VII
N° 445! Mlle Gosselet, fille du grand fabricant de poupées, n'était plus dans la maison Jabson qu'une unité ouvrière, une machine à plisser, ourler, broder.
A son arrivée dans l'atelier de Mme Mily, la seconde, Maria, la fit asseoir près d'une «première», un ténor de la couture, une belle fille blonde, habile à étager des dentelles en coquilles sur les devants de corsage, à étaler des revers de satin, à échafauder des manches à «gigots».
—Vous voudrez bien surveiller votre nouvelle «associée», mademoiselle
Léonie.
Mlle Léonie approuva d'un mouvement de tête qui éparpilla ses frisons sur son nez. Elle continua à draper un corsage de surah sur le mannequin debout devant elle. Des épingles entre les lèvres, elle tiraillait l'étoffe de ses doigts fins, les sourcils froncés, les joues rouges.
Mme Mily cria de sa place:
—Ça ne va pas, ma petite Nini?
—Madame, je n'ai pas assez d'étoffe.
—Comment! pas assez d'étoffe! La manutention vous a livré tout ce qu'il fallait!
Des rires s'élevèrent d'un coin de l'atelier et Mlle Léonie dit, rageuse:
—Celles qui rient ne sont pas capables de le draper.
Mme Mily, conciliante:
—Vous avez raison, ma petite Nini. Mais qu'est-ce qu'il a donc votre corsage?
—Le surah a dû se retirer.
—C'est bien possible, mon enfant, bien possible! Enfin, essayez de nouveau.
La «première main» réussit enfin à rassembler les sous-bras, à grand renfort d'épingles. Elle s'essuya le front, triomphante, dit tout bas à sa voisine:
—Tu sais! Ton Charles peut se fouiller s'il compte porter des cravates taillées dans l'étoffe que j'emploierai. S'il n'y avait pas de doublure solide sous le surah, ce que ça craquerait!
Mme Mily, une vieille Anglaise qui gagnait cinq cents francs par mois à tracasser les quarante ouvrières qui travaillaient sous ses ordres, vint examiner le corsage.
—Très bien! ma petite Nini. Jo Palmer en sera contente. Votre vêtement a le chic anglais et la grâce parisienne. Elle vous estime beaucoup, Jo Palmer, mon enfant. Moi aussi, je vous estime beaucoup. A propos, venez donc me voir dimanche, à Asnières, je vous ferai retoucher ma jaquette. Oh! un simple point!
Puis, se tournant vers Simone:
—Tiens! je n'avais pas vu cette petite. C'est votre associée, Léonie?
—Oui, madame.
—Quel est votre prénom, mademoiselle?
—Simone.
—Simone! Oh! impossible! impossible!
—Mais, madame.
—Nous avons déjà deux Simone ici! Deux c'est beaucoup… trois ce serait trop! On ne s'y reconnaît plus, ma parole! Vous vous appellerez…
La main posée à plat sur le front, Mme Mily chercha dans ses souvenirs littéraires le nom de quelque héroïne particulièrement aimée. Elle essaya des prénoms à voix basse: «Amanda… Yolande… Gertrude…»
Simone qui, d'abord, avait cru à une plaisanterie, attendait, angoissée, la décision de la vieille Anglaise, rougissant sous tous les regards fixés sur elle. Brusquement, Mme Mily dit, s'applaudissant en une sonnaille de ses bagues heurtées:
—On vous nommera Magdeleine… avec un g.
Simone détourna la tête pour dissimuler les larmes qui allaient tomber de ses paupières alourdies. Ce voyant, Léonie la caressa d'un regard très doux de ses yeux teintés gris, et chuchota:
—Soyez courageuse, mademoiselle. Nos camarades se moquent si facilement. Cette vieille folle de Mme Mily a la manie de baptiser presque toutes ses ouvrières. Vous resterez Simone, pour moi et aussi pour d'autres qui ont bon cœur.
La matinée s'écoula d'abord monotone, en un demi-silence fait de chuchotements, de réprimandes lancées par la première, de glissement de pas des petites apprenties envoyées en course à travers les ateliers.
Simone travaillait vite, sans lever les yeux sur les yeux qui lorgnaient son costume, son visage, ses mains. De temps à autre, Mlle Léonie murmurait:
—Dépêchons! Jo Palmer doit venir ce soir. Elle est capable de casser son éventail sur le «genou» du père Jabson, si son corsage n'est pas prêt à l'essayage.
