II
Simone écrivit au fabricant de poupées:
«Me pardonnez-vous d'avoir assuré mon bonheur à l'encontre de votre volonté, bon papa? Vous aimez tant Simonette que vous ne pouvez haïr Simone.
«Après trois mois de campagne au Dahomey, mon fiancé est revenu en France, blessé. J'aide à sa guérison. J'ai travaillé comme la plus humble de vos ouvrières pour attendre le retour de celui que j'aime.
«Je ne vous écris toutes ces choses que pour vous prouver la sincérité de mon amour pour André, et, par cela même, gagner mon pardon.
«Vous le savez, père, j'ai le cœur trop bien placé—je suis votre fille!—pour solliciter ma rentrée immédiate sous votre toit. Revenir en petite fille repentante et humiliée… Non! D'ailleurs, André n'y consentirait pas.
«Mon fiancé va travailler, beaucoup travailler pour que je puisse bientôt vous embrasser, père.
André—vous avez pu en juger—est un ingénieur de mérite. Il perfectionne en ce moment un nouvel appareil d'éclairage électrique qui, nous l'espérons, va obtenir un grand succès. Connu et honoré, sinon riche, peut-être osera-t-il vous demander ma main, la main que j'ai mise loyalement dans la sienne, dès le jour où je l'ai aimé.
«Je sais combien ma conduite semble prêter au blâme, mon père; mais je ne crois pas avoir commis d'autre faute que celle de vous alarmer sur mon sort.
«Une jeune fille «bien élevée»—ceci n'est pas un reproche,—aurait attendu, aurait feint une hypocrite soumission, au risque de perdre le bonheur entrevu. Vous m'avez faite femme d'action, vous n'avez pas voulu que je regarde la vie à travers les lunettes roses que l'on campe sur le nez des petites filles «comme il faut». J'espère vous en témoigner, plus tard, toute ma reconnaissance.
«Vous m'avez appris à vouloir. J'ai voulu.
«Ce dont je me repens—avec sincérité—c'est de vous avoir caché ma retraite après mon évasion du couvent des Visitandines, c'est de vous avoir livré à l'inquiétude, à l'anxiété, à l'angoisse qui mordent au flanc les mères qui ont perdu, dans la foule, leur enfant, leur «petit». Vous avez toujours été un peu mère, pour moi, bon papa.
«Excusez ma franchise,—vous m'avez habituée à être franche.—Ce que vous reprochiez surtout à M. Bamberg, sans le formuler, bien entendu, c'était d'arriver trop vite à la fortune. Vous aviez tant peiné pour faire ce grand Œuvre: Un million, que vous en vouliez à l'homme qui, par le seul fait qu'il était jeune, aimant et aimé, se trouvait, à vingt-deux ans, avoir presque autant de droits que vous à la jouissance, à la possession de votre gain. Il y avait en vous, bon papa, les rancunes de l'ancien manœuvrier contre l'homme qui gagne de l'argent en maniant la plume ou le crayon.
«Bientôt nous serons riches ou en passe de le devenir, mais je tiens à vous mettre en garde contre les sentiments qui animèrent, autrefois, le patron contre l'employé.
«Je veux vous convertir à mon mari, bon papa.
«Toute petite fille, j'étais fière de vous quand, en Auvergne, les rémouleurs vous tiraient leur chapeau sur les grand'routes, fière de vous, aussi, quand les cabaretières vous rappelaient vos débuts si humbles.
«Aujourd'hui, je suis fière de mon fiancé, et je crois en lui.
«Ma lettre est longue, longue. Je n'ai pas causé avec vous depuis des mois, presque un an, et je rattrape un peu du temps perdu… Vous souvenez-vous de nos discussions dans la salle à manger? Nous étions toujours du même avis, bon papa, en tout et sur tout. Nous avions formé une petite ligue contre maman qui professait des théories correctes, implacables de sens commun. Ses phrases sur l'organisation de la société nous prenaient au collet comme des gendarmes. Nous avions un peu l'air de deux coupables.
«Je ripostais à mi-voix et vous partiez en guerre, et vous renversiez tout. Il est vrai que vous sembliez un peu confus, que vous aviez le triomphe modeste, après.
«Dites à maman que je l'aime bien.
«Elle me reprochait avec raison d'être irrévérencieuse. Malgré les apparences, j'ai toujours professé un grand respect pour ma mère.
«Bon papa, je compte sur toute l'affection que vous m'avez autrefois prodiguée pour que vous excusiez ce que vous croyez être «ma faute». Dites-vous bien que Monette était trop raisonnable et trop honnête, pour obéir, en vous quittant, à un entraînement des sens. Vous m'avez si douloureusement humiliée avant mon entrée au couvent que je suis réduite à tout dire. Oh! les vilains mots dont vous m'avez accablée, père!
