V
En la tiédeur de l'été finissant, ils s'aiment d'un amour inquiet. Simone n'est plus toute à André. Sa bouche se lasse peu à peu des baisers de l'aimé. Elle s'accuse d'indifférence. Lui n'ose plus tendre les bras à sa maîtresse. L'hostilité ancienne, l'hostilité animale qui, aux primes âges, garda des intentions du mâle, la femelle humaine devenue mère se traduit en eux par une gêne insensible dont ils souffrent.
La jeune fille sourit quand il la caresse du verbe, n'osant se servir du geste qui peut être brutal.
Simone en une impatience d'être mère rallonge ses jupes; André reste penché durant de longues heures sur sa table de travail, levant de temps à autre de grands yeux caressants sur le visage de l'aimée.
Ils sont graves, tous deux, songeant aux devoirs qui leur viendront avec la venue de l'être, Simone d'une gravité silencieuse et douce, André d'une gravité protectrice, loquace. Quand la jeune fille heurte un meuble ou fait une glissade sur le parquet, André bouscule sa chaise, bouscule sa table, accourt, anxieux, offrant le refuge de ses bras tendus. Et assise près de lui sur le canapé, sa nuque posée sur l'épaule de son mari, elle parle de son fils:
—Je le veux comme toi, un peu nerveux, un peu féminin, mais armé d'un cœur généreux, aimant et fier.
Et elle avoue, hésitante, que le matin venu, le coude posé sur l'oreiller, elle contemple André pour créer l'enfant à son image.
—Je veux qu'il ait ta bouche, surtout, tes yeux aussi, mais surtout ta bouche.
Lui, flatté en sa vanité d'amant, gronde: «petite folle!» puis il énumère toutes les qualités d'homme qu'il saura donner à l'enfant.
Peu à peu, déshabitués des transports passionnels, ils deviennent seulement père et mère de celui qui vit d'une vie latente au milieu d'eux, de celui dont ils rêvent, de celui qu'ils se promettent mutuellement l'un à l'autre, beau et fier.
Quand le soleil bas, Simone et André se promènent au bord du lac, sous les saules pleureurs aux verdeurs frisselantes tombant en cascades dans l'eau, la vue des mioches d'ouvriers mal mouchés, mal culottés, les attendrit. Mlle Gosselet distribue des morceaux de sucre aux petites tignasses rousses qui fouissent le sable de leurs mains rougeaudes. L'ingénieur s'intéresse aux retranchements qu'édifient les bébés armés de pelles en bois. Ils passent devant les bancs qu'occupent les mères sales de ces amours crottés, elle, marchant d'un pas attardé et lourd, lui, précautionneux, attentif.
André a voulu que Simone se promène dans le parc, tous les jours, après déjeuner, le laissant attelé à la vilaine besogne.
Elle rencontre là de vieilles grand'mères gardeuses de petits, tricotant leurs bas, pendant que les enfants poursuivent les canards. Elle surveille les jeux des bébés, sourit aux grand'mamans, remet sur pied les tout petits tombés, les bras en croix, le museau dans le gravier. Les ouvrières la remercient d'un mot, d'un geste, mais ne viennent pas prendre place sur ce banc où elle assemble des pièces minuscules de flanelle blanche. Elle pense tristement: «On ne voit pas encore que je suis mère.»
Un soir, bravement, elle va s'asseoir près d'une vieille qui a une demi-douzaine de poussins autour de ses cottes. Elle vante la grâce des amours qui lancent de la terre sur la jupe, puis ajoute:
—Vous devez être bien heureuse?
Bien heureuse! Ah! non! La vieille mère a élevé ses quatre enfants et maintenant voilà que ces quatre enfants lui donnent leurs gosses à garder. On la prend donc pour une couveuse. Pendant ce temps-là, les jeunes couples vont se ballader!
Un peu interdite, Simone balbutie:
—On les aime quand même, ces petits!
L'autre riposte:
—Un ou deux! je ne dis pas. Mais six, ça donne trop de train-train.
La tête basse, le front rosé, Simone en un besoin subit de sa maternité, chuchote:
—Moi je suis enceinte de quatre mois.
La vieille la regarde, amusée, riant d'un rire sans dent:
—C'est donc ça que vous aimez tant les gosses?