Quatre ou cinq machines à coudre unissaient leur bourdon en un ronflement assourdissant qui obligeait les ouvrières à rapprocher leurs tabourets pour causer de leurs affaires de cœur.
Mlle Mily s'irritait de ces confidences:
—Ah ça, voyons! vous n'êtes pas venues ici pour faire la causette. M.
Planty se plaindra certainement du travail de l'atelier, cette semaine!
Nous avons déjà quatre corsages à recommencer! On ne peut pas songer à
tout en même temps. Laissez vos amoureux tranquilles, que diable!
D'ailleurs, ce qu'ils se fichent de vous!
Par les fenêtres ouvertes sur une cour intérieure, une lumière grise pénétrait dans l'atelier, blêmissant les visages. Les poudres de toilette se roulaient en granules sur les dermes desséchés par la température lourde. Des débris de ouate s'accrochaient aux cheveux lâchés par des peignes d'écaille. L'odeur fade des chairs assemblées en tas montait aux narines. Les fronts se penchaient sur l'étoffe, alourdis par la migraine.
Se voyant devenir laides, les ouvrières de Mme Mily tirèrent de leurs tiroirs des boîtes minuscules, des flacons à facettes, des bâtons de cosmétiques chemisés d'argent. Des odeurs de parfums à base de musc envahirent la petite salle, mêlées aux relents d'eau de mélisse que buvaient de pauvres filles griffant leurs corsages pour calmer leurs douleurs d'estomac.
Les plus souffrantes quittaient vite leur tabouret, se dressaient, le buste penché en arrière, les mains posées sur les hanches, et marchaient à grands pas dans l'atelier, suivies dans leur aller par les yeux émus, des gamines qui ne s'expliquaient pas ces douleurs subites.
Mme Mily grommela:
«Elles sont toutes malades, toutes. Elles boivent tellement de vinaigre pour s'amincir la taille!»
De l'atelier voisin, séparé de l'atelier de Mme Mily, par une cloison, une apprentie vint donner l'alarme:
—L'inspecteur! Planty!
Ce fut un heurt de petits bancs, un froissement d'étoffes, un cliquètement de machines à coudre.
Quand M. Planty fit son entrée, solennel, encerclé dans sa redingote raide comme une armure, Mme Mily avait fait disparaître le volume d'Anna Radcliffe qu'elle lisait, ouvert sur sa table à ouvrage; Mlle Maria, la seconde, avait glissé dans sa poche les jarretières rose et crème qu'elle enjolivait de bouffettes en satin. Les ouvrières travaillaient en petites filles bien sages, leurs cheveux effleurant l'étoffe. Les apprenties balbutiaient des boutonnières sur des bouts de chiffon, mordant leurs lèvres à pleine dent pour ne pas rire.
M. Planty traversa l'atelier, souriant en homme que satisfont les apparences.
Midi sonna.
Le grand couturier Jabson mettait à la disposition de ses ouvrières un réfectoire où elles pouvaient cuire leurs aliments, mais les petites couturières préféraient manger au restaurant. Elles ne voulaient pas s'embarrasser, au départ, du petit panier révélateur qui ameute derrière les trottins, dans la rue, et les chiens et les hommes, les bêtes à quatre pattes suivant, attirées par l'odeur du beefsteack, les hommes, emboîtant le pas, alléchés par la bonne petite chair fraîche lâchée en liberté sur le trottoir.
Simone suivit Mlle Léonie dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins où elles prirent place sur une banquette de cuir rouge avachie, devant la table de marbre occupée déjà par deux employés d'une banque voisine. Sous les yeux ruminant d'un grand jeune homme bien peigné qui semblait s'intéresser au jeu de sa fourchette, la fille de M. Gosselet mangea une demi-portion de ragoût arrosé d'un demi-setier de vin.
Dans la salle basse tout enfumée par les cigares des hommes qui prolongeaient leur sieste pour «embêter» les ouvrières de Jabson, les couturières étaient rangées, en file, le long des murs. Les clients arrivés avant midi avaient eu soin de s'emparer des chaises, laissant libre la banquette pour se procurer un vis-à-vis, pour se donner l'illusion d'un tête-à-tête, au dessert.
