VI
LA PEINE DE MORT
ABOLIE EN PORTUGAL
"On sait que le jeune roi dom Luiz de Portugal, avant de quitter son pays pour aller visiter l'Exposition universelle, a eu l'honneur de signer une loi votee par les deux chambres du parlement, qui abolit la peine de mort.
"Cet evenement considerable dans l'histoire de la civilisation a donne lieu, entre un noble portugais et Victor Hugo, a la correspondance qu'on va lire."
(Courrier de l'Europe, 10 aout 1867.)
A M. VICTOR HUGO
Lisbonne, le 27 juin 1867.
On vient de remporter un grand triomphe! Encore mieux; la civilisation a fait un pas de geant, le progres s'est acquis un solide fondement de plus! La lumiere a rayonne plus vive. Et les tenebres ont recule.
L'humanite compte une victoire immense. Les nations rendront successivement hommage a la verite; et les peuples apprendront a bien connaitre leurs vrais amis, les vrais amis de l'humanite.
Maitre! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu'il faut defendre un grand principe, mettre en lumiere une grande idee, exalter les plus nobles actions; votre voix qui ne se fatigue jamais de plaider la cause de l'opprime contre l'oppresseur, du faible contre le fort; votre voix, qu'on ecoute avec respect de l'orient a l'occident, et dont l'echo parvient jusqu'aux endroits les plus recules de l'univers; votre voix qui, tant de fois, se detacha forte, vigoureuse, terrible, comme celle d'un prophete geant de l'humanite, est arrivee jusqu'ici, a ete comprise ici, a parle aux coeurs, a ete traduite en un grand fait ici … dans ce recoin, quoique beni, presque invisible dans l'Europe, microscopique dans le monde; dans cette terre de l'extreme occident, si celebre jadis, qui sut inscrire des pages brillantes et ineffacables dans l'histoire des nations, qui a ouvert les ports de l'Inde au commerce du monde, qui a devoile des contrees inconnues, dont les hauts faits sont aujourd'hui presque oublies et comme effaces par les modernes conquetes de la civilisation, dans cette petite contree enfin qu'on appelle le Portugal!
Pourquoi les petits et les humbles ne se leveraient-ils pas, quand le dix-neuvieme siecle est deja si pres de son terme, pour crier aux grands et aux puissants: L'humanite est gemissante, regenerons-la; l'humanite se remue, calmons-la; l'humanite va tomber dans l'abime, sauvons-la?
Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin de la perfection? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu'ils sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir?
Le Portugal est une contree petite, sans doute; mais l'arbre de la liberte s'y est deja vigoureusement epanoui; le Portugal est une contree petite, sans doute, mais on n'y rencontre plus un seul esclave; le Portugal est une contree petite, c'est vrai; mais, c'est vous qui l'avez dit, c'est une grande nation.
Maitre! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l'annonce. Les deux chambres du parlement ont vote dernierement l'abolition de la peine de mort.
Cette abolition, qui depuis plusieurs annees existait de fait, est aujourd'hui de droit. C'est deja une loi. Et c'est une grande loi dans une nation petite. Noble exemple! Sainte lecon!
Recevez l'embrassement respectueux de votre devoue ami et tres humble disciple,
PEDRO DE BRITO ARANHA.
A M. PEDRO DE BRITO ARANHA
Hauteville-House, 15 juillet.
Votre noble lettre me fait battre le coeur.
Je savais la grande nouvelle; il m'est doux d'en recevoir par vous l'echo sympathique.
Non, il n'y a pas de petits peuples.
Il y a de petits hommes, helas!
Et quelquefois ce sont ceux qui menent les grands peuples.
Les peuples qui ont des despotes ressemblent a des lions qui auraient des muselieres.
J'aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc il est grand.
Le Portugal vient d'abolir la peine de mort.
Accomplir ce progres, c'est faire le grand pas de la civilisation.
Des aujourd'hui le Portugal est a la tete de l'Europe.
Vous n'avez pas cesse d'etre, vous portugais, des navigateurs intrepides. Vous allez en avant, autrefois dans l'ocean, aujourd'hui dans la verite. Proclamer des principes, c'est plus beau encore que de decouvrir des mondes.
Je crie: Gloire au Portugal, et a vous: Bonheur!
Je presse votre cordiale main.