Puis elle raconte sa première grossesse de gueuse abandonnée par l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards extérieurs, les «faiblesses» qui lui «coupaient les jambes» quand elle montait à son sixième étage, la délivrance terrible en un hôpital d'autrefois. Elle ajoute:
—Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres misères, ils ont vite construit de belles salles où les mères trouvent ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se détruise. Ils seraient bien embarrassés s'ils restaient seuls sur la terre.
Simone songe pour la première lois aux précautions matérielles que va lui imposer la maternité, à la visite qu'elle devra faire pour choisir la femme diplômée, patentée, qui préparera sa délivrance. Elle se réfugie en sa chambre, inquiète, ne sachant à qui demander conseil. Brusquement, elle ouvre la porte de la salle à manger où le jeune ingénieur dessine ses machines et dit, détournant les yeux:
—Si nous écrivions à l'Embaumée?
Lui, surpris:
—Mais pourquoi faire?
—Pour la voir, pour qu'elle vienne dîner avec nous. Nous lui devons bien ça. Nous avons été si égoïstes!
André avoue:
—Egoïstes comme des amoureux. C'est vrai!
Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel à l'amitié de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de sourires.
Le dimanche suivant Simone et son amie quittèrent la rue Nansouty sous prétexte de faire une petite promenade dans le parc. Resté seul au logis, inquiet de leurs allures mystérieuses, André pensa que les heures grises étaient venues.
Le soir, l'Embaumée partie, Simone avoua au jeune homme qu'elle avait consulté une sage-femme établie en une rue voisine. La matrone, Mme Coquardeau, avait déclaré que «tout irait bien» et lui avait proposé de la prendre en pension dans son établissement.
—C'est une personne sérieuse, cette Mme Coquardeau?
—L'Embaumée prétend qu'elle a heureusement délivré une de ses amies d'atelier, voilà tout ce que je sais d'elle. C'est une petite maigre, sèche et noire, qui a bien quarante ans et qui prise.
André fit la moue.
—Que veux-tu! Nous ne sommes pas riches. Ça ne coûtera que cent vingt francs chez elle.
—Et tu as vu son «établissement»?
—Non! Elle nous a reçues dans une petite pièce, la salle à manger, je crois. C'est propre. J'ai presque accepté sa proposition. Tout serait en désordre, ici. D'ailleurs, nous n'avons pas tout ce qu'il faut.
* * * * *
Les mois se succédèrent trop lentement au gré de la jeune mère.
Le masque blêmi, maculé de taches jaunes, Simone souffrait, enfermée dans sa chambre pour ne pas inquiéter son amant. André travaillait sans répit, effrayé des conséquences des propos tenus autrefois sous les lilas, apitoyé d'avoir fait laide celle qui était tout fraîcheur et tout grâces. La nuit, il rêvait Simone étendue blanche dans son costume blanc de gymnastique, sur un lit entouré d'ombres qui ouvraient la bouche pour dire des choses qu'il n'entendait pas. Au réveil, quand il tendait les bras vers sa maîtresse, en un besoin de savoir qu'elle vivait, il apercevait le visage exsangue de la jeune fille et pleurait, baisant la souffrance de l'aimée sur son front jauni.
Elle, s'éveillait, les lèvres encore contractées par quelques mauvais rêves, essayant un sourire. Ses yeux gris, ses grands yeux tristes contemplaient doucement le cher bourreau de sa beauté. Pour chasser les soucis d'André, elle se disait très forte et très vaillante, faisait des projets pour après. Lui, approuvait, regardait les yeux… les grands yeux tristes de l'aimée, craignant de les voir disparaître peu à peu dans le crépuscule des choses mortes. Des mots de passion folle lui venaient aux lèvres, tant il voulait le pardon de sa faute. Elle, comprenait son inquiétude et répondait après de longs silences pendant lesquels l'amant suivait des yeux l'aller de ses grands yeux sur les choses familières de leur nid.
—Tu es trop imaginatif, mon André, trop facile à abattre. On dirait que tu regrettes de m'avoir aimée. Pourquoi? Même morte, je serai heureuse de…
Elle s'attendrissait à son tour, jetait ses bras autour du cou du jeune homme et ils pleuraient, baisant leurs larmes, unis en une étreinte qui leur faisait mal et qu'ils auraient voulue éternelle.
