renaissance, des dômes, des tours, des statues rangées en file, et un obélisque. Cela m’apparaît comme un rêve, et il me semble que je vois défiler devant moi les ombres de dix villes évoquées par mon souvenir.

Singulière capitale ! elle est composée de pièces et de morceaux, comme une mosaïque. Rien n’y est venu d’un jet et n’y a naturellement poussé. C’est là, décidément, le caractère de beaucoup de villes allemandes, dont la physionomie offre je ne sais quoi de pédantesque et de compassé, et ressemble à un devoir universitaire, quand ce n’est pas à un pensum. Mais aucune n’offre ce caractère au même degré que Munich, le type le plus complet, le plus achevé, de la ville artificielle. Tout y sent l’effort, la combinaison laborieuse et savante, l’érudition et l’imitation. Vous diriez qu’elle a été mise au concours pour le prix de Rome. On a voulu qu’elle contînt des échantillons de tous les genres, de tous les styles, de toutes les époques. C’est un recueil de pastiches académiques. Qui pourrait en compter les palais et les statues ? Mais l’impression qui s’en dégage a je ne sais quoi de glacial : quoique Munich compte plus de 180,000 habitants, le silence et la solitude règnent autour de ces édifices, construits pour la plupart dans la partie nouvelle de la ville, où le mouvement de la foule ne répond pas encore au nombre et à l’importance des monuments.

Depuis plus de deux siècles, tous les souverains de la Bavière ont mis leur gloire à se dépasser l’un l’autre dans la voie des embellissements. Maximilien Ier, contemporain de Henri IV et de Louis XIII, avait déjà tant fait pour sa capitale, que Gustave-Adolphe, émerveillé de trouver une ville si magnifique au milieu d’une si pauvre campagne, s’écriait, en une métaphore qui sent son roi batailleur : « C’est une selle d’or sur un cheval maigre. » Munich n’avait pas alors à ses portes cette immense promenade qu’on appelle le jardin anglais, demi-parc, sillonné par les bras de l’Isar et dont le lac semble habité par les ondines de Gœthe et de Schiller. Les deux successeurs de Maximilien continuèrent activement l’œuvre commencée, et après eux, le roi Louis Ier redoubla de zèle et de magnificence.

Le roi Louis avait l’imagination haute et le goût porté vers le grand. Passionné pour toutes les formes de l’art, qu’il cultivait lui-même avec quelque succès, et nourrissant la noble ambition de ressusciter en lui ces princes de la Renaissance qui ont attaché leur nom au seizième siècle, il se mit à orner Munich avec pompe, à en faire une ville auguste, quelque chose comme une tragédie classique, avec des intermèdes romantiques et nationaux. Non content d’emprunter à la Grèce son architecture pour élever l’ancienne et la nouvelle Pinacothèque, la Glyptothèque et les Propylées, il lui emprunte sa langue pour les baptiser. Puis viennent le Siegesthor, élevé sur le modèle de l’arc de Constantin ; le Festsaalbau, sur le patron des palais vénitiens ; le Ministère de la guerre, la Bibliothèque, l’Institut des aveugles, le Feldherrnhalle, transplantés de Florence à Munich ; le Kœnigsbau, reproduction du palais Pitti ; l’Université, dans le style italien du moyen âge ; enfin, les quatre églises, qui reproduisent avec une perfection étonnante et une merveilleuse précision les grandes époques de l’architecture religieuse étudiée dans ses types les plus irréprochables et les plus caractérisés, depuis la basilique romaine de Saint-Boniface jusqu’au style ogival le plus pur, tel qu’on peut aller le contempler à Notre-Dame de Bon-Secours.

J’oubliais la Ruhmeshalle, c’est-à-dire, en français, le Temple de la gloire. Le nom est germain mais le monument est dorique. Sur une colline qui domine la ville, derrière la statue colossale de la Bavaria, appuyée sur son lion, et levant à vingt ou vingt-cinq mètres de haut sa main armée d’une couronne, au sommet d’un escalier de cinquante marches qui lui sert de piédestal, se développe un portique ouvert, flanqué de deux grands pavillons. La Ruhmeshalle est le pendant du Walhalla de Ratisbonne, dû également à l’imagination grandiose du roi Louis Ier ; mais elle a un caractère moins mythologique et aussi moins universel. Consacrée exclusivement aux gloires de la Bavière, elle renferme environ quatre-vingts bustes d’hommes illustres. C’est beaucoup, et si l’on y regardait de près, il faudrait sans doute en rabattre. Mais sachons gré au vieux roi de s’être borné à des bustes, lorsqu’il pouvait aller jusqu’aux statues. Remarquons aussi, comme circonstance atténuante, si ces hyperboles de l’orgueil national avaient besoin d’excuse, que la Bavaria tourne le dos aux demi-dieux du Temple, suspendant ainsi sur le vide la couronne qui semblait destinée à leurs têtes.

Après l’abdication du roi Louis, son fils Maximilien II, élève de Schelling, continua la série des échantillons paternels. Pendant les seize ans de son règne, il construisit avec ardeur, avec fièvre, comme s’il prenait à tâche d’effacer la renommée de son père, qui l’avait toute sa vie tenu éloigné des affaires publiques. Maximilien était un philosophe : parmi tous les monuments qu’on lui doit, il ne se trouve pas une église. Il avait peut-être l’érudition du roi Louis, et une ambition plus grande encore, mais il n’en avait ni le goût, ni l’amour sincère de l’art et des artistes. On eût dit qu’il bâtissait pour bâtir, sans autre but que d’attacher précipitamment le souvenir de son règne à tous les coins de sa capitale. On peut étudier le produit-type de cette activité stérile dans la rue qui porte son nom : elle est superbe, large de cent vingt pas, longue de seize cents, bordée de belles maisons, d’élégants magasins, et de deux magnifiques monuments dans le style gothique de l’Italie, qui se font vis-à-vis ; mais elle ne conduit à rien, et elle se ferme par un édifice aux vastes proportions, richement décoré, tout éclatant de peintures, dont aucun habitant de Munich n’a pu me dire la destination précise. Les Guides prétendent qu’il a pour but « de recevoir gratuitement, jusqu’à la fin de leurs études, de jeunes Bavarois qui se distinguent par un talent éminent, et qui comptent se vouer au service de l’État, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent », ce qui est une explication un peu vague ; mais je crois être plus dans le vrai en disant qu’il est destiné tout simplement à bien clore la perspective. C’est un décor, comme les deux tiers des monuments de Munich.

La capitale de la Bavière est un grand musée. Elle a autant de statues sur ses places et de tableaux dans ses édifices qu’elle en montre au visiteur dans sa Glyptothèque et ses deux Pinacothèques. Je ne sais s’il existe au monde, même en Italie, une ville plus envahie par les peintres. A mesure que le bon roi Louis bâtissait son poëme de pierre, il le livrait page par page à l’armée d’artistes qu’il avait groupés autour de lui, dont il s’était fait le Mécène et l’ami. Ils y ont écrit cent mille pieds carrés de peintures. Tandis que L. de Klenze, Gartner, Ohlmuller et Ziebland élevaient les palais et les églises ; tandis que Schwanthaler, Widnmann et vingt autres dressaient sur leurs piédestaux un peuple de statues, Cornélius, H. de Hess, Schnorr, Veit, Vogel, Schraudolph, faisaient revivre sur les murs, dans les tympans et les frises, et jusque sous les arcades en plein air du Hofgarten, les grands souvenirs de l’histoire et les symboles sacrés de la religion. Noble école à l’émulation féconde qui ne sut pas toujours, sans doute, s’égaler à son rêve, mais qui ne s’égara jamais qu’à la poursuite de l’idéal ; dépourvue d’originalité puissante et de force créatrice, mais abondamment pourvue de science, de profondeur et d’élévation, et qui mérite toujours d’être louée pour son effort, même lorsqu’elle échoue.