«Votre Simonette, qui vous a écrit une lettre tout émue, et qui ne voulait que dissiper votre inquiétude en donnant son adresse!
«Votre Simonette, qui vous embrasse, père, et de si loin que vous ne pouvez lui refuser votre joue.
«Simone Bamberg,
«40, rue Nansouty.
«P. S. Je prends le nom de mon fiancé, par respect pour le nom de
Gosselet dont vous me croyez peut-être indigne, père.»
* * * * *
Rue Nansouty, 40! Simone et André avaient quitté la rue Mouton-Duvernet. Un inventeur sérieux ne doit pas habiter un sixième étage sous peine de passer pour un détraqué ou un monomane. On ne prête du mérite qu'aux gens qui semblent ne pas en avoir besoin.
Mlle Gosselet regretta la mansarde où elle avait vécu sa vie d'ouvrière. Ses adieux à la petite bossue furent perlés de jolis rires et mouillés de bonnes larmes sincères. Elle lui dit: «Tu viendras chez nous, souvent, souvent. Nous causerons du temps où j'allais à la recherche du travail et où le vieux placeur me vantait, en termes si dignes, les joies du cabinet particulier. Tu viendras, pas? Tu as été si bonne, si bonne! Presque une grande sœur!»
L'Embaumée approuva de petits hochements de tête, les yeux brouillés, sachant bien que tout était fini, qu'elle n'oserait pas sonner à la porte de Mme Bamberg. Tout ce qu'avait aimé la pauvre bossue s'en était allé: son père, sa mère, ses camarades d'atelier! Les gens semblaient avoir hâte de se soustraire à son affection. Elle se figurait son amitié difforme, et bossue, elle aussi.
Les meubles de pitchpin hissés sur une voiture de déménagement, Simone et André avaient regardé longuement les murs nus, les déchirures du papier de tenture, et, la porte close sur la chambre vide, ils avaient senti en eux une inquiétude vague, un indéfinissable sentiment de tristesse. Ils laissaient quelque chose dans cette mansarde, quelque chose d'immatériel, d'impalpable. Graves, ils s'embrassèrent sur le palier. Une femme d'ouvrier les regardait, sans sourire, par l'entrebâillement de sa porte, comprenant.
Ils descendirent l'escalier, se retournant pour revoir les visages des choses.
La clef remise à la concierge, ils marchèrent sur le trottoir, silencieux, puis Simone, la tête un peu renversée sur l'épaule d'André,—en un geste qui lui était familier,—demanda:
—Tu ne souffres pas de quitter notre chambre?
—Tu vois bien que j'en suis tout attristé, mignonne.
—Plus tard… Je vais dire quelque chose d'un peu fou, mais je suis certaine que tu ne gronderas pas…, plus tard, quand nous serons riches, nous achèterons la maison.
—Oui… Ah! Si M. Gosselet nous entendait!
—Cela m'a fait mal de quitter les choses qui vivaient de ma vie heureuse. Le papier était semé de petites fleurettes roses nouées par un ruban bleu sur fond quadrillé. Cela ressemblait aux vieilles robes, aujourd'hui passées, que portaient nos grand'mères. Sur la cheminée, écrit avec une pointe dans le plâtre, était gravé un nom: Louisette. Je me souviendrai de tout cela longtemps, mon aimé.
—D'autres avaient aimé dans cette chambre, avant nous…
—D'autres y vivront maintenant. J'aurais voulu pouvoir la garder telle que nous l'avons laissée pour y retrouver un peu de nous, le jour où nous achèterons la maison.
—Nous allons habiter un petit appartement neuf, dit machinalement
André.
Le jeune ingénieur avait loué, rue Nansouty, un logement composé de trois pièces et d'une antichambre. Un marchand de meubles lui avait fourni un salon d'occasion, six chaises, un canapé et une commode, le tout, pour trois cent cinquante francs payables par mois.
* * * * *
La rue Nansouty, perpendiculaire aux fortifications, longe le parc Montsouris. Montante et mal pavée, elle est la plus ignorée et peut-être la plus agréable des rues de Paris.
Quand Simone eut pris possession de son logis, elle oublia vite sa mansarde du sixième. Du balcon sur lequel s'ouvraient les deux fenêtres de son salon, elle apercevait, à gauche, Paris avec les bosselures de ses dômes, les élancements de ses clochetons barbelés, les enchevêtrements de ses pignons.
