VIII
«Mon aimée,
«Je t'écris d'Abomey, sous une hutte que nous venons de transformer en Grand Café Carnot, au milieu de spahis hurleurs affublés de jupons; et de «légions étrangères» empêtrés dans de grands voiles blancs abandonnés par les féticheurs dahoméens. Les palais de Béhanzin flambent, les bouteilles de champagne pétaradent.
«Sous une cabane de pissé, trois femmes du roi dépossédé, effrayées de nos chants et de nos airs, baisent les amulettes protectrices pendues à leur cou, sous la garde d'une demi-douzaine de marsouins.
«Notre allié, le roi Toffa à qui on vient de donner le fameux trône du roi Béhanzin, un simple fauteuil doré,—fait des gambades derrière les officiers du colonel Dodds. Les noirs embrassent leurs frères blancs.
«Dans toute cette joie, une petite déception. Nous n'avons pu découvrir le trésor du fils de Glé-Glé.
«J'ai pris part aux fouilles faites dans les caves du palais, à la lueur des torches, sous la conduite d'un lieutenant qui se montrait fort sceptique touchant l'existence des fameux millions économisés, pour les besoins de la guerre, par les prédécesseurs de Béhanzin. Entouré d'Allemands et d'agents européens, âpres à la curée, le roi a dû, disait-il, convertir lingots et pièces monnayées en superbes marchandises de pacotille.
«Comme nous allions à la recherche des mystérieuses cachettes, j'observai mes compagnons sondant à coups de crosses les parois du souterrain.
«Pâles et maigres, le visage sali de barbes en mousses, les yeux luisants, ils ressemblaient à des aventuriers en quête de butin. Je ne reconnaissais plus mes braves camarades enlevant le pont sur le Zou en une ruée de leurs corps grandis sous les balles, en une course à la mort derrière le lambeau d'étoffe, drapeau de France.
«Ils grimaçaient déjà de dépit quand un sous-officier heurta une porte du bout de son fusil. Sous les coups de hache, le bois se fendilla, puis s'effrita en escarbilles, laissant voir un retrait où s'étaient réfugiées trois dahoméennes. Elles nous suppliaient, accroupies. Le sous-officier dit:
«—Ce n'est que des femmes!
«—En tout cas, ce n'est pas le trésor, ajouta le lieutenant.
Emmenez-les et que personne n'y touche.
«Il y eut un «oh!» de protestation générale.
«—Ici, ici… j'ai trouvé, cria un spahis.
«Sous sa botte le sol résonnait comme un tam-tam. Les pioches crevassèrent la terre battue et mirent bientôt à jour une excavation encombrée d'une demi-douzaine de caisses. Enfin! c'était le trésor!
«Enfoncées presque toutes en même temps, les cassettes royales nous livrèrent une riche collection de parapluies, ombrelles, en-cas, de toutes les couleurs et toutes les dimensions. Il y avait là des parapluies de forain rutilants, larges comme des tentes, et aussi nombre d'auréoles de soie gorge de pigeon, qui préservent le teint des Européennes du soleil d'août.
«Un ex-titi du théâtre Montparnasse grasseya:
«—Ben! ou'squ'est le riflard de l'escouade?
«Un accès de rire calma un peu la fièvre de l'or, puis les recherches continuèrent amenant la découverte de bouteilles de Champagne que l'on décoiffa un brin, de pagnes bariolés, de rouleaux de cotonnades, de glaces de poche à étui en zinc, de peignes et de… strapontins.
«Le titi se roula sur le sol, criant:
«—Je me tords! je me tords! C'est donc ça qu'on trouvait pus de nuages, de volapuks, de sous-lieutenants, de l'Observatoire à Ménilmontant. C'est le petit Becenzine qu'avait refait tout ça pour ses tripotées de femmes. Gros malin, va!
«En une large galerie servant de remises royales étaient rangés quatre affreux carrosses achetés à quelque roi en déconfiture.
«—Allons, bon, dit le faubourien, les guimbardes du sacre, maintenant!
«Des ornements dorés se dressaient en arabesques aux quatre angles des caisses peintes bleu de Prusse portant des armes que le Parisien traduisit de la sorte: «Gueules de caïman sur champ d'ébène avec poires semées à droite, à gauche, sous la couronne de la gracieuse quouine Victoria, surmontées de licornes qu'ont des chaînes au ventre! Quel blason, mon Empereur!»
«Les perquisitions achevées, mes camarades emportèrent les caisses de Champagne devant les huttes où ils boivent maintenant, criant à tue-tête les scies de régiment.