C’est avec une liste civile inférieure à cinq millions que le roi Louis remplit, pendant vingt-trois ans, ce rôle de Médicis. Ah ! je conçois le culte qu’avaient voué les artistes à ce souverain, qui ne se bornait pas à les protéger, à leur faire des commandes et à les bien payer, mais qui les aimait, s’intéressait à leurs œuvres et était capable de les comprendre, qui venait les voir dans leurs ateliers et sur leurs échafaudages, qui vivait avec eux sur le pied d’une familiarité cordiale et économisait sur sa table pour ne pas économiser sur ses tableaux. Une ville entière à illustrer comme une page blanche : jamais ils ne s’étaient vus à pareille fête ! Aussi quel élan, quelle ardeur et quelle reconnaissance ! Il y a deux rois à Munich : Cornelius, dont les tableaux sont partout, et Louis Ier, dont la figure revient dans tous les tableaux. Les Loges de l’ancienne Pinacothèque nous montrent celui-ci conduit par un génie vers le chœur des artistes et des poëtes. Dans les fresques qui décorent les murs de la nouvelle, sa figure maigre et sa fine barbe blonde apparaissent fréquemment au milieu des peintres et des sculpteurs occupés à exécuter ses ordres. Cornelius l’a placé, dans sa grande composition du Jugement dernier, à l’église Saint-Louis, parmi les bienheureux dont un ange dirige le vol vers le ciel, et cela ne ressemble ni à une flatterie servile, ni à un sacrilége. Quand on a vu Munich, ses musées et ses monuments, on comprend que le souvenir du vieux roi y soit resté populaire, en dépit de Lola Montès et de la Révolution de 1848.

Mais c’est fini maintenant. Sans rompre absolument avec la tradition, le roi actuel l’a du moins suspendue : il s’est laissé accaparer tout entier par la musique de l’avenir. De la vieille école de Munich, il ne reste qu’une épave, Guillaume de Kaulbach ; et Kaulbach, protestant, sectaire presque fanatique, animé contre la papauté, qu’il a poursuivie de plates caricatures, des haines du seizième siècle, n’est pas homme à maintenir dans la voie qui a fait sa gloire l’école, essentiellement religieuse et catholique, dont il est maintenant le chef. Aussi, malgré Piloty et quelques autres, est-elle descendue des sommets pour se disperser dans les petits sentiers de la peinture de genre.

S’il faut en croire les doléances des vieux Bavarois, ce n’est pas seulement l’art qui est en décadence à Munich. Tout se tient, tout a dévié, tout s’est stérilisé sous des influences nouvelles, et la nomination du protestant Kaulbach à la direction de l’Académie a son pendant et son explication dans les élections des magistrats municipaux. Cette ville, qui fut longtemps une des plus catholiques de l’Europe, est entre les mains des Juifs, et, par eux, dans celles des libres penseurs. La jeune Bavière émancipée échappe de plus en plus à la tutelle morale des anciens. A toute heure du jour et à tout jour de la semaine, les églises sont encore fréquentées, et il est rare d’y entrer sans y voir des fidèles priant avec dévotion ; mais ce sont des personnes d’âge mûr ou des gens du peuple. La France a eu longtemps deux préjugés sur les vertus de l’Allemagne, qui ne résistent pas bien longtemps à un voyage dans ce pays : nous croyions à son amour pour la famille et pour l’étude. C’est un bruit qu’elle faisait courir, et nous avions la naïveté de la prendre au mot :

«  — Ah ! Monsieur, me disait en hochant la tête un ancien que je sondais là-dessus, la brasserie, voilà le foyer domestique des Allemands. Et quant à la science, j’en puis mieux parler encore, en ma qualité de professeur à l’Académie. Où voulez-vous qu’ils en prennent, puisqu’ils passent tout leur temps à entendre de la musique, à fumer et à boire de la bière ? »

En effet, dans cette ville encombrée d’édifices grecs, la brasserie est le vrai monument local, et elle n’a rien de grec ; mais la bière de Bavière, qui ne le sait ? est une bière attique. La plupart et les plus célèbres de ces établissements sont des caves, éclairées en plein jour, où les garçons roulent des barriques entre les jambes des buveurs, où l’on boit sur des bancs et sur des tonneaux, où l’on va soi-même faire remplir sa cruche au comptoir après l’avoir rincée de ses propres mains. Serrés les uns contre les autres, et tous les rangs confondus, graves comme des fantômes dans la demi-obscurité du sanctuaire, les Bavarois savourent la liqueur blonde avec le recueillement qui sied à cet exercice national. Au milieu du murmure discret des conversations, on n’entend que le bruit des fourchettes piquant le jambon, des couteaux pelant les raves qui font boire, et des couvercles d’étain retombant sur la chope après chaque lampée. On y étouffe ; tant mieux : cela donne soif. La seule gaieté de ces lieux ténébreux, c’est le feuillage et les fleurs dont ils sont souvent décorés. Munich est la ville des fleurs : le jour de la Fête-Dieu, dont la procession se célèbre en grande pompe, précédée par les corps de métier, les confréries, les instituts, les écoles, suivie par le roi et les princes, les ministres, les grands dignitaires, le corps diplomatique, les autorités militaires et judiciaires, l’état-major, l’université, les académies, la municipalité, etc., etc., toutes les rues sont tapissées d’arbustes, de fleurs et de feuillages, de draperies et de tableaux. On dirait que le voisinage de l’Italie, dont Munich est la plus rapprochée de toutes les villes de l’Allemagne proprement dite, n’a pas été sans influence sur ses mœurs et ses goûts, comme sur son art.

La bière est la grande affaire des Munichois. Elle a ses variétés comme le vin, et les gourmets savent en apprécier toutes les nuances. Les uns se contentent de la bière ordinaire ; les autres n’admettent que l’export bier. En été, la mode est d’aller s’installer à la porte des grandes caves situées autour de la ville, sous l’ombrage des tilleuls ou des noyers. Pendant le mois de mai et dans l’octave de la Fête-Dieu, on assiége le Bock-Keller, pour y boire une bière très-forte, fabriquée avec beaucoup d’orge et peu de houblon ; et dans la première quinzaine d’avril, les amateurs se consacrent tout entiers à la dégustation du Salvator bier, un nectar digne des dieux (des dieux scandinaves), mais qui, malheureusement, dure à peine autant que les lilas. Chaque soir, dans la ville même, s’ouvrent des jardins publics où l’on vient dîner et boire aux sons d’un orchestre. Cet orchestre est généralement militaire. J’ai vu des soldats faire danser les jeunesses ; j’en ai même vu recevoir l’argent à l’entrée du jardin annexé au Café anglais. Cela ne choque personne ici.

Lorsque je suis arrivé à Munich, il n’y était question, dans les brasseries comme ailleurs, que de la Spitzeder. Les petits journaux publiaient sa caricature ; on voyait sa biographie aux étalages des libraires, et l’un des théâtres de la ville jouait une pièce en cinq actes dont elle était le principal personnage et qui portait son nom. Qu’était-ce donc que la Spitzeder ? La Spitzeder était une actrice, encore jeune et charmante, fort aimée des Bavarois, mais qui, après avoir remporté bien des succès sur la scène, voulut, sentant l’âge et la fatigue approcher, encouragée d’ailleurs par de nombreux et éclatants exemples, en remporter de plus solides sur un autre théâtre. En conséquence, elle monta à Munich une grande maison de banque, et fit une concurrence désastreuse aux usuriers, qui dévorent comme une lèpre la capitale de la Bavière. On m’a expliqué le genre d’opérations fabuleuses auxquelles se livrait la Spitzeder, mais j’ai le malheur de n’avoir point la tête mathématique, et je l’ai oubliée. Toujours est-il que les Juifs, furieux de cette invasion dans leurs bénéfices, s’étaient mis à crier si fort que la justice voulut vérifier les comptes de la comédienne transformée en banquière, saisit ses livres et la jeta elle-même en prison. Cette affaire, grosse de plusieurs millions de florins, se compliquait encore de je ne sais quelles questions politiques et religieuses ; elle passionnait tout le monde, et bien des gens prétendaient que la justice, puisqu’elle avait commencé, eût dû aller jusqu’au bout, et achever de balayer l’étable d’Augias en faisant une descente chez les dénonciateurs après avoir mis la dénoncée sous les verrous.

En revanche, on ne soufflait mot des Vieux-Catholiques, dont je m’attendais à entendre prononcer le nom à chaque pas. Munich, patrie du Chanoine Doëllinger, a été le point de départ du vieux-catholicisme, et il semble qu’il eût dû en rester le centre : je ne l’y croyais pas enterré sous une couche d’indifférence aussi profonde et aussi méprisante. — Il n’y possède qu’une chapelle mesquine et délabrée, ouverte une heure par semaine et dont j’eus grand’peine, en interrogeant vingt personnes, sur lesquelles dix-neuf ignoraient absolument de quoi je voulais parler, à me faire enseigner le chemin.

Vienne, 21 et 22 juillet.

