III

LES DEUX TROPHEES

La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux cotes on demolit Paris avec acharnement. Versailles bombarde l'Arc de l'Etoile, pendant que la Commune juge et condamne la Colonne.

Victor Hugo essaye d'arreter les destructeurs. Il publie les Deux
Trophees
.

Peuple, ce siecle a vu tes travaux surhumains,
Il t'a vu repetrir l'Europe dans tes mains.
Tu montras le neant du sceptre et des couronnes
Par ta facon de faire et defaire des trones;
A chacun de tes pas tout croissait d'un degre;
Tu marchais, tu faisais sur le globe effare
Un ensemencement formidable d'idees;
Tes legions etaient les vagues debordees
Du progres s'elevant de sommets en sommets;
La Revolution te guidait; tu semais
Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne;
Ta gloire, o peuple, avait l'aurore pour compagne,
Et le jour se levait partout ou tu passais;
Comme on a dit les grecs on disait les francais;
Tu detruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice,
Ici le moyen age et la le saint-office;
Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit;
Ta clarte grandissante engloutissait la nuit;
Toute la terre etait a tes rayons melee;
Tandis que tu montais dans ta voie etoilee,
Les hommes t'admiraient, meme dans tes revers;
Parfois tu t'envolais planant; et l'univers,
Vingt ans, du Tage a l'Elbe et du Nil a l'Adige,
Fut la face eblouie et tu fus le prodige;
Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t'en,
Meme le chef geant, sous le peuple titan.

De la deux monuments eleves a ta gloire,
Le pilier de puissance et l'arche de victoire,
Qui tous deux sont toi-meme, o peuple souverain,
L'un etant de granit et l'autre etant d'airain.

Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile.
Oh! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile,
Comme on va les garder, et comme nuit et jour
On va veiller sur eux avec un sombre amour!
Ah! c'est presque un vengeur qu'un temoin d'un autre age!

Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage;
Nous puiserons en eux l'ardeur de chatier.
Sur ce hautain metal et sur ce marbre altier,
Oh! comme on cherchera d'un oeil melancolique
Tous ces fiers veterans, fils de la republique!
Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil;
Car la defaite augmente, aux yeux du peuple en deuil,
Le resplendissement farouche des trophees;
Les ames de leur feu se sentent rechauffees;
La vision des grands est salubre aux petits.
Nous eterniserons ces monuments, batis
Par les morts dont survit l'oeuvre extraordinaire;
Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,
Et de leur marche encore on entend les eclats,
Et les pales vivants d'a present sont, helas,
Moins qu'eux dans la lumiere et plus qu'eux dans la tombe.

Ecoutez, c'est la pioche! ecoutez, c'est la bombe!
Qui donc fait bombarder? qui donc fait demolir?
Vous!

* * * * *

Le penseur fremit, pareil au vieux roi Lear
Qui parle a la tempete et lui fait des reproches.
Quels signes effrayants! d'affreux jours sont-ils proches?
Est-ce que l'avenir peut etre assassine?
Est-ce qu'un siecle meurt quand l'autre n'est pas ne?
Vertige! de qui donc Paris est-il la proie?
Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie.
Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.
C'est a qui frappera, c'est a qui detruira.
Peuple, ces deux chaos ont tort; je blame ensemble
Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

* * * * *

Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colere croit,
L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit;
Versaille a la paroisse et Paris la commune;
Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une!
Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer,
Est-ce bien le moment de s'entre-devorer,
Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie?
O fratricide! Ici toute la frenesie
Des canons, des mortiers, des mitrailles; et la
Le vandalisme; ici Charybde, et la Scylla.
Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs etouffees,
Chacun ote a ta gloire un de tes deux trophees;
Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux,
Et de ces deux pouvoirs etrangement rivaux
Par qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne,
L'un prend l'Arc de Triomphe et l'autre la Colonne!