Les rideaux tirés, les fenêtres ouvertes, les pensers de nuit s'envolaient et l'amant se courbait sur son insipide besogne pendant que Simone s'employait aux soins du ménage.
André n'osait plus quitter le logis où sa maîtresse s'enfermait par coquetterie et aussi par crainte d'une défaillance soudaine l'exposant, dans le parc, aux sollicitudes indiscrètes des commères.
Il était inquiet, quand il rentrait, chaque matin, de ses courses chez des fournisseurs, dédaigneux des sourires de la pipelette qui, debout, devant sa loge, le regardait passer embarrassé de victuailles.
Au retour des visites qu'il rendait tous les huit jours à l'éditeur de la Mécanique populaire, il remontait le boulevard Saint-Michel à rapides enjambées, puis, dans sa hâte de revoir la chère malade, courait sur le trottoir à la grande stupéfaction des conducteurs d'omnibus qui arrêtaient leur voiture pour voir ce singulier piéton lutter de vitesse avec les gros chevaux du Perche, suant et soufflant comme eux.
L'escalier monté vite, la clef tournée brusquement dans la serrure, il se précipitait dans la chambre où elle lisait étendue dans un fauteuil rouge. L'entourage de l'étoffe pourpre rosait les joues de l'aimée. Il était tout heureux de la retrouver calme, reposée.
Elle souriait, essuyait de sa main longue la sueur qui mouillait le front de l'aimé.
—Voyons! grand fou! grand fou! tu veux donc te rendre malade, toi aussi.
Un soir, après de longues heures de travail sous le cercle de la lampe dont la clarté faiblissait, il entr'ouvrit la porte de la chambre, doucement, pour épier le sommeil de la malade.
Les bras nus allongés sur les couvertures, la tête renversée, les lèvres amincies l'une contre l'autre, la mâchoire inférieure tendue en avant, elle était si pâle qu'il lui prit les mains, vite, appelant:
—Simone! Simone!
Elle ne répondait pas. Sa face longue avait l'hostilité froide et dédaigneuse des visages de trépassés.
Effrayé, il supplia:
—Je t'aime bien. Tu sais que je t'aime bien. Réponds-moi, Simonette.
Comme elle restait immobile, il souleva du doigt les paupières qui retombèrent sur les yeux sans regard, entr'ouvrit les lèvres qui se refermèrent sur les dents serrées. Pour la rendre à la vie, il la baisa sur la bouche, appelant de nouveau:
—Simonette! Simonette!
Sa maîtresse restait insensible à ses caresses.
Il eut peur, saisit la lampe qu'il avait posée sur la cheminée, se précipita vers la cuisine, revint tenant entre ses mains tremblantes une bouteille dont il vida le contenu sur le front de l'inanimée. D'un coin du drap il lui frictionna les tempes.
Elle détourna la tête faiblement pour éviter le contact rude de la toile.
Et il se mit à rire, et il souleva le voile de chair qui cachait les yeux de l'aimée et il lui baisa les poignets.
Elle, le regarda étonnée. Elle essuya d'un revers de main une goutte de liquide rouge qui dévalait de sa joue, elle comprit ce qui était arrivé, dit d'une voix affaiblie, très douce:
—Tu as eu beaucoup de chagrin, mon ami.
André pensa tout haut:
—Oh! que je t'aime de ne pas être morte. J'ai eu peur, peur.
Leur grande joie fut égayée par la méprise qu'avait faite André en sa hâte de la secourir. Croyant se servir de vinaigre, le jeune homme avait versé près d'un demi-litre de vin sur le visage de Simone.
André Bamberg vécut dès lors en l'attente d'événements malheureux. Lorsqu'au retour d'une seconde visite chez Mme Coquardeau, Simone lui annonça que la délivrance était proche, il s'enfuit dans le parc, rêvassant sous la tombée lente des feuilles mortes que sa maîtresse resterait peut-être, un jour, insensible à ses supplications, lasse enfin d'ouvrir ses grands yeux gris sur ce monde où elle avait souffert par ceux qu'elle aimait, par son père, par son amant.