V
LES ENFANTS PAUVRES
Noel 1868.
Les deuils qui nous eprouvent n'empechent pas qu'il y ait des pauvres. Si nous pouvions oublier ce que souffrent les autres, ce que nous souffrons nous-memes nous en ferait souvenir; le deuil est un appel au devoir.
La petite institution d'assistance pour l'enfance, que j'ai fondee il y a sept ans, a Guernesey, dans ma maison, fructifie, et vous, mesdames, qui m'ecoutez avec tant de grace, vous serez sensibles a cette bonne nouvelle.
Ce n'est pas de ce que je fais ici qu'il est question, mais de ce qui se fait au dehors. Ce que je fais n'est rien, et ne vaut pas la peine d'en parler.
Cette fondation du Diner des Enfants pauvres n'a qu'une chose pour elle, c'est d'etre une idee simple. Aussi a-t-elle ete tout de suite comprise, surtout dans les pays de liberte, en Angleterre, en Suisse et en Amerique; la elle est appliquee sur une grande echelle.—Je note le fait sans y insister, mais je crois qu'il y a une certaine affinite entre les idees simples et les pays libres.
Pour que vous jugiez du progres que fait l'idee du Diner des Enfants pauvres, je vous citerai seulement deux ou trois chiffres. Ces chiffres, je les prends en Angleterre, je les prends a Londres, c'est-a-dire chez vous.
Vous avez pu lire dans les journaux la lettre que m'a adressee l'honorable lady Thompson. Dans la seule paroisse de Marylebone, en l'annee 1868, le nombre des enfants assistes s'est eleve de 5,000 a 7,850. Une societe d'assistance, intitulee Childrens' Provident Society, vient de se fonder, Maddox street, Regent's street, au capital de vingt mille livres sterling. Enfin, troisieme fait, vous vous rappelez que l'an dernier, a pareil jour, je me felicitais de lire dans les journaux anglais que l'idee de Hauteville-House avait fructifie a Londres, au point qu'on y secourait trente mille enfants. Eh bien, lisez aujourd'hui l'excellent journal l'Express du 17 decembre, vous y constaterez une progression magnifique. En 1866, il y avait a Londres six mille enfants secourus de la facon que j'ai indiquee; en 1867, trente mille; en 1868, il y en a cent quinze mille.
A ces 115,000 ajoutez les 7,850 de Marylebone, societe distincte, et vous aurez un total de 122,850 enfants secourus.
Ce que c'est qu'un grain mis dans le sillon, quand Dieu consent a le feconder! Combien voyez-vous ici d'enfants? Quarante. C'est bien peu. Ce n'est rien. Eh bien, chacun de ces quarante enfants en produit au dehors trois mille, et les quarante enfants de Hauteville-House deviennent a Londres cent vingt mille.
Je pourrais citer d'autres faits encore, je m'arrete. Je parle de moi, mais c'est malgre moi. Dans tout ceci aucun honneur ne me revient, et mon merite est nul. Toutes les actions de graces doivent etre adressees a mes admirables cooperateurs d'Angleterre et d'Amerique.
Un mot pour terminer.
Je trouve l'exil bon. D'abord, il m'a fait connaitre cette ile hospitaliere; ensuite, il m'a donne le loisir de realiser cette idee que j'avais depuis longtemps, un essai pratique d'amelioration immediate du sort des enfants—des pauvres enfants—au point de vue de la double hygiene, c'est-a-dire de la sante physique et de la sante intellectuelle. L'idee a reussi. C'est pourquoi je remercie l'exil.
Ah! je ne me lasserai jamais de le dire:—Songeons aux enfants!
La societe des hommes est toujours, plus ou moins, une societe coupable. Dans cette faute collective que nous commettons tous, et qui s'appelle tantot la loi, tantot les moeurs, nous ne sommes surs que d'une innocence, l'innocence des enfants.
Eh bien, aimons-la, nourrissons-la, vetissons-la, donnons-lui du pain et des souliers, guerissons-la, eclairons-la, venerons-la.
Quant a moi,—etes-vous curieux de savoir mon opinion politique?—je vais vous la dire. Je suis du parti de l'innocence. Surtout du parti de l'innocence punie—pourquoi, mon Dieu?—par la misere.
Quelles que soient les douleurs de cette vie, je ne m'en plaindrai pas, s'il m'est donne de realiser les deux plus hautes ambitions qu'un homme puisse avoir sur la terre. Ces deux ambitions, les voici: etre esclave, et etre serviteur. Esclave de la conscience, et serviteur des pauvres.
1869
La Grece se tourne vers l'Amerique. Declaration de guerre prochaine et de paix future. Le Rappel.—Le congres de Lausanne.—Peabody mort. Charles Hugo condamne.—Le 29 octobre a Paris. Symptomes de l'ecroulement de l'empire. Les enfants pauvres.