APPENDICE
Note sur un poème inédit de sir Walter Scott[960].
(Voir pp. 36, 171 et 372.)
On a parlé plusieurs fois, vaguement toujours, d'une version anglaise qui aurait été faite par sir Walter Scott de la Triste ballade.
Le premier qui appela l'attention sur cette traduction fut le savant M. Alois Brandl, professeur à l'Université de Berlin, dans sa remarquable étude «Die Aufnahme von Goethes Jugendwerken in England»; il y dit qu'en 1799 Scott fit imprimer, sous le titre d'Apology for Tales of Wonder, sa version du «Klaggesang» et quelques autres traductions de l'allemand, entre autres le Roi des Aulnes et l'Enfant infidèle. Cet ouvrage aurait été tiré à douze exemplaires et distribué aux amis du poète[961].
M. Brandl écrivait cela en 1882; l'année suivante, Franz Miklosich lut devant l'Académie Impériale de Vienne son travail sur le «Klaggesang» de Goethe, et répéta ce que M. Brandl avait dit sur la traduction de Scott, citant, comme son devancier, la Vie de sir Walter Scott par John Gibson Lockhart[962]. Miklosich ajouta que les douze exemplaires de cette édition ont tous disparu (verschollen).
Après eux, MM. Preisinger, Ćurčin, Skerlitch[963], Popovitch[964], d'autres encore, parlèrent à nouveau de cette traduction que les Œuvres complètes du grand écrivain ne contiennent pas et que les bibliographes de sir Walter ignorent.
Il faut rectifier d'abord la légère erreur que commet M. Brandl en citant le titre de ce rarissime opuscule. La brochure était intitulée Apology for Tales of Terror comme le dit expressément Lockhart[965].
Consultons directement le biographe de sir Walter sur ce sujet. Voici ce qu'il dit:
Après avoir passé une semaine à Liddesdale, en compagnie de M. Shortreed, Walter Scott resta quelques jours à Rosebank; il s'apprêtait à partir pour Édimbourg, lorsque James Ballantyne vint le voir un matin en le priant de lui donner pour son journal [The Kelso Mail[966] quelques feuillets sur une question juridique du temps. Scott y consentit et, avec son article, il apporta aussi à l'imprimerie quelques-unes de ses poésies les plus récentes, destinées à paraître dans la collection de Lewis: Tales of Wonder. Comme le dit le journal manuscrit de Ballantyne, il s'y trouvait en particulier le «fragment morlaque d'après Goethe». Ballantyne fut enchanté et exprima son regret de ce que l'ouvrage de Lewis se faisait si longtemps attendre… En partant, Scott s'étonna de ce que son vieil ami n'essayait pas d'entreprendre quelque travail de librairie «pour garder en mouvement ses caractères pendant le reste de la semaine[967]». Ballantyne répondit qu'il n'avait jamais pensé à cela et qu'il n'avait pas la moindre connaissance avec les libraires d'Édimbourg; s'il en eût été autrement, ses caractères étaient bons et il pensait qu'il pouvait exécuter un ouvrage à des conditions plus avantageuses que les imprimeurs de la ville[968]. Scott, «avec son sourire de bonne humeur», dit alors: «Il sera mieux pour vous d'essayer ce que vous pouvez faire. Vous avez loué mes petites ballades; mettons que vous en tiriez à peu près une douzaine d'exemplaires; nous prendrons autant de poèmes qu'il sera nécessaire pour former une brochure qui pourra donner à mes amis d'Édimbourg une idée de votre habileté.» Ballantyne consentit et, en conséquence, «William and Helen[969]», «The Fire-King[970]», «The Chase[971]» et quelques autres de ces morceaux furent tirés, je crois, à douze exemplaires exactement, sous le titre général d'Apology for Tales of Terror, 1799. Ce titre faisait allusion au long retard de la collection de Lewis[972].
Comme on le voit, Lockhart nous dit ici deux choses: 1° Walter Scott a lu, en 1799, à son futur éditeur James Ballantyne, le «fragment morlaque d'après Goethe», qui était destiné aux Tales of Wonder, de Lewis; 2° James Ballantyne a imprimé, cette année même, une brochure intitulée Apology for Tales of Terror, où se trouvent les ballades suivantes: William and Helen, The Fire-King, The Chase, et encore quelques autres pièces destinées aux Tales of Wonder.
