III
LE CENTENAIRE DE DANTE
Hauteville-House, 1er mai 1865.
Monsieur le Gonfalonier de Florence,
Votre honorable lettre me touche vivement. Vous me conviez a une noble fete. Votre comite national veut bien desirer que ma voix se fasse entendre dans cette solennite; solennite auguste entre toutes. Aujourd'hui l'Italie, a la face du monde, s'affirme deux fois, en constatant son unite et en glorifiant son poete. L'unite, c'est la vie d'un peuple; l'Italie une, c'est l'Italie. S'unifier c'est naitre. En choisissant cet anniversaire pour solenniser son unite, il semble que l'Italie veuille naitre le meme jour que Dante. Cette nation veut avoir la meme date que cet homme. Rien n'est plus beau.
L'Italie en effet s'incarne en Dante Alighieri. Comme lui, elle est vaillante, pensive, altiere, magnanime, propre au combat, propre a l'idee. Comme lui, elle amalgame, dans une synthese profonde, la poesie et la philosophie. Comme lui, elle veut la liberte. Il a, comme elle, la grandeur, qu'il met dans sa vie, et la beaute, qu'il met dans son oeuvre. L'Italie et Dante se confondent dans une sorte de penetration reciproque qui les identifie; ils rayonnent l'un dans l'autre. Elle est auguste comme il est illustre. Ils ont le meme coeur, la meme volonte, le meme destin. Elle lui ressemble par cette redoutable puissance latente que Dante et l'Italie ont eue dans le malheur. Elle est reine, il est genie. Comme lui, elle a ete proscrite; comme elle, il est couronne.
Comme lui, elle sort de l'enfer.
Gloire a cette sortie radieuse!
Helas! elle a connu les sept cercles; elle a subi et traverse le morcellement funeste, elle a ete une ombre, elle a ete un terme de geographie! Aujourd'hui elle est l'Italie. Elle est l'Italie, comme la France est la France, comme l'Angleterre est l'Angleterre; elle est ressuscitee, eblouissante et armee; elle est hors du passe obscur et tragique, elle commence son ascension vers l'avenir; et il est beau, et il est bon qu'a cette heure eclatante, en plein triomphe, en plein progres, en plein soleil de civilisation et de gloire, elle se souvienne de cette nuit sombre ou Dante a ete son flambeau.
La reconnaissance des grands peuples envers les grands hommes est de bon exemple. Non, ne laissons pas dire que les peuples sont ingrats. A un moment donne, un homme a ete la conscience d'une nation. En glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience. Elle prend, pour ainsi dire, a temoin son propre esprit. Italiens, aimez, conservez et respectez vos illustres et magnifiques cites, et venerez Dante. Vos cites ont ete la patrie, Dante a ete l'ame.
Six siecles sont deja le piedestal de Dante. Les siecles sont les avatars de la civilisation. A chaque siecle surgit en quelque sorte un autre genre humain, et l'on peut dire que l'immortalite d'Alighieri a ete deja six fois affirmee par six humanites nouvelles. Les humanites futures continueront cette gloire.
L'Italie a vecu en Alighieri, homme lumiere.
Une longue eclipse a pese sur l'Italie, eclipse pendant laquelle le monde a eu froid; mais l'Italie vivait. Je dis plus, meme dans cette ombre, l'Italie brillait. L'Italie a ete dans le cercueil, mais n'a pas ete morte. Elle avait comme signes de vie, les lettres, la poesie, la science, les monuments, les decouvertes, les chefs-d'oeuvre. Quel rayonnement sur l'art, de Dante a Michel-Ange! Quelle immense et double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Christophe Colomb et en haut par Galilee! C'est l'Italie, cette morte, qui accomplissait ces prodiges. Ah! certes, elle vivait! Du fond de son sepulcre, elle protestait par sa clarte. L'Italie est une tombe d'ou est sortie l'aurore.
L'Italie, accablee, enchainee, sanglante, ensevelie, a fait l'education du monde. Un baillon dans la bouche, elle a trouve moyen de faire parler son ame. Elle derangeait les plis de son linceul pour rendre des services a la civilisation. Qui que nous soyons qui savons lire et ecrire, nous te venerons, mere! nous sommes romains avec Juvenal et florentins avec Dante.
L'Italie a cela d'admirable qu'elle est la terre des precurseurs. On voit partout chez elle, a toutes les epoques de son histoire, de grands commencements. Elle entreprend sans cesse la sublime ebauche du progres. Qu'elle soit benie pour cette initiative sainte! Elle est apotre et artiste. La barbarie lui repugne. C'est elle qui la premiere a fait le jour sur les exces de penalite, hors de la vie comme sur la terre. C'est elle qui, a deux reprises, a jete le cri d'alarme contre les supplices, d'abord contre Satan, puis contre Farinace. Il y a un lien profond entre la Divine Comedie denoncant le dogme, et le Traite des Delits et des Peines denoncant la loi. L'Italie hait le mal. Elle ne damne ni ne condamne. Elle a combattu le monstre sous ses deux formes, sous la forme enfer et sous la forme echafaud. Dante a fait le premier combat, Beccaria le second.
A d'autres points de vue encore, Dante est un precurseur.
Dante couvait au treizieme siecle l'idee eclose au dix-neuvieme. Il savait qu'aucune realisation ne doit manquer au droit et a la justice, il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l'unite de l'Italie. Son utopie est aujourd'hui un fait. Les reves des grands hommes sont les gestations de l'avenir. Les penseurs songent conformement a ce-qui doit etre.
L'unite, que Gerard Groot et Reuchlin reclamaient pour l'Allemagne et que Dante voulait pour l'Italie, n'est pas seulement la vie des nations, elle est le but de l'humanite. La ou les divisions s'effacent, le mal s'evanouit. L'esclavage va disparaitre en Amerique, pourquoi? parce que l'unite va renaitre. La guerre tend a s'eteindre en Europe, pourquoi? parce que l'unite tend a se former. Parallelisme saisissant entre la decheance des fleaux et l'avenement de l'humanite une.
Une solennite comme celle-ci est un magnifique symptome. C'est la fete de tous les hommes celebree par une nation a l'occasion d'un genie. Cette fete, l'Allemagne la celebre pour Schiller, puis l'Angleterre pour Shakespeare, puis l'Italie pour Dante. Et l'Europe est de la fete. Ceci est la communion sublime. Chaque nation donne aux autres une part de son grand homme. L'union des peuples s'ebauche par la fraternite des genies.
Le progres marchera de plus en plus dans cette voie qui est la voie de lumiere. Et c'est ainsi que nous arriverons, pas a pas, et sans secousse, a la grande realisation; c'est ainsi que, fils de la dispersion, nous entrerons dans la concorde; c'est ainsi que tous, par la seule force des choses, par la seule puissance des idees, nous aboutirons a la cordialite, a la paix, a l'harmonie. Il n'y aura plus d'etrangers. Toute la terre sera compatriote. Telle est la verite supreme; tel est l'achevement necessaire. L'unite de l'homme correspond a l'unite de Dieu.
Je m'associe finalement a la fete de l'Italie.