III

André reçut le lendemain une missive non moins décourageante que la lettre adressée à Simone par Mme Gosselet. Son ancien capitaine lui écrivait:

«Mon cher Bamberg,

«J'ai eu tort de vous laisser espérer la récompense que vous méritez. Le général Dodds vient de m'informer officieusement que nos simples soldats proposés pour la croix n'obtiendront que la médaille militaire. J'ai cru devoir refuser pour vous cette distinction, quoique glorieuse, mortifié de ce marchandage de bouts de rubans alors que ma légion, elle, n'a pas marchandé son sang.

«Soldat, je pense que les services exceptionnels des civils nommés récemment chevaliers de la Légion d'honneur ne valent pas les fatigues endurées par le plus humble de nos guides ou de nos porteurs.

«J'aime mon pays et estime son gouvernement, mais j'ai toujours pensé que seules doivent fleurir rouge les redingotes qui recouvrent des plaies par où coula le sang rouge versé pour la patrie.

«Laissez-moi vous féliciter d'avoir été le plus brave et le plus industrieux de ma superbe compagnie. Entre soldats, semblable témoignage vaut bien une mention de l'Officiel.

«Capitaine Monard.»

* * * * *

—Bast! dit Simone à la lecture de cette épître, je suis presque contente de notre malechance. Le ruban pourpre attire trop l'attention des gens lorsque ceux qui le portent sont de beaux jeunes hommes à visage romanesque. Je te garderai mieux de celles qui ont l'admiration trop prompte.

—Alors tu te sens disposée à m'honorer d'un peu de jalousie? Avoue plutôt que donner le bras à un homme décoré n'était pas pour te déplaire.

—Le témoignage du capitaine me suffit.

—Sans doute: mais je ne puis porter la lettre du capitaine épinglée à ma boutonnière.

—Ta découverte nous revaudra ce que nous perdons, mon aimé.

—Ma découverte! je n'y crois plus!

—Et pourquoi?

—Je suis las de faire dix visites par jour à des gens qui m'écoutent le plus poliment du monde, mais qui m'éconduisent avec un sourire de pitié. Mes anciens camarades ou mes collègues jugent mon projet très pratique, très économique. Les bailleurs de fonds, eux, me reprochent de ne pouvoir l'expérimenter à mes propres frais. Mon nom n'est pas assez connu, disent-ils, pour que l'on puisse lancer l'affaire avec quelques chances de réussite. Ah! si j'étais Gifel! j'ai le tort de ne pas être Gifel. J'ai le tort aussi, de ne pas prendre un brevet, faute d'argent.

Simone s'assit sur le vieux canapé à damas rouge qui faisait partie du «meuble de salon» vendu par le marchand de bric-à-brac, et, de la main, fit signe à André de prendre place auprès d'elle.

Son bras sorti nu de la manche large du peignoir de flanelle enlaça d'une caresse fraîche le cou de son amant. André, d'un mouvement brusque, se dégagea.

—Tu es mécontent de moi? dit-elle, le front levé vers le jeune homme, ses grands yeux quêteurs devenus d'un gris plus pâle sous l'eau qui, glissant sur la cornée, se massait en traînée lumineuse au-dessus de la paupière inférieure.—Qu'ai-je donc fait pour te déplaire? Je voudrais être la consolatrice, c'est mon droit.

—Je ne veux pas être consolé, voilà tout. Je suis malheureux. J'ai parlé d'argent. Je ne dois pas te parler d'argent. Nous ne devons pas manquer d'argent.

—Mais, mon ami, tu n'es pas responsable de l'indifférence des autres. Si tu étais bien bon et aussi beaucoup aimant, je te proposerais un moyen de nous tirer d'affaire; tu ne veux pas, petit mari?

Il tourna la tête vers la fenêtre qui faisait un cadre rectangulaire aux cimes des arbres et dit d'un ton brusque, presque impatienté:

—Voyons, parle!

—Je ne veux pas. J'ai besoin de voir mes yeux dans tes yeux pour te présenter ma requête.