«Le peu de vin que j'ai pris m'a presque grisé, mignonne, et je t'écris des choses gaies, d'une façon un peu décousue. Puis je souffre un peu de ma blessure. Oui, je suis blessé! Si peu! Une éraflure des chairs, à l'épaule. Mais je ne suis pas atteint assez grièvement pour obtenir le bout de ruban que je voulais.
«Je n'ai pas l'air vainqueur, moi! Je dois ressembler aux pauvres femmes que gardent les marsouins. J'ai, je crois, un peu de fièvre… Je t'embrasse, mon aimée, je t'embrasse, et mets vite ma lettre sous enveloppe de peur, oui…
«Je t'embrasse. A toi… toujours!
André Bamberg,
de la Légion étrangère.
* * * * *
«J'ai eu beaucoup de fièvre, mais cela va mieux. Le bras gauche maintenu par une écharpe, je t'écris difficilement, en invalide. La convalescence maquille de blanc, peu à peu, ma peau autrefois brune et les paupières pèsent moins sur mes pauvres yeux encore brouillés des terribles visions du cauchemar. Je te voyais, costumée de flanelle blanche, luttant contre les amazones. Elles t'entraînaient dans la brousse. Tu m'appelais et je ne pouvais rien. Oh! l'horrible chose! Tes cris! Tes yeux qui me reprochaient ma lâcheté. Cela me tuait, me tuait! J'ai prononcé ton nom, paraît-il, dans la nuit de ma pauvre cervelle détraquée et le major m'a soigné en excellent homme qui ne veut pas de larmes sur les joues d'une petite amoureuse… Il vient près de mon lit et m'ordonne de ne plus écrire: j'obéis. A demain. J'ai retrouvé dans ma poche la lettre que je t'écrivais, il y a huit jours, après la prise d'Abomey. Je t'enverrai tous mes griffonnages en même temps.
André.
* * * * *
«Le major a demandé et obtenu mon retour en France. Je suis heureux! Mon capitaine qui m'a rendu visite à l'ambulance m'a assuré que je m'étais distingué pendant la campagne. Le colonel, a-t-il dit, a demandé quelque chose pour moi.
«Je n'ai pas fait davantage que la plupart de mes camarades. Si je suis un des rares blessés de la Légion étrangère, c'est que les autres sont morts d'estafilades plus graves que la mienne.
«J'ai reçu une des dernières balles tirées par les Dahoméens, une de ces balles que l'on nomme «balles perdues» précisément parce qu'elles atteignent toujours quelque pauvre diable.
«Je te reviens, mignonne, plus aimant qu'à mon départ de France, ou plutôt sachant mieux combien tu mérites d'être aimée. Ne crains rien pour ma santé. J'arriverai à Paris encore hâlé, mais guéri.—«Et la fièvre, et la vilaine fièvre,» diras-tu! Bast, la fièvre ne m'effraye plus. J'ai une autre fièvre en moi—la fièvre de te revoir,—qui va l'expulser tambours battants.
«Tous mes souhaits pour la bonne petite l'Embaumée qui te remettra cette lettre.
«Que faire pour te gagner, mon aimée! J'ai un tas de projets en tête qui me semblent facilement réalisables. Amoureux et convalescent, j'espère.
«Bientôt à toi, mon aimée.
André Bamberg.
* * * * *
Cette lettre arriva au moment où Simone inquiète et cédant aux instances de la petite bossue, allait consulter une tireuse de cartes sur le sort de son fiancé. L'Embaumée, superstitieuse, interprétait les songes de Mlle Gosselet avec une assurance qui en imposait à la pauvre amoureuse. Elle disait:
—Tu rêves de dents, c'est mauvais signe, très mauvais signe! Et puis ces chevaux noirs qui mordent ces chevaux blancs… on voit bien ce que ça signifie. A ta place, je ne serais pas rassurée.
Simone, d'abord sceptique, commençait à prêter l'oreille aux propos de son amie qui lui vantait le savoir d'une ex-cuisinière experte en l'art d'éplucher la destinée des pauvres humains.