A droite s'étendait la terre rouge et grasse de banlieue semblant encore labourée par les obus du siège. Les fossés herbeux des fortifications ceinturaient de vert toute la grisaille des faubourgs.
A ses pieds chantait le parc Montsouris.
Le parc Montsouris est le refuge de toute la gent ailée parisienne. Les hommes n'ont pas assez fardé sa physionomie primitive pour que les oiseaux ne se croient pas là chez eux. Il est cependant balafré, ce grand parc solitaire, avec son lac dormant, ses cascades vivantes, ses forêts de pins alpestres,—il est affreusement balafré, par deux voies de chemin de fer et affublé, en guise de toque, d'une construction polychrome d'architecture barbaresque, le Bardo.
Le Bardo est une splendide pièce montée. Il est bleu, vert, rouge et gris. Voir le Bardo sous la pluie est une des plus douces joies que Paris réserve aux amateurs de monstruosités. Le Bardo est percé en façade d'un tas de petites meurtrières qui permettent aux astronomes de montrer leur nez, leur nez seulement. Jamais édifice ne fut mieux approprié aux besoins de ses habitants. Ah! la bonne plaisanterie faite aux savants graves qui prétendent s'intéresser aux seuls phénomènes célestes! Le Bardo, sous la pluie, avec ses coupoles et ses terrasses vert, bleu, rouge et gris!!
Simone, son installation achevée, disait volontiers.
—Allons faire un tour dans notre parc.
* * * * *
Le matin, le parc était leur propriété presque exclusive. Les ouvriers et les vieux rentiers qui sont les habitués de ce jardin de Paris ne commencent pas leurs promenades avant deux heures de l'après-midi.
Fuyant la vue du Bardo astronomique, les amants descendaient au bord du lac sillonné de cygnes et d'oies blanches frisées flottant sur l'eau comme d'énormes bouffettes de rubans, puis ils longeaient un sentier qui grimpe dans le vert sombre d'une sapinière.
Au sommet d'un monticule, ils s'arrêtaient devant une gorge, hérissée de pins, sauvage, peuplée de merles courant sur les aiguillettes tombées, à l'allure trottinante d'un mulot qui regagne son trou. Au fond de la tranchée, les rails du chemin de fer de ceinture s'étiraient en des circonvolutions lumineuses. Derrière un pont noirci par les locomotives, luisait un cottage anglais, blanc et brique, dans l'encadrement verni des bois de charpente sculptés supportant l'accent circonflexe de son toit.
Un parapet de roches longeait le précipice, un parapet de roches lustrées par le fond de culotte des visiteurs qui avaient fait halte devant ce trou de verdure.
A un coup de sifflet inattendu, la gorge étroite roulait des flocons de fumée qui s'accrochait en écharpes trouées aux aiguilles des sapins. Un train passait sous leurs pieds, grondant.
Simone avait surnommé l'asile des merles ce coin de Paris sauvage sis à l'intersection de deux lignes de chemin de fer.
Les dimanches cependant, le parc Montsouris est tout aussi inhospitalier aux amoureux que le Jardin des Plantes ou le Luxembourg. Toute la population ouvrière de la Glacière et de Montrouge y vient entendre les polkas qu'exécute une musique militaire. Essoufflés par plusieurs kilomètres de marche,hommes et femmes se couchent sur le gazon pendant que les bébés se roulent en bordure des allées. Ces braves gens, mis au vert, par faveur exceptionnelle (le parc de Montsouris est le seul jardin où le Parisien puisse rêver, le nez dans l'herbe) peuvent se croire chez eux. Les gardiens montrent une bonhomie souriante de propriétaire heureux d'avoir réuni tant d'invités.
Il ne vient pas là de toilettes tapageuses. Les officiers du bastion voisin ne s'y montrent qu'en la compagnie de jeunes veuves jalousées, roses d'émotion sous leur voile de deuil un peu écarté.
Un million de Parisiens ignorent le parc Montsouris.
* * * * *
Deux jours après avoir envoyé sa lettre,—un mardi, Simone rentrant avec André de sa petite promenade habituelle dans leur parc, trouva sous la porte ce billet de Mme Gosselet, que la concierge avait glissé en montant éteindre le gaz:
«Mon enfant, M. Gosselet vous pardonne. Je suis mère et par conséquent indulgente pour votre faute.
Toutefois, nous estimons, mon mari et moi, que vous devez regagner l'estime des honnêtes gens en vivant de l'existence souvent difficile qui fut celle de presque tous les inventeurs connus.
Vous nous reviendrez repentante, mon enfant.
Je vous embrasse,
Elvire Gosselet, née Decambe.»