J’avais rêvé d’abord de descendre de Munich à Innsbruck, et de parcourir pendant quelques jours les vallées et les glaciers du Tyrol, puis de gagner Pesth par le lac Balaton, et de m’acheminer de là sur Vienne. Mais, hélas ! c’était bien un rêve. En le faisant, j’avais oublié qu’au journaliste en vacance, aussi bien qu’au vieillard de la Fontaine, sont interdits le long espoir et les vastes pensées. Un chroniqueur a ses échéances, comme un négociant : il faut, comme lui, qu’il fasse honneur à sa signature, et chaque heure qui sonne lui crie : « Esclave, souviens-toi que ton temps est compté. »

Je pris donc à Munich un billet direct pour la capitale de l’Autriche. Le trajet est long, mais je m’embarquais le soir ; la nuit promettait d’être douce, les wagons allemands sont bien capitonnés, et j’espérais dormir du sommeil du juste, depuis les bords de l’Isar jusqu’aux rives du Danube. Morphée accueillit ma prière et, sauf un intermède assez court, à Simbach, causé par la visite très-bénigne de la douane autrichienne, autrefois si féroce, me berça dans ses bras jusqu’aux approches de Vienne.

Vers huit heures du matin, s’il m’en souvient bien, je débarquais à la gare de l’Ouest. Muni de mes valises portatives, je cours à un confortable (voiture attelée d’un seul cheval), puis à un autre, puis à un autre encore, partout accueilli par le même signe de tête négatif, qui me force de recommencer ma course sans plus de succès. Et cependant je voyais défiler devant la gare tout l’immense cortége des voitures, cueillant chacune un voyageur au passage, et s’éloignant aussitôt. Je finis par comprendre qu’une ordonnance de police interdit sans doute aux cochers de devancer leur tour, et qu’on est obligé de respecter les droits acquis à ceux des premières places. Mais pendant cette réflexion la file s’était épuisée, et je restai seul sous le vestibule avec le commissionnaire qui venait de mettre d’office la main sur mes bagages.

Tandis que nous cherchions du regard une voiture à l’horizon, un personnage fumant un londrès dans un porte-cigare en écume de mer, et mis comme un notable commerçant, s’approche de mon commissionnaire et engage la conversation avec lui ; puis, m’adressant la parole en un baragouin international :

« Vous n’avez pas de voiture, Monsieur ? Où allez-vous ?

— A l’hôtel X.

— Hôtel X ? Fermé. Choléra, fit le commissionnaire.

— Mais non, mais non, pas du tout, dit le notable commerçant, en haussant les épaules. »

Depuis mon entrée en Allemagne, ce mot de choléra retentissait sans cesse d’une façon désagréable à mes oreilles, sans qu’il m’eût été possible jusqu’alors de savoir au juste si le fléau était ou n’était pas à Vienne. « Il y est, disaient les uns, et il y sévit rudement. J’ai un ami, arrivé d’hier, qui a quitté la ville pour cette cause. On a même dû fermer un grand hôtel, où six voyageurs venaient de mourir dans la même journée. (Était-ce justement sur cet hôtel que j’avais fixé mon choix ?) — Il n’y est nullement, disaient les autres ; mon frère, qui est membre du jury, me l’écrivait encore ce matin. — Si les Viennois le nient, c’est pour ne pas nuire à leur Exposition. — Ce sont les journaux prussiens qui font courir ces faux bruits, dans leur jalousie contre l’Autriche. » On voit que l’incertitude continuait à Vienne même.

« La preuve qu’il n’est pas fermé, c’est que j’y vais, reprit le notable commerçant. Voulez-vous venir avec moi ?

— Voulez-vous aller avec Monsieur ? répéta le commissionnaire, comme un écho.

— Bien volontiers, fis-je innocemment, prenant cette obligeante personne pour un compagnon de voyage que le ciel m’envoyait.

— Je vais chercher la voiture, dit-il. »

Et il disparut. Un instant après, il revenait avec un coupé, mais sur le siége et le fouet en main, faisant piaffer et caracoler ses deux chevaux. Mon notable commerçant était un cocher ! Je dissimulai machiavéliquement ma stupéfaction.

« Donnez un demi-florin à ce brave homme, ajouta négligemment ce cocher magnifique. C’est assez. »

Et la voiture partit, en filant comme une flèche. On eût vraiment dit un équipage attelé de pur-sang. Le cocher semblait prendre plaisir à passer, sans ralentir sa course, à travers les enchevêtrements les plus compliqués, et à raser les roues de ses confrères, pour m’éblouir par son habileté. Mais je remarquai bien vite que les autres fiacres menaient le même train. Cette allure à toutes brides contraste étrangement avec la démarche nonchalante de la plupart des piétons. Évidemment, les cochers viennois, à qui les mélancoliques haridelles de nos fiacres feraient horreur ou pitié, mettent leur amour-propre à se dépasser les uns les autres, en se frôlant du plus près possible sans s’accrocher.

Tandis que nous roulions ainsi par la Mariahilfer-strasse et le long du Ring, j’avais ouvert mon Joanne, et je méditais avec une attention inquiète le passage suivant :

« Les cochers de Vienne sont renommés pour leur habileté à conduire, mais ils sont généralement grossiers, et cherchent volontiers à mettre dedans l’étranger (hum !). Aussi fera-t-on bien de convenir du prix à l’avance (Il est bien temps !). En cas de contestation, il ne faut pas craindre de les conduire au bureau de police, Tuchlauben, 4 (Diable !). » Suivait le tarif : tant pour les confortables, tant pour les fiacres, tant pour l’intérieur des lignes, tant pour l’extérieur. On s’y perd.

J’achevais de m’instruire tant bien que mal, juste au moment où la voiture débouchait devant la porte de l’hôtel, vis-à-vis la gare du Nord, qui, avec ses grosses tours massives, ressemble à une forteresse féodale, et j’avais cru comprendre que je devais un florin, ce qui me semblait un peu cher ; mais à Vienne et en temps d’Exposition, il faut se résigner aux sacrifices.

« Payez le cocher, dis-je au garçon, en lui donnant un florin et vingt kreutzers.

— Monsieur, si vous l’avez pris à une gare, vous lui devez deux florins, cinquante kreutzers. En outre, il y a les colis et le pourboire. »

Mon superbe cocher était descendu ; et, tout en achevant son cigare couronné d’une pyramide de cendre blanche, tendait discrètement la main. Je sentis qu’il fallait payer sans discussion ma première école, et j’y déposai d’abord un thaler (3 fr. 75), puis un florin (le florin d’Autriche est de 2 fr. 50). La main ne se retira pas. J’ajoutai un demi-florin : la main restait toujours tendue, mais le garçon me protégea :

« C’est bien maintenant, me souffla-t-il à l’oreille. »

Et le cocher remonta sur son siége, sans compromettre sa dignité par le moindre remercîment.

« On me disait à la gare, fis-je au portier, que votre hôtel était fermé.

— Quelle calomnie, Monsieur. Fermé ! et pourquoi ? Parce qu’un voyageur est arrivé de Prague, l’autre soir, déjà malade, et s’est mis à boire coup sur coup deux carafes d’eau. Il est mort dans la nuit, c’est vrai ; mais à qui la faute ?

— A lui, évidemment.

— Figurez-vous, reprend le portier, en s’adressant à un gros homme qui s’approche de nous, qu’on a dit à monsieur que le choléra est dans l’hôtel.

— Les imbéciles ! s’écrie le gros homme, en devenant cramoisi d’indignation. Parce que la semaine dernière, une dame venant de Salzbourg, et exténuée par la chaleur…

— Très-bien ! Me voici rassuré. Vous avez des chambres à un florin ?

— Oh ! non, Monsieur, nous n’avons pas cela à Vienne. Les moindres sont de trois florins.

— Cependant j’avais vu dans un journal de Paris…

— Oui, je sais. Mais c’est une erreur que le correspondant du journal a commise, par bienveillance pour nous. Nous l’avons prié de la rectifier, et il nous a promis de le faire, — à la première occasion. »

Après l’Exposition, sans doute.

« Très-bien, très-bien. Et à quel étage ces chambres ?

— Au quatrième. Mais il y a un ascenseur.