—Tu verras! C'est amusant chez elle! Elle habite, près de quais, un grand appartement toujours encombré de vieux messieurs qui ne veulent pas mourir; de bonnes qui espèrent gagner le gros lot à la loterie, de dames très chic.. qui attendent la venue de celui qui paiera le terme. J'y accompagnai un jour la Grande Bobêche. La Grande Bobêche venait lui demander si son amoureux était toujours fidèle. Pour quarante sous, nous avons eu le petit jeu. La sorcière a battu les cartes et a prédit à mon amie qu'une reine blonde lui mangerait le cœur. Manger le cœur, c'est une façon de parler! Pour cent sous, la vieille nous aurait préparé le grand jeu et nous aurions pu savoir si Adolphe épouserait la reine blonde. Malheureusement, la Grande Bobêche n'avait pas assez d'argent. Alors, la sorcière lui a dit: «Il y a un moyen plus sûr de savoir si vous êtes toujours aimée, mais il me faudrait un objet ayant appartenu à la personne: un mouchoir sale, par exemple!»
—Pourquoi sale?
—Dam! je ne sais pas. Peut-être pour y lire l'avenir comme dans un livre.
Cette interprétation des événements futurs d'après les données fournies par un linge sale avait provoqué un rire fou chez Mlle Gosselet, au grand scandale de la petite bossue:
—Je ne vois pas ce qui peut te faire rire. Je t'assure qu'il n'est pas bien portant. Je le devine. D'ailleurs, tu ne l'aimes pas assez.
—Comment, je ne l'aime pas assez!
Ce fut une querelle, puis une brouille de dix minutes suivie d'une réconciliation.
André revenait en France. Il guérirait vite, retrouvant l'aimée prête à se donner comme au jour où ils avaient préparé leur fuite.
Simone pensa, une roseur aux joues, que papa Gosselet ne pourrait, cette fois, retarder l'offrande de tout son corps à celui qu'elle avait choisi pour époux.
L'Embaumée triompha à la lecture de la lettre:
—J'avais raison, tu le vois bien! Rêver de dents c'est signe de maladie grave ou de mort.
* * * * *
Simone répondit aussitôt à André:
«Mon cher aimé, qui a bobo sans que je puisse le soigner comme on soigne un tout petit que l'on adore!… C'est drôle, mais je t'aime d'une tendresse si infinie, si profondément douce quand je te sens avoir mal, que tu ne me sembles plus du tout un grand, mais un tout petit que je pourrais tenir en mes bras pour le bercer, en le couvrant et l'enveloppant d'un amour fou…
«Pauvre mignon qui as bobo!
«Pense que je t'aime de toute mon âme! J'adore tout ce qui est de toi, je cherche dans la figure des mots que tu m'écris ce que tu as pensé…
«Oh oui, je serai à toi pour toujours! Tu as emporté mon âme, mon cœur…
«Si je t'avais ici, quels bons et beaux dodos je te ferais faire! Je serais ta petite maman… Comme je te soignerais!
«Je t'embrasse, les deux bras autour du cou, très doucement, très fort, très tendrement.
«Tu vas bientôt m'envoyer mon baiser du soir; je le sens presque d'avance; quand je le sentirai en moi, je rêverai du paradis,—de toi!
«N'oublie jamais de m'envoyer le baiser promis, envoies-en même beaucoup, beaucoup, je les sens tous, ils ne se perdent jamais en route…
«Moi je t'envoie aussi un baiser, un de ces longs baisers qui me font des airs de petite morte, à force que c'est bon!…»
* * * * *
Quinze jours s'écoulèrent dans la monotonie des mêmes occupations, des mêmes pensers. Les deux amies, au retour de l'atelier, se racontaient les menus faits de leur journée et cousaient les robes neuves qu'elles mettraient le jour où elles iraient l'attendre à la gare de Lyon. Elles disaient lui simplement.
L'Embaumée changerait l'andrinople de sa chambre pour lui faire fête. Simone achèterait une grande bergère, parce que ses petites chaises de velours rouge à bâtons dorés ne seraient pas assez confortables pour lui, un convalescent.
—Nous serons deux pour l'aimer, le soigner, le dorloter, pensa un jour tout haut l'Embaumée.
Simone leva les yeux sur son amie et rit franchement de sa confusion.
Une bossue, ça n'aime pas!
Le dimanche, Mlle Berthe venait en amie et en voisine partager le pot-au-feu.
Mlle Berthe n'était plus la petite ouvrière babillarde et moqueuse d'autrefois. Le ronronnement de sa machine à coudre l'agaçait. Son serin sifflotait toujours les mêmes airs bébêtes. Le papier de tenture de sa chambre lui semblait d'un gris attristant. Elle se frottait le nez à toutes les glaces et demandait:
—N'est-ce pas que je vieillis!
Simone et l'Embaumée lui répondaient en la complimentant sur la fraîcheur de son teint et l'éclat de ses mirettes.