Lockhart ne nomme pas le «fragment morlaque d'après Goethe» parmi les morceaux qui furent insérés dans cette Apology, comme le veulent M. Brandl et Miklosich.
De même, il est inexact de dire, comme le prétend Miklosich, que cet opuscule ait disparu. Il en existe un exemplaire à la bibliothèque de Walter Scott à Abbotsford. Hon. Mrs. M. M. Maxwell-Scott, à qui nous nous sommes adressé à ce sujet, nous a envoyé la description suivante de cet unique exemplaire.
Il est imprimé in-4°, 79 pages, et porte au verso cette note: «This was the first book printed by Ballantyne of Kelso only twelve copies were thrown off and none for sale.» Le titre exact est:
AN
APOLOGY
FOR
TALES OF TERROR
—————————————————————— —A thing of shreds and patches.
HAMLET.
——————————————————————
KELSO:
PRINTED AT THE MAIL OFFICE.
1799.
L'ouvrage contient: 1° The Erl-King, from the German of Goethe [traduit par M. G. Lewis]; 2° The Water-King, a Danish ballad [traduite par M. G. Lewis]; 3° Lord William [par Robert Southey]; 4° Poor Mary The Maid of the Inn, [par Robert Southey]; 5° The Chase [Der wilde Jäger de Bürger, traduit par Scott]; 6° William and Helen [la Lénore de Bürger, imitée par Scott]; 7° Alonzo the Brave, and the Fair Imagine [par M. G. Lewis]; 8° Arthur and Matilda; 9° The Erl-King's Daughter, a Danish ballad [traduite par M. G. Lewis].—Donc, la ballade «morlaque» ne se trouve pas dans cette Apology.
De même elle fait défaut dans les Tales of Wonder auxquels elle fut destinée. On ne sait rien sur la raison de cette omission, mais nous croyons que Lewis jugea la Triste ballade insuffisamment frénétique pour figurer parmi ses effrayants poèmes.
Pourtant, le journal manuscrit de Ballantyne (sur lequel est fondé le passage de Lockhart que nous venons de citer) dit une chose exacte: la traduction de la Triste ballade par Scott existe, toujours en manuscrit, semble-t-il.
En 1871, on pouvait la voir à l'Exposition d'Édimbourg, à l'occasion du centenaire de la naissance du célèbre écrivain. En effet, le catalogue des objets prêtés[973] porte sous le n° 368:
ORIGINAL MANUSCRIPT.—«The Lamentation of the Faithful Wife of Asan
Aga, from the Morlachian language.» In twenty-seven stanzas[974]
beginning:
What yonder glimmers so white on the mountain,
Glimmers so white where yon sycamores grow?
It is wild swans around Vaga's fair fountain?
Or it is a wreath of the wintry snow?
This spirited translation from the German ballad by Goethe has
probably never been printed. The handwriting is about 1798, and the
translation was well known to some of Sir Walter's early
friends.—Lent by Messrs. A. & Ch. Black.
Nous nous sommes adressé à MM. A. & Ch. Black, éditeurs à Londres, et leur avons demandé ce qu'ils avaient prêté lors de l'Exposition de 1871. Ils nous ont répondu que l'indication du catalogue est sans doute fautive, et qu'ils ne possèdent pas le manuscrit en question.
Nous ignorons où il se trouve actuellement. Conservé jusqu'à 1871, il n'a vraisemblablement pas été perdu après cette date; peut-être un jour sera-t-il publié.
Pourtant, les quatre premiers vers que nous connaissons suffisent à démontrer qu'en 1798, le futur inventeur de la «couleur locale» était encore loin de songer aux principes qui le rendront plus tard célèbre. À en juger d'après le début, le style de cette Lamentation manque de «couleur»; il est semi-classique, semi-ossianique («wreath», «wild swans», «Vaga's fair fountain»); il est évident que la pièce n'apporterait pas beaucoup à la gloire de Scott. Mais, si on comprend facilement que son auteur l'ait gardée en manuscrit, on se demande pourquoi le possesseur actuel de l'autographe croit devoir le tenir caché. Il faut ajouter que ce n'est pas la famille du poète qui en interdit la publication.
Walter Scott ne fut pas le seul grand poète anglais qui connut l'existence de ce poème «morlaque». Byron, qui voyagea tant en Orient[975], paraît aussi n'avoir pas ignoré la Triste ballade; c'est à elle qu'il pensa quand il fit allusion aux «chansons bosniaques» dans la Fiancée d'Abydos[976].