— Eh bien, montons, dis-je, en faisant bonne contenance jusqu’au bout. »

En un clin d’œil, l’ascenseur me transporte au sommet des cent trente marches qui composent les quatre étages de cet immense caravansérail. Tout au fond d’un interminable corridor, on m’ouvre la porte d’une chambre assez vaste, et très-convenablement meublée. De là, comme du sommet du Righi, je puis assister au lever du soleil. Deux fenêtres doubles, suivant l’usage des maisons viennoises, ouvrent sur des pelouses malingres, pelées et lépreuses, où sèchent quelques linges suspendus à deux cordes. C’est la campagne étiolée qui touche aux grandes villes, la nature telle qu’on la rencontre à Ivry ou à Pantin. Voici sur ma porte le tarif approuvé par la municipalité, qui l’a revêtu de sa griffe : Chambre, 3 florins ; service, 50 kreutzers (1 fr. 25) ; bougie, 30 kreutzers. Il y en a deux dans chaque chambre, et si vous allumez la seconde pour y voir un peu plus clair, le prix est naturellement doublé. On le double même si vous ne l’allumez pas, mais vous êtes libre de réclamer.

« A quelle heure la table d’hôte ? demandai-je au garçon qui m’a accompagné.

— Nous n’en avons pas, Monsieur. A Vienne, on mange à la carte, dans le restaurant annexé à l’hôtel. »

Nouvelle preuve du sens pratique qui distingue les Viennois dans l’exploitation du voyageur. Ce système, aussi simple qu’ingénieux, a le triple avantage de déblayer la comptabilité de l’hôtel, de tripler ou de quadrupler la dépense de la table, et d’assurer aux garçons des pourboires qui se répètent deux et trois fois par jour. J’ai gardé la note de mon premier déjeuner — un festin qu’on payerait trente-cinq sous au Palais-Royal. Malgré la vulgarité de ces détails, je les donne ici pour l’instruction de mes lecteurs, et parce qu’ils se rattachent à des observations d’un plus haut intérêt sur les mœurs, le caractère et le genre de vie des Viennois.

Pain

6

kr.
Bifteck aux pommes

1

fl.

25

Omelette

»

90

Fraises

»

80

Demi-bouteille

1

»

–––––––––

Total

4

fl.

01

kr.

Dès qu’on a bien compris qu’il s’agit là de florins, et non de francs, de kreutzers et non de centimes, comme un voyageur arrivant de France est toujours tenté de le croire, on trouve cela cher. Et pourtant je ne devais pas tarder à voir que c’était là, pour Vienne, des prix très-modérés.

J’avais hâte de sortir, pour m’orienter dans la ville. Mon hôtel s’élève à l’extrémité du faubourg de Vienne appelé le Léopoldstadt, qui confine au Prater. Une promenade de vingt minutes tout au plus le sépare de l’Exposition. Le Léopoldstadt est traversé par une large rue, très-vivante, qui relie le Prater à la ville intérieure. On sait que la capitale de l’Autriche se compose d’une cité formant une espèce d’île centrale, entourée sur deux côtés par le canal du Danube et la Vienne, sur les autres par des boulevards et des promenades, — et d’immenses faubourgs qui rayonnent de toutes parts autour d’elle.

Comme à Paris et à Londres, la Cité de Vienne, si l’on me permet de lui donner ce nom par analogie, a été le noyau de la ville, ou plutôt elle a été longtemps toute la ville à elle seule ; mais, à l’inverse de Londres et de Paris, elle est la résidence et comme la forteresse de l’aristocratie. Là aussi se trouve la plupart des administrations, des établissements publics et des édifices. C’est vraiment le cœur de Vienne. Un grand mouvement de piétons et de voitures anime les rues étroites, bordées de hautes maisons, entre lesquelles se détachent de vastes hôtels blasonnés et armoriés, que décorent plus richement encore des suisses en livrée magnifique, avec le tricorne et la grande canne à pomme d’argent, plantés comme des cariatides sous le vestibule. Çà et là s’ouvrent, en guise de soupiraux, dans cet étroit labyrinthe de ruelles, des places ornées de fontaines, de colonnes et d’ex-voto bizarres. Les cent vingt-sept rues et les douze cents maisons de la vieille ville semblent se presser à l’ombre de la haute tour de Saint-Étienne, qui les domine de sa masse imposante et sombre.

Vienne, étranglée, jusqu’à ces derniers temps, dans la ceinture de ses fortifications intérieures, qu’elle avait déjà fait craquer de toutes parts, s’est répandue au dehors avec une rapidité prodigieuse, dès que le décret de 1857 eut rompu la digue qui la retenait encore. En quinze ans, elle a plus que doublé de superficie. Une spéculation effrénée, en comparaison de laquelle les tripotages des marchands de terrains et des entrepreneurs de bâtisses sous le khalifat de M. Haussmann ne sont, pour ainsi dire, que des jeux d’enfants, s’est emparée de tout le sol disponible à une lieue à la ronde, et en a fait sortir des myriades de maisons, de rues et de faubourgs. Vienne est la ville de l’agiotage. Les Juifs y pullulent : ils ont la main partout, sur la presse, dans les administrations et dans les banques. On n’a pas oublié la grande débâcle financière du mois de mai dernier, résultat naturel de cette fièvre d’argent qui est le mal ordinaire des sociétés molles, gâtées par le bien-être, par l’amour et l’habitude des jouissances matérielles, et qui n’aboutit qu’à l’appauvrissement général, quand ce n’est pas à la ruine, par l’exagération des besoins, la hausse extravagante des prix, le déplacement et la rupture d’équilibre dans les conditions normales de l’économie publique et privée. Vienne est une ville qui vit de l’agiotage, et qui en mourra. Elle a bâti sa fortune sur des bulles de savon, qui finiront par crever toutes à la fois. Déjà son papier-monnaie offre avec nos assignats cette double ressemblance, heureusement lointaine encore, qu’il subit une dépréciation sensible et qu’il contribue pour sa part à la cherté de toutes choses à Vienne ; car on s’habitue à traiter ces petits chiffons de papier, qui s’envolent au vent, avec un sans-façon que n’admettrait pas au même degré la respectable pièce d’un florin.

Mais voilà une parenthèse bien philosophique et bien longue. Il est temps de la fermer et de revenir aux faubourgs, qui m’y ont conduit par un chemin assurément très-imprévu. Les trente-quatre faubourgs de Vienne, formant à eux seuls plus des neuf dixièmes de son étendue et presque les dix-neuf vingtièmes de sa population totale, offrent tous les agréments d’une ville neuve, richement peuplée de bazars, d’hôtels, de cafés, de jardins publics et de magasins « à l’instar de Paris. » Les gares et les théâtres en sont les principaux édifices. En fait de monuments dignes d’intérêt, on ne découvrirait guère, dans cette immense étendue, que le Belvédère, avec sa belle collection de tableaux ; le grand arsenal, dont les salles luxueuses et de dimensions imposantes, décorées de peintures, de statues et de marbres, n’abritent qu’une collection peu digne, en son ensemble, d’un si magnifique logement ; enfin, dans le voisinage de la vieille ville, la belle église gothique de Saint-Sauveur, érigée par souscription, à la suite de l’attentat de 1853 contre l’empereur, et commencée, il y a dix-sept ans, dans le feu d’un enthousiasme qui semble s’être un peu ralenti depuis, car elle ne marche pas vite à son achèvement. Les monuments d’ailleurs ne sont pas très-nombreux à Vienne, quoiqu’il n’y ait peut-être pas de ville où le mot de palais soit prodigué davantage. Le palais impérial, particulièrement, est un amalgame aussi incorrect qu’irrégulier de constructions sans style et sans physionomie. En revanche, une foule de maisons particulières, hôtels, brasseries, cafés, bureaux de grandes compagnies industrielles ou financières, ressemblent à des palais.

Ce qui m’a le plus frappé pendant ces deux premiers jours de promenade à travers la ville, c’est la quantité incroyable de brasseries, de cafés et de restaurants. Leur nombre a de quoi étonner même les habitués des boulevards parisiens. Il est difficile de faire dix pas sans en rencontrer, et parfois, dans les rues centrales ou les grandes voies de communication, comme le Prater-strasse, on en compte une demi-douzaine à la file, sans interruption, débordant sur le trottoir avec leurs doubles rangées de tables toujours encombrées. Évidemment, on mange et on boit beaucoup ici. Mais, pour le moment, je me borne à noter ce nouveau trait de la physionomie de Vienne, sans tirer encore de conclusions trop hâtives.