—C'est bien ce qui m'ennuie, cet éclat des yeux! Ce n'est pas naturel.
—Mariez-vous, ma chère Berthe, conseillait Simone.
—J'ai peur du mariage.
—Alors prenez un amoureux, répliquait la petite bossue impatientée.
—Un amant, jamais!
Un jour, elle ajouta, éprouvant sans doute le besoin de se défendre contre quelque vouloir dissimulé:
—Les hommes sont si lâches! si lâches! Si je prêtais l'oreille aux jolies paroles embusquées au coin de quelque moustache, je n'aurais qu'à penser à «pauvre Jeanne» pour me reprendre toute.
Vous étiez à l'atelier quand deux hommes l'ont presque portée jusqu'au fiacre qui attendait, en bas.
Aux premiers cris de douleur, j'ai couru à la recherche d'un médecin du quartier. Il est venu et m'a avoué que l'accouchement serait difficile, qu'il faudrait peut-être écraser l'enfant avec des fers pour sauver la mère. Il a regardé autour de lui, a évalué le prix des meubles, a pensé que la malade était trop pauvre pour payer les frais d'une opération coûteuse, et a dit:
—Conduisez-la à la Maternité!
Elle pleurait. Je l'ai aidée à mettre une jupe, puis le grand manteau à bordures de plumes qu'elle avait acheté quand il la connut. Elle ne prononçait pas son nom, mais tournait les yeux vers la porte quand les voisines venaient voir curieuses et aussi apitoyées.
Avant de sortir de sa chambre, elle a regardé les portraits accrochés à la cheminée,—son père et sa mère,—puis a essayé de faire marcher ses pauvres jambes.
Elle disait:—«Jamais je ne pourrai arriver en bas. Je mourrai dans l'escalier.»
Accrochée des deux mains à la rampe, soutenue par deux locataires, elle a descendu les six étages, degré par degré, soufflant et geignant. Les commères, qui se moquaient autrefois de son gros ventre, se penchaient, pleurant, sur la cage de l'escalier d'où les plaintes montaient, de plus en plus faibles.
Dans la voiture qui allait au pas, elle regardait par la portière les gens qui passaient sur le trottoir, espérant encore qu'il viendrait. Des filles ont passé, en courant, les jupes troussées, sous le nez du cheval de fiacre. Elle a dit dans un hoquet douloureux:
—Elles sont bien heureuses d'être toujours jolies, elles.»
Elle m'a embrassée et nous avons pleuré dans la salle d'attente de l'hôpital. Elle m'a remerciée, m'a pris la main. Je voyais qu'elle voulait me demander quelque chose, mais qu'elle n'osait pas. Alors, pour lui épargner un peu de honte:
—Il saura où vous êtes. Je l'en informerai, s'il vient.
—Vous ne pouvez pas comprendre, pourquoi je ne lui en veux pas, ma chère Berthe! Vous ne pouvez pas comprendre, vous n'aimez personne. Je sais qu'il viendra, mais il viendra peut-être… après… Je veux qu'il sache que… je l'aimais bien.
On l'a emportée. Moi j'ai pris la fuite pour ne pas pleurer devant les infirmières.
Oh! le lâche! Oh! le lâche!
—Et qu'est devenue pauvre Jeanne? demanda Simone.
—Elle est morte.
Huit jours après Mlle Berthe chantonnait sur le palier, accoudée à la rampe, attendant le retour du jeune homme qui «écrivait des choses» dans les journaux.
Simone, revenant de l'atelier, lui tendit la main. La petite couseuse de jerseys l'emmena dans sa chambre, la fit asseoir, puis bredouilla:
—Ce n'est pas ma faute, je vous assure. Mais j'étais si seule, puis il est si gentil!
Simone écoutait, surprise.
—Ah! vous ne savez pas! On en cause cependant à tous les étages de la maison. J'aime Fernand, Fernand le poète. Et Fernand m'aime! Il ne faut pas m'en vouloir! Je commençais à devenir vieille: la veille, j'avais trouvé un cheveu blanc sur la tempe. Puis… Fernand n'est pas comme les autres. Je me fais beaucoup de reproches, mais… Vous ne me méprisez pas trop?
—Il a promis de vous épouser, M. Fernand?
—Non! je ne pouvais pas lui demander ça!… Un poète!
—Vous êtes bien à plaindre, ma pauvre Berthe, voilà tout.
—Mais il n'est pas comme les autres, du tout, du tout. D'ailleurs il dit que les femmes l'ont beaucoup fait souffrir, j'essaye de le consoler.