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L'inconnu, celui dont maint sage
Dans la brume obscure a douté,
L'immobile et muet visage,
Le voile de l'éternité,
A, pour montrer son ombre au crime,
Sa flamme au juste magnanime,
Jeté pêle-mêle à l'abîme
Tous ses masques, noirs ou vermeils;
Dans les éthers inaccessibles,
Ils flottent, cachés ou visibles;
Et ce sont ces masques terribles
Que nous appelons les soleils!
Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra;
Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!
Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes;
Alors, la face immense et calme apparaîtra!
III
Enfant! l'autre de ces deux mondes,
C'est le coeur d'un homme!--parfois,
Comme une perle au fond des ondes,
Dieu cache une âme au fond des bois.
Dieu cache un homme sous les chênes;
Et le sacre en d'austères lieux
Avec le silence des plaines,
L'ombre des monts, l'azur des cieux!
O ma fille, avec son mystère
Le soir envahit pas à pas
L'esprit d'un prêtre involontaire,
Près de ce feu qui luit là-bas!
Cet homme, dans quelque ruine,
Avec la ronce et le lézard,
Vit sous la brume et la bruine,
Fruit tombé de l'arbre hasard!
Il est devenu presque fauve;
Son bâton est son seul appui.
En le voyant, l'homme se sauve;
La bête seule vient à lui.
Il est l'être crépusculaire.
On a peur de l'apercevoir;
Pâtre tant que le jour l'éclaire,
Fantôme dès que vient le soir.
La faneuse dans la clairière
Le voit quand il fait, par moment,
Comme une ombre hors de sa bière,
Un pas hors de l'isolement.
Son vêtement dans ces décombres,
C'est un sac de cendre et de deuil,
Linceul troué par les clous sombres
De la misère, ce cercueil.
Le pommier lui jette ses pommes;
Il vit dans l'ombre enseveli;
C'est un pauvre homme loin des hommes,
C'est un habitant de l'oubli;
C'est un indigent sous la bure,
Un vieux front de la pauvreté,
Un haillon dans une masure,
Un esprit dans l'immensité!