II
PAS DE REPRESAILLES
Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la precipitent, sous pretexte de talion, dans l'arbitraire et dans la tyrannie. Tous les principes sont violes. Victor Hugo s'indigne, et sa protestation est reproduite par toute la presse libre de l'Europe. La voici:
Je ne fais point flechir les mots auxquels je crois,
Raison, progres, honneur, loyaute, devoirs, droits.
On ne va point au vrai par une route oblique.
Sois juste; c'est ainsi qu'on sert la republique;
Le devoir envers elle et l'equite pour tous;
Pas de colere; et nul n'est juste s'il n'est doux.
La Revolution est une souveraine;
Le peuple est un lutteur prodigieux qui traine
Le passe vers le gouffre et l'y pousse du pied;
Soit. Mais je ne connais, dans l'ombre qui me sied,
Pas d'autre majeste que toi, ma conscience.
J'ai la foi. Ma candeur sort de l'experience.
Ceux que j'ai terrasses, je ne les brise pas.
Mon cercle c'est mon droit, leur droit est mon compas;
Qu'entre mes ennemis et moi tout s'equilibre;
Si je les vois lies, je ne me sens pas libre.
A demander pardon j'userais mes genoux
Si je versais sur eux ce qu'ils jetaient sur nous.
Jamais je ne dirai:—Citoyens, le principe
Qui se dresse pour nous contre nous se dissipe;
Honorons la droiture en la congediant;
La probite s'accouple avec l'expedient.—
Je n'irai point cueillir, tant je craindrais les suites,
Ma logique a la levre impure des jesuites;
Jamais je ne dirai:—Voilons la verite!
Jamais je ne dirai:—Ce traitre a merite,
Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique;
Je succede a sa lepre; il me la communique;
Et je fais, devenant le meme homme que lui,
De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui.
Il etait mon tyran, il sera ma victime.—
Le talion n'est pas un reflux legitime.
Ce que j'etais hier, je veux l'etre demain.
Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main
En me disant:—Ce crime etait leur projectile;
Je le trouvais infame et je le trouve utile;
Je m'en sers; et je frappe, ayant ete frappe.—
Non, l'espoir de me voir petit sera trompe.
Quoi! je serais sophiste ayant ete prophete!
Mon triomphe ne peut renier ma defaite;
J'entends rester le meme, ayant beaucoup vecu,
Et qu'en moi le vainqueur soit fidele au vaincu.
Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;
Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;
Nos ennemis tombes sont la; leur liberte
Et la notre, o, vainqueur, c'est la meme clarte.
En eteignant leurs droits nous eteignons nos astres.
Je veux, si je ne puis apres tant de desastres
Faire de bien, du moins ne pas faire de mal.
La chimere est aux rois, le peuple a l'ideal.
Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!
Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles,
Les barreaux, les geoliers et l'exil tenebreux,
Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux!
Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne.
Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;—On
comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas
Faire en dehors du juste et de l'honnete un pas;
J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austere
D'opposer aux fureurs un refus solitaire
Et de fermer mon ame aux aveugles courroux,
Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime,
Et je donne un asile a mon proscripteur meme;
Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit.
Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ.
Je ne prendrai jamais ma part d'une vengeance.
Trop de punition pousse a trop d'indulgence,
Et je m'attendrirais sur Cain torture.
Non, je n'opprime pas! jamais je ne tuerai!
Jamais, o Liberte, devant ce que je brise,
On ne te verra faire un signe de surprise.
Peuple, pour te servir en ce siecle fatal,
Je veux bien renoncer a tout, au sol natal,
A ma maison d'enfance, a mon nid, a mes tombes,
A ce bleu ciel de France ou volent des colombes,
A Paris, champ sublime ou j'etais moissonneur,
A la patrie, au toit paternel, au bonheur;
Mais j'entends rester pur, sans tache et sans puissance.
Je n'abdiquerai pas mon droit a l'innocence.
Bruxelles, 2l avril.