La circulation dans les rues, bien qu’elle ne puisse se comparer à celle de Paris, est très-active, et donne bien l’idée d’une grande capitale. Fiacres, confortables, omnibus, tramways, se croisent dans un mouvement perpétuel. Vienne a devancé Paris dans l’organisation de ce dernier genre de véhicules. Elle est sillonnée en entier de rails qui suivent le cercle des boulevards, conduisent à l’Exposition, mettent en communication toutes ses gares et toutes ses lignes, comme on appelle ici les barrières de la ville, mais se bornent à contourner la cité extérieure, sans pénétrer dans l’inextricable réseau de ses rues. Les voitures des tramways sont immenses, ouvertes de toutes parts à l’air et à la lumière, et la toiture en est simplement soutenue par des tiges de fer. Elles contiennent dix-huit places, disposées en forme de fauteuils qui se font vis-à-vis, et séparées par un couloir qui laisse le passage libre. Mais il est sans exemple que le tramway, fût-il deux fois complet, ait jamais refusé un voyageur. Les derniers venus restent sur leurs jambes en se maintenant aux courroies qui pendent du plafond, s’empilent sur les marches ou sur les plates-formes à l’arrière et à l’avant, à côté du conducteur et du cocher. Rien de plus curieux que de voir ces lourdes voitures passer en tous sens au galop, emportant des grappes humaines qui se forment et se déforment sans cesse.

Je n’entends guère autour de moi résonner que l’allemand : peu de français, moins d’anglais encore. Aucune particularité de types ou de costumes. Vienne est presque la porte de l’Orient, mais l’Orient ne s’y montre pas. A peine si, de loin en loin, on pouvait signaler par les rues le fez ottoman ou le tarbouch égyptien. Les Viennois ressemblent fort aux Parisiens, à cela près qu’ils m’ont paru généralement plus gras, plus fleuris et moins pressés. Le goût des Viennoises pour les toilettes claires, élégantes et décolletées saute aux yeux tout d’abord, comme la beauté de leur sang et la grâce nonchalante de leurs personnes. On dirait que les innombrables races qui se partagent le territoire de l’Autriche se sont combinées et fondues pour former à la Viennoise ce teint pétri de lis et de roses auquel elle sait fort bien assortir les nuances de ses robes. Je n’avais jamais vu, en pleine rue et dès la première heure du jour, tant de couleurs tendres, tant d’épaules et de bras simplement recouverts de la gaze la plus transparente. S’il fallait absolument trouver à Vienne un symptôme de l’approche de l’Orient, c’est dans la Viennoise que je le découvrirais : sa beauté, sa démarche, sa toilette, l’expression vague et presque somnolente d’une physionomie dont le charme un peu froid ne s’anime jamais par la flamme du sentiment ou de la pensée, tout en elle fait songer aux femmes du harem.

Mais c’est assez vu pour les deux premiers jours. Je me suis promené sans relâche jusqu’à dix heures du soir. Les rues deviennent désertes : on se couche tôt dans cette bienheureuse ville, si calme sans être rangée. Il est temps de rentrer. A demain.

23 juillet.

Je sors de l’Exposition, en allemand Welt-Austellung. Je suis allé ce matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.

A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les directions, j’ai suivi la Haupt-allée, qui conduit en un quart d’heure de marche à l’entrée principale de la Welt-Austellung. Le Prater, île immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux de la ville, l’ont réduit de près de moitié ; mais il lui reste encore une superficie de 700 hectares.

Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en étaient réservé la jouissance exclusive : Joseph II l’ouvrit à ses sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination. Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps, jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses, qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à l’usage du peuple.

La Haupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par exemple le lundi de Pâques et le 1er mai, c’est un coup d’œil merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers, escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. Le Maifahrt, comme on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages dans la Haupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades de Hyde-Park à Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que la Haupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce mouvement de voitures, — fiacres, omnibus, tapissières, — qui convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux ; et si ma première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en aurais besoin.

Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

C’est le moindre inconvénient de cette Exposition, conçue dans des proportions extravagantes qui dépassent également les forces des jambes et de l’attention humaine. Notre Champ de Mars y tiendrait cinq fois à l’aise. Un statisticien qui avait du temps à perdre, ce qui arrive assez souvent aux statisticiens, a calculé que toutes les galeries du palais et les rues du parc, mises bout à bout, couvriraient un développement de 342 lieues, et qu’il faudrait marcher 3 heures 48 minutes par jour, pendant les six mois que doit durer la Welt-Austellung, pour les parcourir en entier. On est parvenu à en faire, pour ainsi dire, quelque chose d’illimité, où l’ensemble s’efface dans la multiplicité infinie des détails, où le classement disparaît dans le chaos, où les points de comparaison se dérobent au regard, où l’on erre au hasard comme dans une forêt touffue, étourdi par la fatigue et s’affaissant sur tous les siéges qu’on rencontre.

Le besoin qu’elle inspire aux trois quarts de ses visiteurs, c’est de s’échapper aux bagatelles et aux amusements du parc. Aussi les côtés forains qu’on pouvait déjà reprocher à notre Exposition de 1867 ont-ils pris ici un développement excessif. Le parc est littéralement semé de cabarets, où l’on fait payer à des prix de première classe des consommations de deuxième ordre. Les chaumières des Alpes et du Vorarlberg : cabarets ! Le wig-wam indien : cabaret ! Le chalet suisse : cabaret ! La ferme alsacienne : cabaret ! Brasseries Dreher, Pilsner, Liesing ; buffets anglais, bar-rooms américains, restaurants russes, suédois, hongrois, italiens, français ; cafés orientaux, avec chibouks, narguilehs, esclaves et odalisques. Partout des bazars, turcs, arabes, japonais, chinois ; partout des orchestres : orchestre militaire, orchestre de Strauss, musique styrienne, croate, magyare ; partout, pour servir d’enseignes, des demoiselles à volumineux chignons, vêtues en Italiennes ou en Suissesses d’opéra-comique.

Grâce à son dôme et à ses galeries, le palais offre au premier abord un aspect plus monumental que l’énorme chaudière en tôle et en zinc de notre Champ de Mars en 1867. Le second aspect lui est moins favorable : on remarque alors l’analogie de ces galeries transversales qui coupent à angles droits la principale galerie, avec les dents d’un peigne ou les arêtes d’un poisson ; et le dôme colossal, gauche et trop surbaissé, produit l’effet d’un parapluie gigantesque déployé sur ce grand étalage. Mais du haut de la coupole on jouit d’une vue magnifique : à l’intérieur, sur l’Exposition où s’agite une fourmilière humaine autour des vitrines qui ressemblent à des jouets d’enfants ; au dehors, sur le parc où se dessinent dans le chaos des pelouses, des fontaines, des parterres, des fourrés, des constructions de tous genres et de tous styles, les trois grands corps de bâtiments dont tous les autres ne sont que des annexes : le palais proprement dit, les galeries des beaux-arts et la galerie des machines ; puis sur le Prater, sur la ville de Vienne et les environs, sur le Danube et les montagnes qui bordent l’horizon.

A six heures, un mugissement monotone, pareil à celui que pourrait faire entendre un géant en soufflant un point d’orgue dans une corne des Alpes, donne le signal de la fermeture du palais. C’est le moment où le parc fait feu de toutes ses pièces et de tous ses orchestres, pour glaner sa dernière récolte de clients. Après avoir repris quelques forces dans un établissement hospitalier où je fus servi par des mougicks en robes d’un bleu d’azur, je regagnai mon hôtel en traversant le Wurstel-Prater, c’est-à-dire le coin de la grande promenade viennoise où tous les spectacles populaires se sont donné rendez-vous.

La plupart de nos compatriotes traduisent Wurstel-Prater par le Prater des saucisses ; c’est le Prater des marionnettes qu’il faut dire : il doit ce nom à Hans Wurst — Jean Saucisse ou Jean Boudin — le polichinelle viennois, qui a depuis longtemps émigré dans ce lieu de plaisance, et dont les petits théâtres portatifs, un peu délaissés aujourd’hui pour des divertissements plus en rapport avec le progrès des lumières, se dressent encore çà et là.

