II

AUX CINQ REDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL

[Note: Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Henri Rochefort, Charles Hugo,
Francois Hugo.]

Chers amis,

Ayant ete investi d'un mandat, qui est suspendu, mais non termine, je ne pourrais reparaitre, soit a la tribune, soit dans la presse politique, que pour y reprendre ce mandat au point ou il a ete interrompu, et pour exercer un devoir severe, et il me faudrait pour cela la liberte comme en Amerique. Vous connaissez ma declaration a ce sujet, et vous savez que, jusqu'a ce que l'heure soit venue, je ne puis cooperer a aucun journal, de meme que je ne puis accepter aucune candidature. Je dois donc demeurer etranger au Rappel.

Du reste, pour d'autres raisons, resultant des complications de la double vie politique et litteraire qui m'est imposee, je n'ai jamais ecrit dans l'Evenement. L'Evenement, en 1851, tirait a soixante-quatre mille exemplaires.

Ce vivant journal, vous allez le refaire sous ce titre: le Rappel.

Le Rappel. J'aime tous les sens de ce mot. Rappel des principes, par la conscience; rappel des verites, par la philosophie; rappel du devoir, par le droit; rappel des morts, par le respect; rappel du chatiment, par la justice; rappel du passe, par l'histoire; rappel de l'avenir, par la logique; rappel des faits, par le courage; rappel de l'ideal dans l'art, par la pensee; rappel du progres dans la science, par l'experience et le calcul; rappel de Dieu dans les religions, par l'elimination des idolatries; rappel de la loi a l'ordre, par l'abolition de la peine de mort; rappel du peuple a la souverainete, par le suffrage universel renseigne; rappel de l'egalite, par l'enseignement gratuit et obligatoire; rappel de la liberte, par le reveil de la France; rappel de la lumiere, par le cri: Fiat jus!

Vous dites: Voila notre tache; moi je dis: Voila votre oeuvre.

Cette oeuvre, vous l'avez deja faite, soit comme journalistes, soit comme poetes, dans le pamphlet, admirable mode de combat, dans le livre, au theatre, partout, toujours; vous l'avez faite, d'accord et de front avec tous les grands esprits de ce grand siecle. Aujourd'hui, vous la reprenez, ce journal au poing, le Rappel. Ce sera un journal lumineux et acere; tantot epee, tantot rayon. Vous allez combattre en riant. Moi, vieux et triste, j'applaudis.

Courage donc, et en avant! Le rire, quelle puissance! Vous allez prendre place, comme auxiliaires de toutes les bonnes volontes, dans l'etincelante legion parisienne des journaux du rire.

Je connais vos droitures comme je connais la mienne, et j'en ai en moi le miroir; c'est pourquoi je sais d'avance votre itineraire. Je ne le trace pas, je le constate. Etre un guide n'est pas ma pretention; je me contente d'etre un temoin. D'ailleurs, je n'en sais pas bien long, et une fois que j'ai prononce ce mot: devoir, j'ai a peu pres dit tout ce que j'avais a dire.

Avant tout, vous serez fraternels. Vous donnerez l'exemple de la concorde. Aucune division dans nos rangs ne se fera par votre faute. Vous attendrez toujours le premier coup. Quand on m'interroge sur ce que j'ai dans l'ame, je reponds par ces deux mots: conciliation et reconciliation. Le premier de ces mots est pour les idees, le second est pour les hommes.

Le combat pour le progres veut la concentration des forces. Bien viser et frapper juste. Aucun projectile ne doit s'egarer. Pas de balle perdue dans la bataille des principes. L'ennemi a droit a tous nos coups; lui faire tort d'un seul, c'est etre injuste envers lui. Il merite qu'on le mitraille sans cesse, et qu'on ne mitraille que lui. Pour nous, qui n'avons qu'une soif, la justice, la raison, la verite, l'ennemi s'appelle Tenebres.

