CHAPITRE III
Prosper Mérimée avant «la Guzla».
§1. Les débuts littéraires de Mérimée: Cromwell, le Théâtre de Clara Gazul.—§2. Influence de Fauriel: goût de la poésie populaire. §3. Influence de Stendhal: goût de la mystification.
L'on connaît bien aujourd'hui la jeunesse de Mérimée, grâce aux excellents travaux de MM. Taine, le comte d'Haussonville, Augustin Filon, Maurice Tourneux et Félix Chambon[381]. Avant nous et mieux que nous ne le pouvons, ils ont ranimé dans leurs études d'ensemble cette curieuse physionomie qu'est le Mérimée du règne de Charles X, auteur du Théâtre de Clara Gazul et de la Guzla.
Il ne faudra donc pas chercher dans le présent chapitre de nouveaux documents biographiques; toute notre originalité ne consistera qu'à rapprocher quelques faits connus, d'un certain nombre d'indications relatives aux recherches purement littéraires qui restent encore à faire. Nous espérons ainsi pouvoir être utile à qui veut connaître les débuts de Mérimée dans la carrière littéraire. Nous croyons, en effet, devoir mettre plus en lumière certains traits de son caractère, sur lesquels on n'avait pas assez insisté: particulièrement en ce qui concerne son goût pour la poésie primitive et la mystification.
§ 1
LES DÉBUTS LITTÉRAIRES DE MÉRIMÉE
Prosper Mérimée est né à Paris, le 28 septembre 1803. Son père était un peintre de talent; il avait une érudition professionnelle peu commune: nous avons de lui un livre d'assez grande valeur (faussement attribué à son fils par quelques biographes mal renseignés) sur la Peinture à l'huile et les procédés matériels employés dans ce genre de la peinture depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu'à nos jours. Nommé en 1807 secrétaire de l'École des Beaux-Arts, Léonor Mérimée, alors âgé de cinquante ans seulement, abandonna son atelier de peinture pour se consacrer complètement à ses travaux favoris, aux analyses chimiques des couleurs et des vernis. «De même son fils, nommé à l'Académie française, renoncera, à quarante-deux ans, aux œuvres d'imagination qui lui avaient valu une légitime renommée, et se consacrera presque exclusivement à des travaux historiques et à des études d'archéologie[382].»
Sa mère, qui était une personne très intelligente et très spirituelle,—c'est Stendhal qui nous le dit et cela veut beaucoup dire[383],—s'était fait un renom avec ses portraits d'enfants. Elle avait reçu une éducation dix-huitième siècle qu'elle avait transmise à son fils. Dans un âge mûr, sénateur et académicien, Prosper Mérimée se vantait avec plaisir de n'avoir jamais été baptisé, et les personnes charitables, comme Mme de La Rochejaquelein, essayaient en vain de Je convertir.
Il était fils unique et, semble-t-il, cet état lui fut profitable. C’est ainsi qu’au collège Henri IV où l’avaient mis ses parents, il se distinguait par l’élégance de sa tenue et par sa connaissance précoce de l’anglais[384]: deux choses qui serviront aussi bien l’homme de lettres que l’homme du monde. Il ne manifesta, en revanche, aucun goût pour les exercices scolaires. «Tandis que ses camarades Ampère et Saint-Marc Girardin portaient haut le drapeau de Henri IV dans les luttes du concours général; tandis qu’à la même époque Cuvillier-Fleury et Sylvestre de Sacy, au collège Louis-le-Grand, Sainte-Beuve et Vitet, au collège Charlemagne et au collège Bourbon, préludaient à leurs succès académiques par leurs succès de rhétoriciens, Prosper Mérimée ne semblait pas très jaloux de leurs lauriers[385].» Il se permit même de redoubler une classe (1816)[386], «sans doute, dit M. Filon, parce qu’il n’avait pas la faconde diluvienne des rhétoriciens du temps».
Au collège il lia amitié avec Jean-Jacques Ampère, amitié qui durera jusqu’à la mort de ce dernier. C’est ainsi que le 18 mai 1848 Mérimée pourra dire, recevant son ami à l’Académie française, en qualité de directeur: «Il y a trente ans, vous vous en souvenez, nous étions assis sur les bancs du même collège; maintenant, c’est à l’Académie que nous nous retrouvons, ou plutôt, sans nous être jamais quittés, poursuivant chacun des études chéries, nous leur devons, l’un et l’autre, la plus flatteuse distinction que puisse ambitionner un homme de lettres[387].»