* * * * *

Mais c'est la France!—Quoi, francais, nous renversons
Ce qui reste debout sur les noirs horizons!
La grande France est la! Qu'importe Bonaparte!
Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte?
Otez Napoleon, le peuple reparait.
Abattez l'arbre, mais respectez la foret.
Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,
Peuplant les champs, les tours, les barques amirales,
Franchissant murs et ponts, fosses, fleuves, marais,
C'est la France montant a l'assaut du progres.
Justice! otez de la Cesar, mettez-y Rome!
Qu'on voie a cette cime un peuple et non un homme!
Condensez en statue au sommet du pilier
Cette foule en qui vit ce Paris chevalier,
Vengeur des droits, vainqueur du mensonge feroce!
Que le fourmillement aboutisse au colosse!
Faites cette statue en un si pur metal
Qu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal;
Incarnez-y la foule, incarnez-y l'elite;
Et que ce geant Peuple, et que ce grand stylite
Du lointain ideal eclaire le chemin,
Et qu'il ait au front l'astre et l'epee a la main!

Respect a nos soldats! Rien n'egalait leurs tailles;
La Revolution gronde en leurs cent batailles;
La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,
S'est faite pierre la, s'est faite bronze ici;
De ces deux monuments sort un cri: Delivrance!

* * * * *

Quoi! de nos propres mains nous achevons la France!
Quoi! c'est nous qui faisons cela! nous nous jetons
Sur ce double trophee envie des teutons,
Torche et massue aux poings, tous a la fois, en foule!
C'est sous nos propres coups que notre gloire croule!
Nous la brisons, d'en haut, d'en bas, de pres, de loin,
Toujours, partout, avec la Prusse pour temoin!
Ils sont la, ceux a qui fut livree et vendue
Ton invincible epee, o patrie eperdue!
Ils sont la, ceux par qui tomba l'homme de Ham!
C'est devant Reichshoffen qu'on efface Wagram!
Marengo rature, c'est Waterloo qui reste.
La page altiere meurt sous la page funeste;
Ce qui souille survit a ce qui rayonna;

Et, pour garder Forbach, on supprime Iena!
Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafale
De feu, de fer, de plomb, sur l'arche triomphale.
Honte! un drapeau tudesque etend sur nous ses plis,
Et regarde Sedan souffleter Austerlitz!
Ou sont les Charentons, France? ou sont les Bicetres?
Est-ce qu'ils ne vont pas se lever, les ancetres,
Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouille,
Terribles, secouant leur vieux sabre rouille,
Cherchant au ciel la grande aurore evanouie?
Est-ce que ce n'est pas une chose inouie
Qu'ils soient violemment de l'histoire chasses,
Eux qui se prodiguaient sans jamais dire: assez!
Eux qui tinrent le pape et les rois, l'ombre noire
Et le passe, captifs et cernes dans leur gloire,
Eux qui de l'ancien monde avaient fait le blocus,
Eux les peres vainqueurs, par nous les fils vaincus!

Helas! ce dernier coup, apres tant de miseres,
Et la paix incurable ou saignent deux ulceres,
Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l'Hay!
Apres Strasbourg brulee! après Paris trahi!
La France n'est donc pas encore assez tuee?

Si la Prusse, a l'orgueil sauvage habituee,
Voyant ses noirs drapeaux enfles par l'aquilon,
Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,
Nous eut crie:—Je veux que vos gloires s'enfuient.
Francais, vous avez la deux restes qui m'ennuient,
Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut
M'en delivrer; ici, dressez un echafaud,
La, braquez des canons; ce soin sera le votre;
Vous demolirez l'un, vous mitraillerez l'autre.
Je l'ordonne.—O fureur! comme on eut dit: Souffrons!
Luttons! c'est trop! ceci passe tous les affronts!
Plutot mourir cent fois! nos morts seront nos fetes!
Comme on eut dit: Jamais! Jamais!

—Et vous le faites!

Bruxelles, 6 mai 1871.