La legion democratique a deux aspects, elle est politique et litteraire. En politique, elle arbore 89 et 92; en litterature, elle arbore 1830. Ces dates a rayonnement double, illuminant d'un cote le droit, de l'autre la pensee, se resument en un mot: revolution.

Nous, issus des nouveautes revolutionnaires, fils de ces catastrophes qui sont des triomphes, nous preferons au ceremonial de la tragedie le pele-mele du drame, au dialogue alterne des majestes le cri profond du peuple, et a Versailles Paris. L'art, en meme temps que la societe, est arrive au but que voici: omnia et omnes. Les autres siecles ont ete des porte-couronnes; chacun d'eux s'incarne pour l'histoire dans un personnage ou se condense l'exception. Le quinzieme siecle, c'est le pape; le seizieme, c'est l'empereur; le dix-septieme, c'est le roi; le dix-neuvieme, c'est l'homme.

L'homme, sorti, debout et libre, de ce gouffre sublime, le dix-huitieme siecle.

Venerons-le, ce dix-huitieme siecle, le siecle concluant qui commence par la mort de Louis XIV et qui finit par la mort de la monarchie.

Vous accepterez son heritage. Ce fut un siecle gai et redoutable.

Etre souriants et desagreables, telle est votre intention. Je l'approuve. Sourire, c'est combattre. Un sourire regardant la toute-puissance a une etrange force de paralysie. Lucien deconcertait Jupiter. Jupiter pourtant, dieu d'esprit, n'aurait pas eu recours, quoique fache, a M. … (J'ouvre une parenthese. Ne vous genez pas pour remplacer ma prose par des lignes de points partout ou bon vous semblera. Je ferme la parenthese.) La raillerie des encyclopedistes a eu raison du molinisme et du papisme. Grands et charmants exemples. Ces vaillants philosophes ont revele la force du rire. Tourner une hydre en ridicule, cela semble etrange. Eh bien, c'est excellent. D'abord beaucoup d'hydres sont en baudruche. Sur celles-la, l'epingle est plus efficace que la massue. Quant aux hydres pour de bon, le cesarisme en est une, l'ironie les consterne. Surtout quand l'ironie est un appel a la lumiere. Souvenez-vous du coq chantant sur le dos du tigre. Le coq, c'est l'ironie. C'est aussi la France.

Le dix-huitieme siecle a mis en evidence la souverainete de l'ironie. Confrontez la vigueur materielle avec la vigueur spirituelle; comptez les fleaux vaincus, les monstres terrasses et les victimes protegees; mettez d'un cote Lerne, Nemee, Erymanthe, le taureau de Crete, le dragon des Hesperides, Antee etouffe, Cerbere enchaine, Augias nettoye, Atlas soulage, Hesione sauvee, Alceste delivree, Promethee secouru; et, de l'autre, la superstition denoncee, l'hypocrisie demasquee, l'inquisition tuee, la magistrature muselee, la torture deshonoree, Calas rehabilite, Labarre venge, Sirven defendu, les moeurs adoucies, les lois assainies, la raison mise en liberte, la conscience humaine delivree, elle aussi, du vautour, qui est le fanatisme; faites cette evocation sacree des grandes victoires humaines, et comparez aux douze travaux d'Hercule les douze travaux de Voltaire. Ici le geant de force, la le geant d'esprit. Qui l'emporte? Les serpents du berceau, ce sont les prejuges. Arouet a aussi bien etouffe ceux-ci qu'Alcide ceux-la.