Mais à cette époque l’Académie était chose lointaine, et l’on s’occupait simplement à lire et à admirer les poèmes ossianiques. On nous permettra de citer pour la seconde fois la lettre qu’au mois de janvier 1820, Ampère écrivait à son ami Jules Bastide: «Je continue avec Mérimée à apprendre la langue d’Ossian, nous avons une grammaire. Quel bonheur d’en donner une traduction exacte avec les inversions et les images naïvement rendues[388]!»
Il avait alors dix-neuf ans; Mérimée, son professeur, n’en avait que seize. Mais Ossian était bien vieux en 1820; ils le laissèrent bientôt de côté. Tout en conservant leur inclination pour les «images naïvement rendues», ils s'éprirent de Byron. Le changement devait se produire brusquement, car, quatre mois seulement après la lettre que nous venons de citer, Ampère en écrivait une autre à Bastide à l’occasion, cette fois, de ses lectures byroniennes; il lui envoyait quelques vers qu’il avait traduits de la première scène du premier acte de Manfred[389]. Les deux jeunes hommes dévoraient le Corsaire et Lara et commençaient à se passionner pour Don Juan, qui, même pour la plupart des admirateurs français de Byron, était «quelque chose d'horrible» que seuls pouvaient goûter quelques byroniens avancés, comme Stendhal[390]. Ampère, lui, le savait par cœur; quant à Mérimée, c'était merveille de lui entendre lire et commenter le poème[391].
Léonor Mérimée voulut faire son fils avocat. Avec un sentiment de fierté paternelle écrivait-il, le 22 novembre 1821, à son ami Fabre: «J'ai un grand fils de dix-huit ans, dont je voudrais bien faire un avocat. Il a des dispositions pour la peinture, au point que, sans avoir jamais rien copié, il fait des croquis comme un jeune élève et il ne sait pas faire un œil. Toujours élevé à la maison, il a de bonnes mœurs et de l'instruction[392].»
Le jeune Prosper passa sa licence en droit en 1823, après avoir suivi les cours du Collège de France et après avoir étudié un peu de tout, jusqu'à la magie et la cuisine[393].
À cette époque il ne s'était pas encore essayé dans la littérature; du moins ne connaît-on rien de lui avant cette épave qu'on appelle, on ne sait pourquoi, la Bataille[394], car c'est seulement le titre du premier chapitre. Ces quelques pages sont du 29 avril 1824[395].
Ses études finies, Mérimée commence à fréquenter le monde littéraire et artistique. Il est toujours en relations avec Ampère; ses amis sont Albert Stapfer, l'un des premiers traducteurs français du Faust[396], Stendhal, David d'Angers, Victor Jacquemont, jeune naturaliste mort prématurément, dont la Correspondance obtint un très vif succès[397]. Stendhal trace dans son journal un curieux portrait du Mérimée de ce temps-là:
Ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé, avait quelque chose d'effronté et d'extrêmement déplaisant. Ses jeux petits et sans expression avaient un air toujours le même et cet air était méchant. Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son cœur, mais je suis sûr de ses talents, c'est M. le comte Cazal, aujourd'hui si connu et dont une lettre reçue la semaine passée m'a rendu heureux pendant deux jours [398].
Il court les salons: celui de Mme Ancelot dont il dira tant de mal dans une brillante lettre à Stendhal[399]; dans ce salon on admire son cosmopolitisme[400]. Il est l'un des visiteurs assidus de Mme Clarke et de Mme Récamier[401]. Albert Stapfer l'introduit chez son père, ancien ministre plénipotentiaire de la Confédération helvétique à Paris, un vieux lettré chez qui se réunissent Humboldt, Stendhal, Victor Cousin[402]. Il suit les vendredis de Viollet-le-Duc, «où se livraient de terribles batailles littéraires entre l'auteur du Nouvel art poétique et l'auteur de la brochure Racine et Shakespeare[403].
