II
Le Progres, de Port-au-Prince, publia la lettre suivante, ecrite par Victor Hugo a M. Heurtelou, redacteur en chef de ce journal, en reponse aux remerciments que M. Heurtelou lui avait adresses pour la defense de John Brown:
Hauteville-House, 31 mars 1860.
Vous etes, monsieur, un noble echantillon de cette humanite noire si longtemps opprimee et meconnue.
D'un bout a l'autre de la terre, la meme flamme est dans l'homme; et les noirs comme vous le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adam? Les naturalistes peuvent discuter la question; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'un Dieu.
Puisqu'il n'y a qu'un pere, nous sommes freres.
C'est pour cette verite que John Brown est mort; c'est pour cette verite que je lutte. Vous m'en remerciez, et je ne saurais vous dire combien vos belles paroles me touchent.
Il n'y a sur la terre ni blancs ni noirs, il y a des esprits; vous en etes un. Devant Dieu, toutes les ames sont blanches.
J'aime votre pays, votre race, votre liberte, votre revolution, votre republique. Votre ile magnifique et douce plait a cette heure aux ames libres; elle vient de donner un grand exemple; elle a brise le despotisme.
Elle nous aidera a briser l'esclavage.
Car la servitude, sous toutes ses formes, disparaitra. Ce que les etats du sud viennent de tuer, ce n'est pas John Brown, c'est l'esclavage.
Des aujourd'hui, l'Union americaine peut, quoi qu'en dise le honteux message du president Buchanan, etre consideree comme rompue. Je le regrette profondement, mais cela est desormais fatal; entre le Sud et le Nord, il y a le gibet de Brown. La solidarite n'est pas possible. Un tel crime ne se porte pas a deux.
Ce crime, continuez de le fletrir, et continuez de consolider votre genereuse revolution. Poursuivez votre oeuvre, vous et vos dignes concitoyens. Haiti est maintenant une lumiere. Il est beau que parmi les flambeaux du progres, eclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d'un negre.
Votre frere,
VICTOR HUGO.
1861
L'Expedition de Chine.
AU CAPITAINE BUTLER
Hauteville-House, 25 novembre 1861.
Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expedition de Chine. Vous trouvez cette expedition honorable et belle, et vous etes assez bon pour attacher quelque prix a mon sentiment; selon vous, l'expedition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l'empereur Napoleon, est une gloire a partager entre la France et l'Angleterre, et vous desirez savoir quelle est la quantite d'approbation que je crois pouvoir donner a cette victoire anglaise et francaise.
Puisque vous voulez connaitre mon avis, le voici:
Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde; cette merveille s'appelait le Palais d'ete. L'art a deux principes, l'Idee, qui produit l'art europeen, et la Chimere, qui produit l'art oriental. Le Palais d'ete etait a l'art chimerique ce que le Parthenon est a l'art ideal. Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple presque extra-humain etait la. Ce n'etait pas, comme le Parthenon, une oeuvre rare et unique; c'etait une sorte d'enorme modele de la chimere, si la chimere peut avoir un modele. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un edifice lunaire, et vous aurez le Palais d'ete. Batissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cedre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, la harem, la citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, emaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poetes les mille et un reves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d'eau et d'ecume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d'eblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c'etait la ce monument. Il avait fallu, pour le creer, le long travail de deux generations. Cet edifice, qui avait l'enormite d'une ville, avait ete bati par les siecles, pour qui? pour les peuples. Garce que fait le temps appartient a l'homme. Les artistes, les poetes, les philosophes, connaissaient le Palais d'ete; Voltaire en parle. On disait: le Parthenon en Grece, les Pyramides en Egypte, le Colisee a Rome, Notre-Dame a Paris, le Palais d'ete en Orient. Si on ne le voyait pas, on le revait. C'etait une sorte d'effrayant chef-d'oeuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crepuscule comme une silhouette de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.
Cette merveille a disparu.
Un jour, deux bandits sont entres dans le Palais d'ete. L'un a pille, l'autre a incendie. La victoire peut etre une voleuse, a ce qu'il parait. Une devastation en grand du Palais d'ete s'est faite de compte a demi entre les deux vainqueurs. On voit mele a tout cela le nom d'Elgin, qui a la propriete fatale de rappeler le Parthenon. Ce qu'on avait fait au Parthenon, on l'a fait au Palais d'ete, plus completement et mieux, de maniere a ne rien laisser. Tous les tresors de toutes nos cathedrales reunies n'egaleraient pas ce formidable et splendide musee de l'orient. Il n'y avait pas seulement la des chefs-d'oeuvre d'art, il y avait un entassement d'orfevreries. Grand exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a empli ses coffres; et l'on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l'histoire des deux bandits.
Nous europeens, nous sommes les civilises, et pour nous les chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait a la barbarie.
Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France, l'autre s'appellera l'Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m'en donner l'occasion; les crimes de ceux qui menent ne sont pas la faute de ceux qui sont menes; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L'empire francais a empoche la moitie de cette victoire, et il etale aujourd'hui, avec une sorte de naivete de proprietaire, le splendide bric-a-brac du Palais d'ete. J'espere qu'un jour viendra ou la France, delivree et nettoyee, renverra ce butin a la Chine spoliee.
En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.
Telle est, monsieur, la quantite d'approbation que je donne a l'expedition de Chine.
VICTOR HUGO.
1862
Barbes a Victor Hugo. Continuation de la lutte pour l'inviolabilite de la vie humaine; en Belgique et en Suisse contre la peine de mort, en France contre la torture. Charleroi. Geneve.—Affaire Doise.—Les Miserables. Etablissement du Diner des Enfants pauvres.