Le Wurstel-Prater est une curiosité de Vienne, et une curiosité caractéristique. L’amour de ce peuple pour le plaisir se trahit en toutes choses. Figurez-vous une foire de Saint-Cloud en permanence. On y est étourdi par le vacarme et la cohue. Ce qu’il y a là de femmes colosses, de phénomènes, de somnambules lucides, de tableaux vivants, bibliques ou mythologiques, d’athlètes, d’anthropophages, de chevaux de bois perfectionnés, de cirques vélocipédistes, d’hippodromes, de chemins de fer tournant avec une rapidité vertigineuse et un tapage infernal, de balançoires déguisées en traîneaux, en gondoles vénitiennes, en bateaux à vapeur avec roulis et tangages combinés, de cafés chantants, de brasseries et de restaurants à orchestre, est vraiment inimaginable. J’ai vu une voiture de la cour arrêtée à la porte d’un de ces établissements. Un cocher majestueux et un chasseur à livrée grise, dont la plume blanche flottait au vent, attendaient le plus jeune des archiducs, descendu pour aller rendre visite à je ne sais quel spectacle forain ; et la foule faisait cercle avec une bonhomie égale à celle du prince, semblant heureuse et flattée, autant que peut l’être une population si paisible, de le voir se mêler et se plaire à ses amusements.

24 juillet.

Ce matin, en sortant vers onze heures, je me suis arrêté à lire les affiches de théâtre. Elles sont sur papier blanc, de dimensions modestes, et ne tirent point l’œil, comme les nôtres, par des combinaisons et des artifices typographiques. Vienne a sept ou huit théâtres, pas davantage, sans parler des cirques, des cafés-concerts, des jardins publics, de tous les lieux de réunion et de plaisir, qui sont innombrables, et leur font une sérieuse concurrence. Au Grand-Opéra, terminé depuis trois ou quatre années seulement, et qui peut rivaliser en étendue et en magnificence avec celui qu’on nous a construit à Paris, on chante ce soir l’Hamlet de M. Ambroise Thomas. Le Hofburg-Theater, qui correspond à notre Comédie-Française, représente Christiane de M. Gondinet ; le Stadt-Theater, ouvert seulement depuis l’Exposition, est l’Odéon viennois ; on y joue Tricoche et Cacolet. Le théâtre Josephstadt annonce la Chatte blanche. Au Carls-Theater, où l’on donnait hier la Princesse Georges, on donne aujourd’hui les Cent vierges, et on annonce pour demain la Princesse de Trébizonde. Si l’Opéra-Comique, actuellement en construction sur le Schotten-Ring, était terminé, on y donnerait sans doute le Domino noir ou Mignon. Il n’y a que le théâtre An der Wien qui ne soit pas envahi par la France : il représente l’Otello de Shakespeare, avec le tragédien Rossi ; mais il prépare le Kean d’Alex. Dumas, traduit en italien, et ses drames alternent avec le répertoire d’Offenbach.

Je me retourne et m’arrête devant l’étalage d’un libraire. Me voici encore en pays de connaissance. Les deux tiers de la vitrine sont envahis par l’article Paris. M. Dumas fils s’y étale à côté de M. Renan ; M. Jules Sandeau, près des Lettres à la princesse de Sainte-Beuve, et non loin de MM. Gaboriau, Paul de Kock et Ponson du Terrail. L’influence parisienne règne ici, comme dans les bazars et les boutiques de mode. Il est permis d’y voir le témoignage, parfois puéril et peu raisonné, d’un certain amour, ou tout au moins d’un certain faible pour la France, sentiment qui a résisté à la guerre de 1859 et à notre alliance avec l’Italie, que les derniers événements ont ravivé, et qui se fonde sur des analogies d’esprit et de caractère, dont on ne doit pas plus méconnaître qu’exagérer l’importance. Mais peut-être faut-il y voir plus encore la preuve d’une paresse d’esprit, contractée d’ancienne date, longtemps entretenue par une censure vigilante, et dont cette ville de plaisir n’a pas encore entièrement secoué la douce habitude. On raconte qu’un professeur allemand, surmené par les travaux et les veilles, alla un jour consulter un médecin, et que celui-ci, pour guérir son cerveau fatigué, lui ordonna de passer ses vacances à Vienne, où il serait exposé moins que partout ailleurs à la tentation de penser. Ce conte est assez impertinent, et je suis loin d’en vouloir garantir l’authenticité ; mais, quoique Vienne ne soit plus au temps où elle ne publiait guère, en fait de livres, que des almanachs, des traités de musique ou d’histoire naturelle, où elle n’avait que deux journaux et qu’un seul théâtre, qui était un théâtre de marionnettes ; quoiqu’elle ait produit dans ces derniers temps des poëtes et des écrivains dramatiques, comme Nicolas Lenau, le baron de Zedlitz, le comte d’Auersperg (Anastasius Grün), le baron Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), Laube, Grillparzer, etc., il lui reste encore de quoi justifier jusqu’à un certain point cette jolie épigramme.

Je voulais aller passer ma soirée à l’Opéra ; il ne restait pas une place disponible. La buraliste m’engage à m’y prendre plusieurs jours à l’avance, si je ne veux recevoir chaque fois la même réponse. Malgré les chaleurs caniculaires que nous traversons, la crise financière, qui a mis en déroute beaucoup des plus riches habitués du théâtre, l’absence de la haute société viennoise, en villégiature dans ses châteaux ; malgré le nombre et le prix exorbitant des places, l’Opéra refuse du monde tous les soirs. Vienne se souvient toujours qu’elle est la patrie de Mozart et de Haydn. Mais le succès inouï de l’Opéra ne s’explique pas seulement par l’amour de la musique, il s’explique aussi par la nouveauté, l’entraînement de la mode, les splendeurs de la décoration et de la mise en scène, le soin qu’on a pris d’unir à toutes les magnificences de l’architecture toutes les recherches du bien-être, et de ménager au spectateur les commodités qui lui permettent de savourer sans fatigue les jouissances de l’art le mieux fait pour être goûté d’un peuple d’épicuriens. Il suffira de dire qu’on a trouvé moyen d’y supprimer la chaleur par un système de ventilation graduée, qu’on peut régler dans chaque loge comme la lumière d’une lampe. C’est ainsi qu’on entend le confortable à Vienne.

J’ai résolu de remplacer l’Opéra par l’un des jardins publics de la ville. Je n’avais que l’embarras du choix entre le Volksgarten, concert-promenade comme celui des Champs-Élysées, à la fois rendez-vous du peuple dans sa partie publique, et du monde élégant dans son enceinte réservée ; le Blume-Saal, dont l’attrait principal est un orchestre de dames composé de quarante jeunes filles, toutes uniformément vêtues de blanc, et qui jouent avec la gravité et l’aplomb des virtuoses les plus consommés ; le Vauxhall, récemment ouvert sous les ombrages du Prater, et dix autres. Je me suis décidé pour le Vauxhall. Là, tout en dînant — car on dîne partout et toujours à Vienne — j’ai assisté à la série d’exercices dont se compose le répertoire habituel de nos cafés-concerts : romances, chansonnettes comiques et grands airs, coupés de danses grotesques et de tours de force. Il m’a paru que la police était fort tolérante pour ce qu’on chante et ce qu’on danse là, mais que le public l’était plus encore. La vaste enceinte débordait de spectateurs venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, et les femmes applaudissaient à des chansons, les jeunes filles à des danses qui eussent excité à Paris l’honorable susceptibilité des sergents de ville. Peut-être trouvera-t-on que ce détail ne valait pas la peine d’être noté, et que j’aurais pu laisser le lecteur à la porte de cet Eldorado suspect ; mais il y a là un nouveau trait de mœurs qui confirme et complète nos observations précédentes.

30 juillet.

J’arrive d’une excursion à Pesth, faite en compagnie de tous les membres du jury international et des représentants de la presse locale et étrangère, sur l’invitation de la municipalité de cette ville. Quel était le mobile secret de cette invitation ? Je l’ignore. A la suite des fêtes organisées par la commission autrichienne, sans la participation de la commission hongroise, celle-ci, blessée d’un tel procédé, a-t-elle prétendu montrer qu’elle ne se laisserait ni vaincre ni oublier ? ou bien, en dehors de toute rivalité mesquine, n’a-t-elle pas voulu simplement achever l’œuvre commencée par l’Exposition, où elle occupe une place à part sous le drapeau de saint Étienne, en prouvant que la Hongrie vit de sa vie propre, et qu’elle est la sœur, plus ou moins turbulente et acariâtre, mais non la vassale de l’Autriche ? Quoi qu’il en soit de ces deux hypothèses, qui sont peut-être vraies toutes deux, on peut jurer que le dualisme n’était pas étranger à l’invitation.