Il fréquente le salon du «bon Étienne» [Delécluze], cette chambre au cinquième d'où va sortir toute la rédaction du Globe et… la réputation littéraire de Mérimée. Il y fait des lectures, en particulier de Cromwell, pièce de théâtre bizarre qui n'a jamais été publiée et dont le manuscrit fut sans doute anéanti pendant la Commune, après la mort de l'auteur, dans l'incendie qui dévora sa bibliothèque et ses papiers[404]. Selon Albert Stapfer, auprès duquel M. Tourneux se renseigna, «le principal acteur était un montreur de marionnettes qui faisait causer ensemble les personnages de l'époque de Cromwell pour l'amusement des spectateurs assemblés autour de sa baraque: ceux-ci prenaient de temps en temps eux-mêmes la parole, blâmant ou approuvant ce qu'ils entendaient[405]». Delécluze, qui a laissé ses Souvenirs de soixante années, parle aussi de cette lecture:
Mérimée, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans, avait déjà les traits fortement caractérisés. Son regard furtif et pénétrant attirait d'autant plus l'attention que le jeune écrivain, au lieu d'avoir le laisser-aller et cette hilarité confiante propre à son âge, aussi sobre de mouvements que de paroles, ne laissait guère pénétrer sa pensée que par l'expression, fréquemment ironique, de son regard et de ses lèvres. À peine eut-il commencé la lecture de son drame, que les inflexions de sa voix gutturale et le ton dont il récita parurent étranges à l'auditoire. Jusqu'à cette époque, les auteurs lisant leurs ouvrages, et surtout les lecteurs de profession, déclamaient avec emphase, et en changeant continuellement de ton, les sujets sérieux et tragiques, sans renoncer à ce genre d'affectation en récitant des comédies et même des vaudevilles. Mérimée faisant alors partie de la jeunesse disposée à provoquer une révolution radicale en littérature, non seulement avait cherché à en hâter l'explosion en composant son Cromwell, mais voulait modifier jusqu'à la manière de le faire entendre à ses auditeurs en le lisant d'une manière absolument contraire à celle qui avait été en usage jusque-là. N'observant donc plus que les repos strictement indiqués par la coupe des phrases, mais sans élever ni baisser jamais le ton, il lut ainsi un drame sans modifier ses accents, même aux endroits les plus passionnés. L'uniformité de cette longue cantilène, jointe au rejet complet des trois unités auxquels les esprits les plus avancés, à cette époque, n'étaient pas encore complètement faits, rendit cette lecture assez froide. On saisit bien le sens de quelques scènes dramatiques et la vivacité d'un dialogue en général naturel, mais le sujet extrêmement compliqué et les changements de scènes trop fréquents rendirent l'effet total de cette lecture vague, et la société des lecteurs de Shakespeare eux-mêmes ne put saisir le point d'unité auquel tous les détails devaient se rattacher. Néanmoins, comme la plupart des auditeurs partageaient les idées et les espérances du lecteur, et qu'au fond il entrait encore plus de passion que de goût littéraire dans le jugement qu'il fallait porter sur le drame, tous les jeunes amis de Mérimée l'encouragèrent à suivre la voie qu'il avait prise. Beyle, en particulier, quoique déjà d'un âge mûr, le félicita de son essai avec plus de vivacité que les autres. En effet, le Cromwell de Mérimée était une des premières applications de la théorie que Stendhal avait développée, en 1823, dans sa brochure intitulée Racine et Shakespeare[406].
Mérimée n'imprima pas ce drame, mais il continua à s'occuper de théâtre. Selon Sainte-Beuve, il collabora un peu au Globe qui venait d'être fondé. Ce fut lui, probablement, à qui l'on doit les articles sur l'Art dramatique en Espagne et le Théâtre espagnol moderne, qui y parurent sous la signature «M.», les 13, 16, 23, 25 novembre 1824[407].
Quelque temps après, il lut et fit lire aux habitués de Delécluze les six pièces qui composent la première édition du Théâtre de Clara Gazul, que publia son ancien camarade de lycée, l’éditeur Sautelet[408]. Ce volume ne portait pas de nom d’auteur. Il était précédé d’une Notice sur Clara Gazul, comédienne espagnole, notice habilement rédigée et faite pour persuader au lecteur que Clara Gazul était une véritable comédienne de Cadix et qu’elle avait fait imprimer, en 1822, à Madrid, un recueil de comédies encore inconnues en France. Au bas de cette notice se lisait la signature de Joseph l’Estrange. Mérimée, qui aimait l’anecdote et qui savait la préparer aussi bien que son fameux macaroni, n’oublia pas de glisser quelques détails pittoresques dans cette aventure. Il fit reproduire, pour le joindre à quelques exemplaires de son livre, un portrait de la «célèbre comédienne espagnole», en robe décolletée et sous une mantille d’où sortait son propre visage dessiné par le bon Etienne Delécluze[409]. Ensuite, il mit dans le commerce le mot d’un Espagnol qui aurait loué ainsi le Théâtre de Clara Gazul: «Oui, la traduction n’est pas mal, mais qu’est-ce que vous diriez si vous connaissiez l’original!»