Le palais chatouillé par les picotements du petit verre de marc, les yeux clignotants, le ventre lourd de mangeaille, ils bégayaient des plaisanteries, essayaient des attitudes de pacha bon garçon, souriaient, léchaient leurs babines engluées d'alcool. Ils feignaient de ne pas entendre les rires lâchés comme des feux de peloton au signal donné par quelque intrépide vieille fille aguerrie dans cette lutte perpétuelle du mâle contre la femelle. Ils s'attardaient en leurs rêves, puis, la montre consultée, hélaient le garçon, laissant deux sous sur l'ardoise où figurait l'addition recommandant de «garder la place, la bonne place» pour le lendemain.
Ils s'en allaient, un à un, sans hâte, comme à regret, se retournaient sur le seuil de la porte, pour sourire à la jolie fille désirée dans la tiédeur calme de la digestion, dans l'Olympe à nuées grises machiné par les spirales de la fumée.
Le monsieur bien peigné resta seul, la nuque posée sur le dossier de sa chaise, les yeux fixés sur Simone en une insistance provocante.
La fille de M. Gosselet, le geste embarrassé, le regard levé vers le plafond, puis baissé sur son assiette, supporta d'abord assez vaillamment l'inspection de l'inconnu.
Mlle Léonie lui expliquait quelle était la clientèle de Jabson, et elle feignait d'écouter. Soudain, un sang chaud lui colora les joues, elle jeta sa serviette sur la banquette, repoussa son assiette et fixa l'homme d'un air de défi.
Le monsieur bien peigné murmura très calme, sans changer de position:
—Pas mal!
—Monsieur, je ne vous connais pas, mais vous me semblez être fort mal élevé.
—Vous ne me connaissez pas: c'est ce que je regrette. Je serais trop heureux si vous me connaissiez.
—Monsieur, vous voulez m'obliger à abandonner la place.
Les causeries, les papotages des ouvrières avaient cessé. Toutes écoutaient, amusées, jouissant, le poing sous le menton, le coude sur la table, de cette querelle où leur cause était en jeu.
—Je suis désolé, mademoiselle, mais vous oubliez que nous sommes au restaurant… dans un lieu public.
—C'est-à-dire, monsieur, que vous vous permettez en public ce que vous ne vous permettriez pas chez mon père, par exemple.
—Votre père est un bien heureux père, de posséder une aussi jolie fille… mais je ne puis cependant pas fermer les yeux pour ne point voir.
—Monsieur, vous êtes insolent!
—Voyons! des injures, parce que je vous trouve belle! C'est exagéré.
—Il est grossier de regarder une jeune fille avec tant de persistance, tant de fatuité, et… je regrette que mon fiancé ne soit pas là pour vous corriger comme vous le méritez.
—Ah! vous m'en direz tant. Dam! si la place est prise… vous avez beau mérite à vous gendarmer.
—Prise ou non, monsieur, il est lâche de ne pas respecter une femme seule.
—Continuez! vous oubliez que nous sommes au restaurant…
—Je ne l'oublie pas, monsieur, et je vous prie de considérer que je ne fais pas partie du menu.
Sa houppe de cheveux dressée comme une crête, les doigts tendus, Simone évoquait assez exactement l'image d'un petit coq de combat prêt à s'élancer.
Son adversaire, toujours calme, toujours souriant en homme habitué à ces escarmouches, continua:
—J'ai toujours pensé que la colère rendait les femmes plus désirables.
La fille de M. Gosselet haussa les épaules, méprisante, et pria Mlle Léonie de demander l'addition. Mais la «première main» voulut prendre la défense de son associée. Elle regarda le monsieur bien peigné et dit d'une petite voix calme:
—Monsieur, nous pensons toutes ce que mademoiselle vient de vous dire et nous mettrons le patron de l'établissement en demeure de choisir entre…
—Je vous gêne aussi, mademoiselle?
—Moi! non. Vous me dégoûtez, tout simplement. Vous avez une trop jolie raie sur le crâne. Vos faux-cols sont trop hauts. Votre moustache a toujours l'air de vouloir éborgner les gens. Un caporal en retraite! Un si joli garçon, vous êtes dangereux… très dangereux. On voit que les femmes vous ont gâté. Eh bien! malgré tous ces avantages, vous me dégoûtez…
Le monsieur bien peigné ne souriait plus que pour faire bonne contenance. Il voulut répondre, mais les quolibets couvrirent sa voix:
—Oh! le beau garçon!