—Quel enfantillage! J'écoute.

Simone chuchota:

—Je serais bien heureuse de travailler chez Jabson pour gagner un peu d'argent.

—Argent!… encore!…

Le sang montant, en roseur, de ses joues jusque sous les premières touffes de ses cheveux blonds, il se leva, marcha à grands pas, se pencha sur l'accotoir de la fenêtre, puis revint s'asseoir près de Simone.

—Je te pardonne, dit-il, tu ne sais pas ce que je souffre en mon orgueil d'homme. Prends garde, je haïrai ton amour… La femme qui aime est celle qui se laisse aimer comme l'entend son mari. Pas de travail, pas de soucis, voilà ce que je veux pour toi. Le jour où je mangerai du pain que tu auras gagné, je serai ton associé, je ne serai plus ton «homme

Simone répondit:

—Il ne me plaît pas d'être la femme telle que vous la désirez. Je ne suis pas née pour être une petite bête de prix, fringante dans son harnais toujours neuf, toujours à la mode. Je serai l'épouse et non la femme, ou je ne serai rien pour vous, monsieur Bamberg. Je veux avoir une part de vos peines ainsi que de vos joies, je ne veux pas être la chair refuge, la chair consolation. Vous me connaissiez assez quand vous m'avez prise.

—Quand je t'ai prise!

—Vous avez raison, c'est moi qui vous ai pris. Je vous en demande infiniment pardon et… je m'en vais.

—Puis-je savoir où?

—Que vous importe! Mais vous pensez: elle m'a pris, elle pourrait en prendre… J'ai deviné, n'est-ce pas?

—Oh! Simone…

—J'irai demander à l'Embaumée un peu de son amitié.

—Tu habiteras notre chambre!

—Non.

Mlle Gosselet se dirigea lentement vers la chambre à coucher, fit un paquet de ses robes qu'elle enveloppa dans un carré de lustrine qui servait autrefois à la livraison des jerseys.

André, debout sur le seuil de la porte, la regardait fourrager devant l'armoire, espérant rentrer en grâce, à la faveur d'une larme tombée des paupières alourdies. Sans un geste d'impatience, Simone tapotait du plat de la main l'étoffe des jupes ou pliait les corsages avec l'élégance coutumière aux demoiselles de magasin.

André dit d'une voix mal assurée:

—Mais les meubles sont à toi, ici.

Elle se tourna vers lui, et, très douce:

—Vous voudrez bien les garder jusqu'à…

—Jusqu'à ce que tu reviennes!

—Je ne reviendrai pas, monsieur Bamberg! Je veux dire jusqu'à ce que vous en ayez acheté d'autres.

—Mais je ne veux pas de vos cadeaux, mademoiselle, riposta Bamberg en riant. Je vais faire mes malles, moi aussi. Je vous assure que je ne comptais pas déménager aujourd'hui.

—Je vais vous aider, dit Simone, d'un ton enjoué.

Hissé sur une chaise, André allait dévaliser les placards quand le drelin din din de la sonnette d'antichambre résonna dans l'appartement comme un mugissement de gros bourdon.

—C'est la mère Pinson, dit Simone.

—Va lui ouvrir, pria Bamberg.

—Je n'ose pas, avoua Simone, les lèvres en moue.

—Soit, j'y vais.

Peu après, la mère Pinson parut sur l'huis, roulant son ventre, roulant ses yeux de verre blanc sous des bandeaux à la Vierge couronnés d'un bonnet à fraise.

La mère Pinson, femme de ménage de «Madame» Bamberg, avait servi «chez des bourgeois» pendant quarante ans de sa rougeaude et commune existence. Moyennant vingt francs par mois, elle consentait à faire la vaisselle et à cuissoter le déjeuner des jeunes gens, de l'air supérieur d'un cordon-bleu qui a commandé autrefois à toute une compagnie de culs d'or de casseroles. Elle parlait sans cesse de ses anciens maîtres, disait avoir vu des choses… des choses… et affirmait dix fois par heure n'avoir jamais trompé son mari, elle.

