VIII
LE TRAVAIL EN AMERIQUE
Hauteville-House, 22 avril 1870.
Vous m'annoncez, general, une bonne nouvelle, la coalition des travailleurs en Amerique; cela fera pendant a la coalition des rois en France.
Les travailleurs sont une armee; a une armee il faut des chefs; vous etes un des hommes designes comme guides par votre double instinct de revolution et de civilisation.
Vous etes de ceux qui savent conseiller au peuple tout le possible, sans sortir du juste et du vrai.
La liberte est un moyen en meme temps qu'un but, vous le comprenez.
Aussi les travailleurs vous ont-ils elu pour leur representant en
Amerique. Je vous felicite et les felicite.
Le travail est aujourd'hui le grand droit comme il est le grand devoir.
L'avenir appartient desormais a deux hommes, l'homme qui pense et l'homme qui travaille.
A vrai dire, ces deux hommes n'en font qu'un, car penser c'est travailler.
Je suis de ceux qui ont fait des classes souffrantes la preoccupation de leur vie. Le sort de l'ouvrier, partout, en Amerique comme en Europe, fixe ma plus profonde attention et m'emeut jusqu'a l'attendrissement. Il faut que les classes souffrantes deviennent les classes heureuses, et que l'homme qui jusqu'a ce jour a travaille dans les tenebres travaille desormais dans la lumiere.
J'aime l'Amerique comme une patrie. La grande republique de Washington et de John Brown est une gloire de la civilisation. Qu'elle n'hesite pas a prendre souverainement sa part du gouvernement du monde. Au point de vue social, qu'elle emancipe les travailleurs; au point de vue politique, qu'elle delivre Cuba.
L'Europe a les yeux fixes sur l'Amerique. Ce que l'Amerique fera sera bien fait. L'Amerique a ce double bonheur d'etre libre comme l'Angleterre et logique comme la France.
Nous l'applaudirons patriotiquement dans tous ses progres. Nous sommes les concitoyens de toute nation qui est grande.
General, aidez les travailleurs dans leur coalition puissante et sainte.
Je vous serre la main.