II

JOHN BROWN

Cependant une democratie allait commettre, elle aussi, un crime. La nouvelle de la condamnation de John Brown arriva en Europe. Victor Hugo s'emut. Le 2 decembre 1859, a l'heure meme de cet anniversaire qui lui rappelait toutes les formes et toutes les necessites du devoir, il adressa, par l'intermediaire de tous les journaux libres de l'Europe, la lettre qu'on va lire a l'Amerique:

AUX ETATS-UNIS D'AMERIQUE

Quand on pense aux Etats-Unis d'Amerique, une figure majestueuse se leve dans l'esprit, Washington.

Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:

Il y a des esclaves dans les etats du sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contre-sens, la conscience logique et pure des etats du nord. Ces esclaves, ces negres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les delivrer. John Brown a voulu commencer l'oeuvre de salut par la delivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, religieux, austere, plein de l'evangile, Christus nos liberavit, il a jete a ces hommes, a ces freres, le cri d'affranchissement. Les esclaves, enerves par la servitude, n'ont pas repondu a l'appel. L'esclavage produit la surdite de l'ame. John Brown, abandonne, a combattu; avec une poignee d'hommes heroiques, il a lutte; il a ete crible de balles, ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont tombes morts a ses cotes, il a ete pris. C'est ce qu'on nomme l'affaire de Harper's Ferry.

John Brown, pris, vient d'etre juge, avec quatre des siens, Stephens,
Copp, Green et Coplands.

Quel a ete ce proces? disons-le en deux mots.

John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermees, un coup de feu au bras, un aux reins, deux a la poitrine, deux a la tete, entendant a peine, saignant a travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts pres de lui; ses quatre coaccuses, blesses, se trainant a ses cotes, Stephens avec quatre coups de sabre; la " justice " pressee et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge Parker, qui y consent, les debats tronques, presque tous delais refuses, production de pieces fausses ou mutilees, les temoins a decharge ecartes, la defense entravee, deux canons charges a mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geoliers de fusiller les accuses si l'on tente de les enlever, quarante minutes de deliberation, trois condamnations a mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point passe en Turquie, mais en Amerique.

On ne fait point de ces choses-la impunement en face du monde civilise. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jures possesseurs d'esclaves, et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a quelqu'un.

Le regard de l'Europe est fixe en ce moment sur l'Amerique.

John Brown, condamne, devait etre pendu le 2 decembre (aujourd'hui meme).

Une nouvelle arrive a l'instant. Un sursis lui est accorde. Il mourra le 16.

L'intervalle est court. D'ici la, un cri de misericorde a-t-il le temps de se faire entendre?

N'importe! le devoir est d'elever la voix.

Un second sursis suivra, peut-etre le premier. L'Amerique est une noble terre. Le sentiment humain se reveille vite dans un pays libre. Nous esperons que Brown sera sauve.

S'il en etait autrement, si John Brown mourait le 16 decembre sur l'echafaud, quelle chose terrible!

Le bourreau de Brown, declarons-le hautement (car les rois s'en vont et les peuples arrivent, on doit la verite aux peuples), le bourreau de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wyse; ni le petit etat de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande republique americaine tout entiere.

Devant une telle catastrophe, plus on aime cette republique, plus on la venere, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serre. Un seul etat ne saurait avoir la faculte de deshonorer tous les autres, et ici l'intervention federale est evidemment de droit. Sinon, en presence d'un forfait a commettre et qu'on peut empecher, l'union devient complicite. Quelle que soit l'indignation des genereux etats du nord, les etats du sud les associent a l'opprobre d'un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole democratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l'echafaud se dressait le 16 decembre, desormais, devant l'histoire incorruptible, l'auguste federation du nouveau monde ajouterait a toutes ses solidarites saintes une solidarite sanglante; et le faisceau radieux de cette republique splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet de John Brown.

Ce lien-la tue.

Lorsqu'on reflechit a ce que Brown, ce liberateur, ce combattant du Christ, a tente, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir egorge par la republique americaine, l'attentat prend les proportions de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent meme elle depasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du progres, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son front l'immense lumiere libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule epouvante devant l'idee d'un si grand crime commis par un si grand peuple!

Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irreparable. Il ferait a l'Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidat l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ebranlerait toute la democratie americaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.

Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumiere humaine s'eclipserait, que la notion meme du juste et de l'injuste s'obscurcirait, le jour ou l'on verrait se consommer l'assassinat de la Delivrance par la Liberte.

Quant a moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau etoile du nouveau monde, et je supplie a mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre republique americaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menacant echafaud du 16 decembre, et de ne pas permettre que, sous ses yeux, et, j'ajoute en fremissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit depasse.

Oui, que l'Amerique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Cain tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 decembre 1859.

John Brown fut pendu. Victor Hugo lui fit cette epitaphe: Pro Christo sicut Christus. John Brown mort, la prophetie de Victor Hugo se realisa. Deux ans apres la prediction qu'on vient de lire, l'Union americaine "se disloqua". L'atroce guerre des Sudistes et des Nordistes eclata.

1860

Rentree a Jersey.—Garibaldi.