—On en mangerait!
—C'est Rodolphe des Mystères de Paris!
—Oh! qu'il est bath!
—Il a peut-être besoin d'argent, le pauvre!
Il se leva, renonçant à tenir tête à la tempête des langues déchaînées. Comme il arrivait près de la porte, une ouvrière de Ménilmontant lui cria, la bouche tordue:
—Eh! va donc, purotin, on t'en fichera des gerces!
Les ouvrières la félicitant, Simone dit:
—Je ne vois pas pourquoi les ouvrières n'exigeraient pas le respect qui leur est dû.
Elles se regardèrent un peu étonnées de la façon dont la nouvelle venue avait prononcé le mot respect, et mademoiselle Léonie répondit, soulignant ces paroles d'un geste las:
—On prend la mouche, une fois… deux fois… puis on se fatigue. Mais vous n'avez donc jamais travaillé dans un atelier, mademoiselle?
—J'aidais maman qui était couturière, répondit Simone embarrassée.
A l'atelier, la soirée s'écoula calme. Sous les becs de gaz allumés dès quatre heures, les ouvrières de Jobson travaillaient, la nuque brûlée par les petites flammes papillotant au-dessus de leurs casques de cheveux à reflets métalliques comme des insectes ailés prêts à se poser sur des fleurs pâles,—des fleurs de serre. Les corsages dégrafés bâillaient, laissant voir des blancheurs de chemisette. Dans l'ombre, les yeux se cerclaient de violet.
Malgré la lassitude, malgré la migraine, les petites couturières souriaient. Elles souriaient, songeant à la délivrance prochaine, aux amoureux qui les attendraient à la sortie de l'atelier et baiseraient leurs souffrances, leurs labeurs, sur leur bouche, blanche.
Une fillette descendue des salons d'essayage vint annoncer, essoufflée:
—Jo Palmer! venez vite!
Mme Mily qui sommeillait, Mlle Maria qui essayait ses jarretières rose et crème, Léonie qui achevait de poser un américain—un tampon d'ouate sous les entournures du corsage de surah,—se levèrent brusquement.
—Venez avec nous, mademoiselle Simone, dit Léonie. Jo Palmer est toujours heureuse d'avoir beaucoup de monde à ses essayages. L'habitude du public, sans doute.
Dans le grand salon meublé de psychés et de sièges bas, Jo Palmer causait avec le grand couturier Jabson.
Jo Palmer, à la ville, portait des gants laissant le poignet à nu, des corsages à col haut, des jupes très étoffées.
Ce n'était plus la Jo Palmer des affiches, la Jo Palmer à tignasse rousse, à pattes noires, à corsage vert échancré en V. Jo Palmer s'habillait de façon discrète, mais bourrait les doublures de ses vêtements de sachets de musc, d'héliotrope, bien capables de tenir ses admirateurs à distance respectueuse.
Debout, devant le couturier, elle babillait:
—Je ne suis pas contente, mais pas… pas… J'ai des robes de ville affreuses… Ah! dites donc, je veux apprendre à monter à cheval. Il me faut une amazone. Je porterai bien une amazone: j'ai la taille fine et la selle large! Hein! n'est-ce pas que j'ai la selle large? Vous êtes mon couturier, Jabson, vous devez savoir ça.
Avisant le cheval de bois qui servait aux essayages des costumes de cheval, Jo Palmer sauta en croupe de la bête, lui caressant l'encolure de petits tapotements de main.
Jabson applaudit:
—Toujours adorable, mademoiselle.
—Monsieur Jabson, vous avez l'adoration compromettante. Vous êtes trop gros, trop chauve, trop english avec votre ceinture noire étalée sur le plastron de votre chemise. Vôs ne trôvez pas, vôs! Mais voilà ces dames venues pour l'essayage.
Ces «dames» attendaient depuis dix minutes et ne s'étonnaient point trop, habituées aux excentricités de Jo Palmer. Simone dissimulait son trouble, prévoyant quelque nouvelle injure dont souffrirait son orgueil de femme.