Vous aurez de vives polemiques. Il y a un droit qui est tranquille avec vous, et qui est sur d'etre respecte, c'est le droit de replique. Moi qui parle, j'en ai use, a mes risques et perils, et meme abuse. Jugez-en. Un jour,—vous devez d'ailleurs vous en souvenir,—en 1851, du temps de la republique, j'etais a la tribune de l'Assemblee, je parlais, je venais de dire: Le president Louis Bonaparte conspire. Un honorable republicain d'autrefois, mort senateur, M. Vieillard, me cria, justement indigne: Vous etes un infame calomniateur. A quoi je repondis par ces paroles insensees: Je denonce un complot qui a pour but le retablissement de l'empire. Sur ce, M. Dupin me menaca d'un rappel a l'ordre, peine terrible et meritee. Je tremblais. J'ai, heureusement pour moi, la reputation d'etre bete. Ceci me sauva. M. Victor Hugo ne sait ce qu'il dit! cria un membre compatissant de la majorite. Cette parole indulgente jeta un charme, tout s'apaisa, M. Dupin garda sa foudre dans sa poche. (C'est la que volontiers il mettait son drapeau. Vaste poche. Dans l'occasion, il se fut cache dedans s'il avait pu.) Mais convenez que j'avais abuse du droit de replique. Donc, respectons-le.

C'etait du reste un temps singulier. On etait en republique, et vive la republique etait un cri seditieux. Vous, vous etiez en prison, tous, excepte Rochefort, qui etait alors au college, mais qui aujourd'hui est en Belgique.

Vous encouragerez le jeune et rayonnant groupe de poetes qui se leve aujourd'hui avec tant d'eclat, et qui appuie de ses travaux et de ses succes toutes les grandes affirmations du siecle. Aucune generosite ne manquera a votre oeuvre. Vous donnerez le mot d'ordre de l'esperance a cette admirable jeunesse d'aujourd'hui qui a sur le front la candeur loyale de l'avenir. Vous rallierez dans l'incorruptible foi commune cette studieuse et fiere multitude d'intelligences toutes fremissantes de la joie d'eclore, qui, le matin peuple les ecoles, et le soir les theatres, ces autres ecoles; le matin, cherchant le vrai dans la science; le soir, applaudissant ou reclamant le grand dans la poesie et le beau dans l'art. Ces nobles jeunes hommes d'a present, je les connais et je les aime. Je suis dans leur secret et je les remercie de ce doux murmure que, si souvent, comme une lointaine troupe d'abeilles, ils viennent faire a mon oreille. Ils ont une volonte mysterieuse et ferme, et ils feront le bien, j'en reponds. Cette jeunesse, c'est la France en fleur, c'est la Revolution redevenue aurore. Vous communierez avec cette jeunesse. Vous eveillerez avec tous les mots magiques, devoir, honneur, raison, progres, patrie, humanite, liberte, cette foret d'echos qui est en elle. Repercussion profonde, prete a toutes les grandes reponses.

Mes amis, et vous, mes fils, allez! Combattez votre vaillant combat. Combattez-le sans moi et avec moi. Sans moi, car ma vieille plume guerroyante ne sera pas parmi les votres; avec moi, car mon ame y sera. Allez, faites, vivez, luttez! Naviguez intrepidement vers votre pole imperturbable, la liberte; mais tournez les ecueils. Il y en a. Desormais, j'aurai dans ma solitude, pour mettre de la lumiere dans mes vieux songes, cette perspective, le rappel triomphant. Le rappel battu, cela peut se rever aussi.

Je ne reprendrai plus la parole dans ce journal que j'aime, et, a partir de demain, je ne suis plus que votre lecteur. Lecteur melancolique et attendri. Vous serez sur votre breche, et moi sur la mienne. Du reste, je ne suis plus guere bon qu'a vivre tete a tete avec l'ocean, vieux homme tranquille et inquiet, tranquille parce que je suis au fond du precipice, inquiet parce que mon pays peut y tomber. J'ai pour spectacle ce drame, l'ecume insultant le rocher. Je me laisse distraire des grandeurs imperiales et royales par la grandeur de la nature. Qu'importe un solitaire de plus ou de moins! les peuples vont a leurs destinees. Pas de denoument qui ne soit precede d'une gestation. Les annees font leur lent travail de maturation, et tout est pret. Quant a moi, pendant qu'a l'occasion de sa noce d'or l'eglise couronne le pape, j'emiette sur mon toit du pain aux petits oiseaux, ne me souciant d'aucun couronnement, pas meme d'un couronnement d'edifice.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 25 avril 1869.