Je ne puis entraîner le lecteur avec moi jusqu’à Pesth : il ne m’en reste ni le temps ni la place. Disons seulement que la capitale de la Hongrie, ville à l’aspect tout moderne, aux rues larges et régulières, dépourvue de monuments caractéristiques, n’a pas du tout l’originalité que sembleraient promettre sa situation aux confins de l’Europe, sur la lisière qui sépare de l’Orient la civilisation occidentale, et la physionomie si fière et si nettement tranchée de la race magyare. Les efforts qu’elle a faits depuis un demi-siècle pour se mettre à la hauteur de son titre de capitale, sa prospérité croissante, la rapidité de ses développements, sont un juste sujet d’orgueil pour les Hongrois, et peuvent intéresser les économistes, les ingénieurs et les écrivains politiques, mais non les artistes, qui cherchent avant tout la couleur locale. Sans les enseignes et les noms des rues, écrits dans cette langue étrange, aux mots compliqués et farouches, tout hérissés de consonnes, dont la prononciation ressemble à un exercice gymnastique, et sans la richesse et la variété des costumes indigènes, conservés par les portiers des hôtels et des établissements publics, les pandours, les heiduques, les magistrats et les fonctionnaires, on pourrait se croire à Lyon ou à Rouen.

J’ai renouvelé connaissance, sur le Franz Josef, l’un des deux steamers frétés par la municipalité hongroise pour le transport de ses invités, avec un certain nombre de confrères belges, hollandais, allemands, italiens, anglais, espagnols, scandinaves, chevaliers errants de la presse, amis d’une heure, avec qui j’avais échangé jadis sur terre et sur mer, par monts et par vaux, depuis Stockholm jusqu’à Suez, des poignées de mains dont chacune était séparée de la suivante par des intervalles de cinq ou six ans, et j’ai répété à diverses reprises la scène du chevalier de Narbonne avec l’ami intime qui l’abordait en lui demandant : « Bonjour, mon ami, comment vous portez-vous ? » et à qui il répondait : « Très-bien, mon cher ami, comment vous appelez-vous ? »

Aucun d’eux ne put m’éclairer sur la question du choléra à Vienne. Mais on me prodigua les renseignements sur les préparatifs faits par la capitale de l’Autriche et ses habitants pour profiter du riche butin que la Welt-Austellung devait jeter dans leurs filets, sur l’exagération des espérances conçues et l’amertume des déboires qui les ont suivies. On sait quel exemple de rapacité sans vergogne des Viennois, gâtés par la contagion des juifs dont leur ville est infestée et par leurs habitudes de spéculation à outrance, ont donné au monde, surtout dans les premières semaines de l’Exposition. La moralité de la comédie, c’est qu’ils ont été les premières victimes de cette spéculation éhontée, et que, après avoir avidement égorgé la poule aux œufs d’or, ils assistent maintenant à l’avortement de tous leurs rêves.

Ce n’est plus un secret pour personne : la Welt-Austellung est peut-être une glorieuse entreprise, mais c’est une mauvaise affaire, et il ne faut point compter sur elle pour guérir les plaies faites par la grande débâcle financière du mois de mai dernier[26].

[26] On a publié l’an dernier les comptes définitifs de l’Exposition de Vienne. Ils accusent, suivant le bilan présenté à la Chambre des députés par le ministre du commerce, un total de dépenses de 19,123,270 florins, c’est-à-dire un excédant de 3,423,270 florins sur les dépenses prévues de 15,700,000 florins.

Le total des recettes s’élève à 4,256,349 florins, c’est-à-dire 2,743,850 florins de moins que les 7,000,000 prévus. En tout, il y a donc une moins-value de 6,166,921 florins sur les prévisions budgétaires. L’Exposition a donc coûté à l’État, en déduisant les frais couverts par les recettes, une somme de 14,866,951 florins.

Hier, j’ai rencontré le shah à l’Exposition, qui lui est redevable pour ce jour-là d’une magnifique recette. J’avais quitté Paris la veille de son arrivée, et ne m’attendais pas à retrouver à Vienne cet inévitable souverain. Il a fait son entrée à midi, avec l’empereur d’Autriche à sa gauche, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, que montaient deux postillons à la livrée jaune. A quatre heures du soir, je l’ai revu, promenant d’un air flegmatique et résigné, à travers les curiosités du parc, son aigrette de diamants et son sabre au fourreau constellé de pierreries, escorté du grand vizir et d’une demi-douzaine de fonctionnaires en hauts bonnets fourrés.

J’ai suivi quelques moments S. M. Nasr-ed-Din, dans sa promenade à travers les galeries des Beaux-Arts. Son regard languissant et ennuyé s’est ranimé tout à coup, sous ses lunettes d’or, devant la Femme couchée, de M. Jules Lefebvre, et il a échangé avec son grand vizir quelques observations d’amateur qui devaient rappeler les lettres d’Usbeck au premier eunuque noir. Pendant une minute d’illusion, le shah s’est cru sans doute dans son sérail. C’est là un triomphe dont je ne me suis pas senti très-flatté pour mon compatriote ni pour mon pays. La France tient admirablement sa place, qui est la première, dans ce grand concours de l’art européen ; mais pourquoi avoir fourni un si large prétexte, par l’abus des nudités équivoques, aux déclamations hypocrites de la vertueuse Allemagne, heureuse de trouver ce terrain pour y réfugier sa jalousie, et de justifier sa haine opiniâtre en la plaçant sous la protection de la moralité publique ? Notre dignité nationale était doublement tenue à plus de réserve, et les convenances de la situation nous en faisaient une loi autant que la décence de l’art. J’en suis fâché pour les trop nombreux peintres français qui ne l’ont pas compris.

Je résume également, d’après les confidences d’un personnage de la suite, adroitement sondé, les objets qui ont le plus frappé Sa Majesté persane dans les galeries du palais, et qui ont paru lui donner l’idée la plus brillante de la civilisation occidentale. — En Prusse, une magnifique exposition de pendules — quel aveu ! — un échiquier d’ivoire où les pièces ordinaires sont remplacées par les personnages historiques qui ont joué un rôle dans la guerre de l’Allemagne contre la France, — les rois par l’empereur Napoléon et l’empereur Guillaume, le cavalier par M. Thiers, la tour par de Moltke, et le fou par Gambetta ; puis un superbe buste de M. de Bismarck en stéarine, que la chaleur tropicale faisait régulièrement entrer en fusion, à partir de dix heures du matin, et qui semait chaque jour ses larmes de cire autour de lui, à l’ébahissement profond des visiteurs qui ne le soupçonnaient point si sensible. En France, un piano perfectionné exécutant mécaniquement, à l’aide d’une manivelle, tous les morceaux de musique imaginables, représentés par des cartons perforés qu’on achète au mètre comme la cotonnade et qu’on dépose sur le clavier, où ils se déroulent et se replient d’eux-mêmes. En Suisse, un autre piano plus redoutable encore, se remontant comme une pendule et jouant tout seul, comme une boîte à musique, avec le bruit d’un orchestre entier. En Amérique enfin, l’ingénieux appareil qui marque si bien l’esprit commercial et pratique des Yankees et porte cette inscription naïvement effrontée : Machine à transformer un vin quelconque en vin de Champagne.

Le Persan avec qui j’ai eu dix minutes d’entretien m’a paru surtout frappé de l’intolérable chaleur qu’il fait à Vienne. Il m’a assuré que le soleil était moins rude à Téhéran. Tout en causant avec moi, il soulevait son bonnet d’Astrakan pour éponger la sueur qui lui baignait le front, et il faisait des zigs-zags et des détours innombrables pour éviter les sillons de soleil qui le séparaient des galeries couvertes. Les oiseaux mécaniques de l’Exposition française n’avaient même plus la force de chanter, et les coucous des horloges de la Forêt-Noire se bornaient à secouer leurs ailes sans rien dire, en guise d’éventails.

On dirait que le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne se sont donné rendez-vous ici. Vienne n’est plus une ville, c’est une fournaise ardente. Dès l’aurore, les passants se traînent le long des murs en cherchant l’ombre ; de dix heures du matin à huit heures du soir, toute la population s’abat dans les brasseries, dans les jardins publics, et n’en bouge plus. Même en pleine nuit, la chaleur reste aussi intense, et les fenêtres ouvertes on ne parvient pas à trouver assez d’air respirable pour s’endormir en paix.

Voici quinze jours que cet état dure sans une minute de répit. Depuis que je suis arrivé j’ai envié bien des fois la température des Esquimaux et la félicité des Groënlandais. Que ne donnerais-je pas pour trouver, en me levant, l’eau de ma cuvette gelée ! La vue d’un morceau de neige me paraît pour le moment l’une des choses les plus souhaitables de ce monde, et presque le dernier comble du bonheur.