Elle dit, comprenant aux poses embarrassées des jeunes gens qu'elle mettait fin à une petite scène de ménage:

—Madame va p't-être aux eaux?

—Précisément, madame Pinson, sourit Bamberg, tout heureux de cette diversion.

—Alors, je ne viendrai pas demain, ni après.

André consulta du regard le visage impassible de Simone.

Mme Pinson continua:

—Je vois que monsieur n'est encore tout à fait décidé. Je vais faire ma vaisselle.

Elle s'éloigna, laissant André et Simone, en tête-à-tête devant les valises entr'ouvertes.

Le jeune ingénieur proposa alors, conciliant:

—Nous pouvons feindre de nous aimer comme autrefois, devant la mère
Pinson. Cela ne te coûtera pas trop?

—Comme vous voudrez! mais je me soucie peu des jugements de ma cuisinière.

—Alors il faut que tu te résignes à me tutoyer, si cela est possible.

—Nous pouvons nous passer de ses services, aujourd'hui. Renvoyez-la.

—La renvoyer! Mais que lui dire si elle me demande quand et si nous reviendrons, décide.

Une explosion, un cri: «Ah! mon Dieu!» et la mère Pinson, parut sur le seuil, les bras en croix, le torse enveloppé de flammèches minuscules qui couvraient d'une mousse d'or son caraco de pilou.

Simone, d'abord effrayée, éteignit, avec une serviette qui se trouvait là, le commencement d'incendie de Mme Pinson.

La vieille se laissa choir sur une chaise et clama, les mains ceinturant sa bedaine:

—C'est le gaz! C'est le fourneau à gaz! J'ai voulu allumer. Floc! Voilà les flammes qui me lèchent la figure. Mon sang n'a fait qu'un tour. Ah! mon Dieu! inventer des machines dont on n'est pas maître. Y a des robinets qu'une mouche, en se posant dessus, ferait tourner. Il y a pas de bon sens à faire la cuisine sur ces manigances. D'ailleurs, les médecins disent qu'on mange du gaz dans les plats. C'est pas bon pour la santé. Quand j'étais rue Richelieu…

—Oui, interrompit Bamberg impatienté de son verbiage, chez cette dame qui tenait un magasin de chaussures, qui avait un mari très gros, qui mourut huit ans après, qui… Vous nous en avez déjà parlé, madame Pinson.

—Je disais donc que, rue Richelieu…

—Madame Pinson, intervint Simone, allez donc acheter les provisions. Je vais vous dresser la liste de ce qu'il nous faut.

—Mais, madame, je n'ai pas de lunettes.

—Alors, écoutez et comptez sur vos doigts.

Mme Pinson descendit les trois étages, son panier sous le bras, maugréant de n'avoir pu compter l'histoire de la dame qui demeurait rue Richelieu. Le triomphe qu'elle allait obtenir chez les fournisseurs en montrant les traces de l'incendie, sur les belles rayures blanches et noires de son caraco, la consolait cependant, un peu, de sa mésaventure.

La porte fermée, le jeune ingénieur dit:

—Causons gentiment.

—Pourquoi causer… gentiment? Je souffre beaucoup de suivre la détermination que j'ai prise, détermination que vous avez rendue nécessaire en m'exposant franchement le rôle que devra jouer votre femme. Je ne puis pas être cette femme-là. Séparons-nous bons amis.

—Bons amis!

—Pourquoi pas? Mieux vaut que je m'en aille maintenant. Je suis certaine que vous me regretterez un peu… pas comme je le voudrais peut-être, mais vous me regretterez.

—Qui sait?

—En tout cas, j'aurai des regrets, moi. Je l'avoue. Je ne mentirai pas pour le sot plaisir de sembler brave, de jouer…

—La bonne petite petite femme que j'ai là!

Simone sourit, triste:

—N'essayez pas de m'attendrir. Vous me feriez croire que vous regrettez aussi un peu les meubles.