Mme Mily et Maria souriaient. Léonie tenait le corsage tendu au bout de ses deux poings. Deux employées à livrée noire et à col blanc portaient des sébiles remplies d'épingles.
Jo Palmer s'approcha d'une psyché, examina son visage, longuement, puis enleva sa jaquette avec l'aide de Jabson.
Mme Mily, Maria, Léonie et Simone l'entouraient cérémonieusement, attendant ses ordres.
Jo, les yeux toujours fixés sur la glace, dit, faisant la moue:
—Encore un nouveau visage: je n'aime pas ça. Vous entendez, Jabson, je n'aime pas les nouvelles têtes. Comment vous nomme-t-on, petite?
La fille de M. Gosselet hésita, puis répondit:
—Simone! madame.
—Mais non! Mais non… vous vous nommez Magdeleine… avec un g.
—Allons bon! dit Jo. Voilà encore un tour de cette vieille folle de Mme Mily… Voyons, madame Mily, mademoiselle sait mieux que vous à quoi s'en tenir sur ce sujet.
La vieille Anglaise riposta, triomphante:
—Mais non, madame, c'est moi qui l'ai baptisée.
—Comment! vous l'avez baptisée?
—Madame, j'avais déjà deux Simone dans mon atelier, alors…
—Bien! Bien! Quand il vous viendra la fantaisie de faire teindre vos ouvrières, je vous demanderai d'assister à l'opération.
S'apercevant de la confusion de Simone, Jo Palmer, qui était bonne, voulut bien lui tendre la main:
—Il faut pardonner à cette vieille folle de Mme Mily, mademoiselle. Je regrette d'avoir renouvelé l'ennui qu'a dû causer ce singulier baptême.
Puis la divette se tourna vers l'Anglaise:
—J'ai été ouvrière, moi, madame Mily. Je vous jure que vous n'auriez pas touché à une syllabe de mon prénom, si vous aviez eu le moindre souci de votre perruque.
Mme Mily fit un mouvement de recul pendant que Jabson applaudissait:
—Toujours charmante!
—Ceci dit, j'attends qu'on m'essaye ce fameux corsage.
Comme l'Anglaise se précipitait, espérant rentrer dans les bonnes grâces de la chanteuse, Jo Palmer lui dit, en une torsion de cou souverainement dédaigneuse:
—Ne me touchez pas!
Et avec des gestes solennels de grand-prêtre, le couturier à la mode ajusta le corsage de Jo Palmer, l'annota, le corrigea, jusqu'à ce qu'il allât «comme un gant».
La chanteuse continuait de rire, de plaisanter pendant cette opération exécutée au milieu d'un silence religieux. Elle disait à Jabson qu'il avait la main si légère, si délicate, le toucher si habile et si savant, que c'était un plaisir dont il n'avait pas idée que de se faire manipuler par lui.
Il sourit et répondit, avec une de ces belles révérences dont il avait la spécialité:
—Oh! mademoiselle… J'opère comme un médecin…
—Jabson, couturier-médecin! Quel titre à prendre, mon cher! Et quelle réclame à faire là-dessus!…
Jo Palmer parlait, parlait, tandis que Jabson, toujours très grave, achevait son travail d'auscultation et d'ajustage en faisant courir comme sur un clavier ses grands doigts minces et polis, le long de la taille de la chanteuse.
Trop fatiguée pour gagner sa chambre à pied, Simone, à la sortie de l'atelier, longea la rue de Rivoli jusqu'au Châtelet, et attendit le tramway de Montrouge.
Elle monta dans une voiture où des fillettes sommeillaient, exsangues et frêles, la tête posée sur une épaule amie. L'usine, l'atelier les avaient façonnées, peu à peu, en cadavres, les avaient préparées, de jour en jour, pour la terre grasse des cimetières de banlieue.
Malgré la lassitude de leur chair, elles levaient vers le visage de l'homme aimé leurs yeux souriants, doux dans l'ombre des paupières meurtries. Elles semblaient avoir hâte d'user leur machine humaine pour arriver vite au repos.
Ses doigts effleurant dans sa poche le jeton de cuivre qu'on lui avait délivré chez Jabson, Simone songea qu'elle avait pris place dans le grand régiment des pauvres, des humbles et des sacrifiées.
Elle ferma les yeux pour ne plus songer qu'à son fiancé qui la sauverait des humiliations et des besognes mangeuses de vie.