2-10 juillet.

Il serait trop long et il deviendrait monotone de continuer jour par jour cette description morcelée de Vienne pendant l’Exposition. Il est temps de fondre et de résumer maintenant, dans un tableau d’ensemble, ces impressions quotidiennes, où nous ne pourrions nous arrêter davantage sans une sorte de puérilité, et qui n’ont de valeur que par les conclusions qu’elles amènent. Quelques-uns au moins de mes lecteurs n’ont pas oublié le village autrichien qui figurait dans le parc du Champ de Mars, à Paris, en 1867, et où l’on avait représenté l’architecture locale des grandes provinces de l’empire par une demi-douzaine de guinguettes rustiques semées autour d’une brasserie monumentale. Ce qu’ils avaient pris peut-être pour une fantaisie architecturale d’une maladresse singulière était vraiment un symbole. S’il fallait résumer Vienne et sa banlieue sous une image sensible et vivante, je ne trouverais rien de mieux. Manger, boire, fumer, entendre la musique de Strauss et de sa dynastie, telles sont évidemment les grandes préoccupations des Viennois. Strauss et Dreher se partagent avec S. M. François Ier la royauté de l’Autriche, ou du moins de sa capitale. La brasserie, complétée par la restauration, par le jardin et par le concert, occupe le premier rang parmi les établissements nationaux, on pourrait dire parmi les institutions de Vienne. Quand le Viennois va à la brasserie, il veut jouir par tous les sens à la fois : en le berçant dans son doux farniente, la musique achève le plaisir que lui procurent le grand air, les frais ombrages, le cigare et la bière. Vers le soir surtout, Vienne n’est plus qu’un immense concert en une centaine d’orchestres qui semblent se disputer le prix d’une gageure. L’étranger qui passe fuit, agacé, sous ces douches d’harmonie, auxquelles le Viennois vient s’exposer avec béatitude et recueillement, pendant des heures entières. J’ai vu aux environs de la ville, à Hietzing, des jardins où trois orchestres se relayaient pour ne point laisser jeûner un moment les oreilles des convives.

Dès cinq heures, on commence à les voir arriver en famille, dans le jardin qu’ils ont choisi ce jour-là : une fois installés, ils ne bougent plus jusqu’à neuf ou dix heures. Le flegme des garçons est en rapport avec celui des habitués. La bizarre hypothèse qu’on puisse avoir autre chose à faire que de savourer deux ou trois bocks d’excellente bière, en écoutant l’éternelle valse de Strauss : Au bord du bleu Danube, n’entre pas dans la tête de ces philosophes. Le mot pressé n’a pas de sens pour eux. Notre agitation les étonne, et nos réclamations ne peuvent entamer leur impassible lenteur.

On a souvent comparé le Viennois au Parisien : oui, pour une certaine grâce aimable et frivole, pour l’amour du luxe, de l’élégance et du plaisir ; non certes pour la vivacité, la fièvre et le mouvement. Il entre à la brasserie, le soir, comme il entrerait dans son lit. Il s’incruste sur sa chaise. Les morceaux de musique et les chopes se succèdent ; les marchands nomades défilent par centaines devant lui avec leurs éventaires ; les étrangers vont et viennent : lui ne bouge pas ! A certaines heures du jour, on se croirait dans une ville où personne n’a rien autre chose à faire qu’à tuer le temps et à dépenser son argent de la façon la plus douce du monde. Rabelais l’eût prise pour l’abbaye de Thélème, et la Fontaine pour « le pays où l’on dort. » Vienne mérite doublement ce dernier titre : on n’y connaît pas cette circulation nocturne qui anime et remplit nos boulevards jusqu’à une heure du matin. Les théâtres eux-mêmes sont fermés à dix heures et demie du soir, et chaque fois qu’on rentre à l’hôtel après dix heures, il faut donner dix kreutzers au concierge de nuit. On a voulu concilier l’amour du Viennois pour les distractions avec son amour du repos, l’entretenir en fraîcheur et en santé, ménager une égale satisfaction à tous les besoins de sa nature physique : les gros mangeurs ont besoin de longs sommeils. Il réalise le dicton : passer de la table au lit et du lit à la table. C’est un voluptueux, mais un voluptueux nonchalant, dont l’épicurisme pratique n’a garde de négliger aucune des conditions normales du bien vivre.

« Dans ce sage pays, dit madame de Staël, l’on traite les plaisirs comme les devoirs, et l’on a même l’avantage de ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On porte dans la dissipation autant d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son temps aussi méthodiquement qu’on l’emploie[27]. » Et elle ajoute, sur le sérieux des Viennois dans leurs amusements, sur l’existence végétative des Allemands du Midi, sur la nature de leur joie, dont le silence ne vient d’aucune disposition naturellement triste de l’âme, mais plutôt d’un certain bien-être physique qui fait rêver aux sensations, comme ailleurs on rêve aux idées, d’ingénieuses réflexions qui restent, aujourd’hui encore, d’une justesse absolue.

[27] De l’Allemagne, chapitre sur Vienne.

Il en est des alentours de Vienne comme de la ville elle-même. Les endroits de plaisir, pour employer le terme technique, forment une grande ceinture autour de celle-ci, et tel village des environs se compose à peu près exclusivement de maisons de campagne et de maisons de bouteille, comme on disait au dix-septième siècle. Le Viennois n’hésite pas à prendre, avec ses enfants et sa femme, les omnibus spéciaux qui desservent ces établissements, pour aller passer sa soirée à la campagne, et les citadins se partagent entre ces Édens champêtres de façon à les remplir à peu près tous également. De toutes les villes d’Europe, Vienne est probablement celle où l’on vit le plus en dehors de chez soi.

En définitive, la capitale de l’Autriche est une ville de cocagne, à la seule condition qu’on ait assez d’argent pour y vivre. Je comprends maintenant l’âpreté au gain des hôteliers, des restaurateurs et des commerçants, comme l’esprit de spéculation effrénée qui transforme en boursiers la plupart des habitants : il faut gagner beaucoup, en se donnant le moins de mal possible, quand on est habitué à beaucoup dépenser et à beaucoup jouir. J’ai lu quelque part : « Vienne est l’Athènes de l’Allemagne, comme Berlin en est la Sparte. » Mais hélas ! Athènes se double de Sybaris et de Capoue, si même Capoue n’étouffe entièrement Athènes. Sur ce chapitre il faudrait en trop dire pour en dire assez. En parcourant les rues de Vienne pendant quelques jours, en entrant dans ses cafés, dans ses parcs, dans ses tramways, en voyant ce que regardent, écoutent et applaudissent, au Vauxhall ou ailleurs, les bourgeoises du Graben et du Ring, attablées côte à côte avec des créatures dont le voisinage ne semble pas les effaroucher, on sera édifié sur l’espèce de démoralisation générale que dénote cet incroyable abandon. Elle ne s’affiche pas d’une façon brutale ou provocante, mais elle ne prend pas non plus la peine de se cacher ; elle se montre partout avec bonhomie, si je puis m’exprimer ainsi, et elle est paisiblement acceptée par tous, même par les sergents de ville, comme un fruit de la civilisation moderne. Pour tout dire, ou du moins pour tout faire entendre en deux mots, Vienne est une grande ville de tolérance. Laissez faire et laissez passer, tel semble être le mot d’ordre de sa police, qui ne mérite guère aujourd’hui, non plus que sa douane, l’ancienne réputation farouche qu’on lui avait faite. Au demeurant, les Viennois sont les gens les plus faciles, les plus doux, les plus affables du monde, pleins de qualités excellentes, fort attachés à leur empereur et à l’autorité, de relations agréables, d’une humeur égale et tranquille ; et, morale à part, tout cela serait charmant, si ce n’était par ces chemins semés de fleurs qu’on arrive à Sadowa.

Comme je n’ai pu entraîner le lecteur jusqu’à Pesth, je ne veux pas le ramener avec moi par Prague, Dresde, Francfort, Mayence. Chacune de ces étapes exigerait une longue station, mais aucune ne nous montrerait ce que nous avons vu à Vienne : la décomposition morale d’un empire dans sa prospérité même. Tenons-nous-en là, sans oublier que Paris avait donné au monde, en 1867, le spectacle que Vienne lui donne à son tour, et que Sedan vaut Sadowa.

LA HOLLANDE ARTISTIQUE
REMBRANDT, B. VAN DER HELST ET JAN STEEN