L'amant dit, outragé;

—Nous avons prononcé les paroles qui délient plus sûrement que des formules de magistrat, mais je vous aimerai toujours comme la jeune fille honnête et courageuse qui, n'écoutant que son amour, abandonna son père et travailla de ses mains d'oisive pour gagner son mari.

Puis il pensa tout haut avec l'espoir inavoué d'attendrir Simone:

—Je n'ai pas su garder mon bonheur. Vous valez mieux que les autres femmes, je l'ai oublié un instant. Tant pis pour moi. C'est fini.

—Vous n'espérez pas me fléchir par une menace de suicide, riposta
Mlle Gosselet, inquiète malgré son ton railleur.

—Je vous prie de croire que je n'emploierai jamais semblable subterfuge pour vous ramener à moi. Je n'aime pas jouer la comédie. Il faut faire un effort pour se tuer. Je suis incapable de cet effort. Je dédaigne tout, même la mort. Je suis las, je suis vieux. Je marcherai dans la vie comme une rosse prise entre les brancards d'un tombereau et traînant le sabot sous les coups de fouet de l'homme.

—Vous oubliez votre mère!

—Peuh!

—Voilà qui n'est pas bien, André.

—Je veux dire que… je ne sais pas… Je suis fatigué et je me couche.

Le jeune homme se laissa tomber sur le lit, les bras étendus, pendant que Simone dépliait le morceau de lustrine qui enveloppait les robes claires cousues au temps où, l'aimé absent, elle espérait des promenades à deux sous un soleil neuf.

A un mouvement brusque que fit André pour sauter hors du lit, elle se tourna vers l'aimé, le vit pâle et faible comme aux jours de sa convalescence. Elle alla vers lui, tendit les bras et, le front sur l'épaule du désespéré, pleura.

André murmura dans ses cheveux:

—Tu reviens à moi parce que tu es bonne.

—Non, parce que je t'aime, parce que je veux être ta femme comme tu l'entendras. Je suis plus amoureuse qu'orgueilleuse, vois-tu!

Simone disait vrai.

Jamais l'absence de Mme Pinson qui, chaque matin, racontait à tous les fournisseurs l'histoire de la dame de la rue Richelieu, ne parut aussi courte aux amants réconciliés. Ils firent de nouveaux projets d'existence pestant contre l'argent, cause de la querelle.

—Je renonce à mettre en pratique ma découverte, déclara l'ingénieur. Je travaillerai dorénavant à gagner le pain du lendemain. Un inventeur n'a pas le droit d'être marié.

—C'est un reproche, dit Simone souriant. Puisque tu ne veux pas que je travaille chez Jabson, laisse-moi faire des économies.

—J'y consens. Mais pas d'économies de fleurs.

—Ce que je supprimerai de notre menu train de maison ne nous laissera aucun regret, je t'assure.

—Dis vite.

—C'est une surprise.

Quand, le déjeuner achevé, la mère Pinson demanda, étonnée de la bonne humeur de ses maîtres:

—Madame n'ira pas aux eaux?

—Vous vous trompez, madame Pinson, nous partons ce soir.

—Ah!

Bamberg surpris, allait intervenir quand une pression de genoux lui recommanda le silence.

—Nous vous payerons le mois commencé, madame Pinson, et nous vous écrirons lors de notre retour.

—Je ne crois pas avoir manqué d'égards…

—Pas du tout, madame Pinson, pas du tout. Je vous dis que nous allons en villégiature.

La mère Pinson partit, très digne, convaincue que les maîtres sont tous des ingrats et que Mme Bamberg lui devait une pension viagère en indemnité de son corsage roussi.

Bamberg voulut protester contre le renvoi de la femme de ménage, mais Simone répliqua avec la moue drôle des aimées qui prennent des airs gamins pour se faire pardonner leurs fantaisies:

—Je serai au moins votre servante, mon Seigneur et Maître… Nous étions moins nous avec cette vieille dans notre vie.