Qu’est-ce donc que cet ouvrage? Un recueil de petites pièces qui n’ont en général que quatre ou cinq scènes (le Ciel et l’Enfer n’en a que deux, et l’Amour africain qu’une seule), et où le développement dramatique est à peu près nul. Elles se terminent presque toutes par le poison, le pistolet ou le poignard. Elles font une impression générale d’effroi et d’horreur dans le genre de Lewis—la pièce intitulée Une Femme est un Diable n’est en réalité autre chose que le terrifiant Moine resserré en trois scènes[410]—qui fait penser au réalisme licencieux de lord Byron dans Don Juan, à son humour cynique et blasphématoire. Par sa première qualité, le Théâtre de Clara Gazul se rattache directement à l’école que Robert Southey a qualifiée de «satanique», école dont on constate l’influence non seulement dans les Orientales de Victor Hugo, mais encore dans la Chute d’un ange de Lamartine, et dont le plus parfait spécimen nous a été donné par le plus farouche des romantiques, Pétrus Borel, l’auteur de Dina, la belle Juive. Par la seconde, le Théâtre appartient plutôt au byronisme stendhalien, au fond duquel se trouve quelque chose de très XVIIIe siècle et surtout de voltairien: l’anticléricalisme, la puissance épistolaire, voire même le rictus amer plus ou moins affecté d’un «sourire hideux».
Dans ce livre de pure littérature, une chose annonce pourtant le futur écrivain. C’est le contraste remarquable entre la brutalité du fond—voulue ou non, peu importe—et l’impassibilité de la forme; le style froid et sobre au milieu de scènes brûlantes et passionnées; un ton très décidé, où rien ne trahit l’hésitation, le tâtonnement; enfin, la mise en pratique de ce principe de Stendhal: Faisons tous nos efforts pour être secs; principe que l’auteur de Colomba pouvait inscrire en tête de son œuvre entière. (Edmond Biré.)
Reste la question de la fameuse «couleur locale» de ces pièces soi-disant espagnoles. Comme la compétence nécessaire nous manque pour en juger, nous ne saurions mieux faire que de citer une note malheureusement trop courte qu’a insérée M. Paul Groussac, directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos-Ayres, dans sa belle étude sur la «Carmen» de Mérimée[411].
Tout ce qu’on avala, dit-il, comme dragées romantiques sous la Restauration et même après! Le Théâtre de Clara Gazul frappa par son aspect de sincérité, par la «couleur locale», et il fut accepté comme un recueil de pièces espagnoles très authentiques[412]! Même aujourd’hui, l’Espagne est aussi ignorée, en France et ailleurs, que la Chine ou l’Hindoustan. Taine parle quelque part du théâtre «tout nerfs de l’Espagne». C’est un contresens. L’image exacte du théâtre espagnol, depuis Lope jusqu’à Cañizares, se trouve dans nos tragi-comédies de Hardy, Théophile, Tristan, etc., qui, du reste, s’inspiraient de l’espagnol. Rien de plus éloigné de cette déclamation à jet continu, de ce lyrisme à paillettes, de ces imbroglios tourbillonnants, toujours les mêmes, que la manière ironique, condensée, froidement cruelle de Mérimée. Il dut le succès de ses pièces pseudo-espagnoles à l’illusion des détails, très exactement plaqués sur un fond adapté au goût d’exotisme extravagant qui régnait alors. J’ai lu quelquefois une ou deux pièces de Clara Gazul, en espagnol, devant les personnes qui ne comprenaient pas le français: cela ne portait pas du tout.
Quoi qu’il en soit, ces pièces obtinrent un assez vif succès; mais comme elles n’étaient pas destinées à la scène, ce succès fut purement littéraire. Le Globe (4 juin 1825), le Mercure du XIXe siècle (tome IX, pp. 494-99) témoignèrent une grande bienveillance à leur auteur, qui se trouva ainsi l’un des premiers champions du drame romantique; ils n'hésitèrent pas à proclamer un nouveau Shakespeare, ce jeune dramaturge dont «le talent parut avoir frappé son rival… Charles de Rémusat». Le Journal des Débats reconnut que «M. de Lestrange nous a rendu service en traduisant ce théâtre» (4 juillet 1825), tandis que le Journal de Paris s’empressa «d’avouer au public français qu’un de nos compatriotes est caché sous la mantille de cette comédienne imaginaire «(8 août et 21 septembre 1825).
L’auteur de Racine et Shakespeare fut très satisfait du succès de son disciple; à cette occasion il écrivit aux journaux anglais[413] pour louer le naturel de Mérimée; son manque de sentimentalité; l’habileté à développer les caractères; la profondeur de son observation; sa connaissance des passions,—en faisant ainsi une sorte de portrait de Stendhal, par Henri Beyle. Le London Magazine traduisit de suite les Espagnols en Danemark (juillet 1825); quelques mois plus tard parut la traduction anglaise complète de Clara Gazul[414]; la traduction allemande se fit attendre encore vingt ans[415]. Cet ouvrage n’en fit pas moins la réputation littéraire de Mérimée qui a tenu à honneur pendant plusieurs années de mettre pour signature au bas de chacun de ses écrits: par l’auteur du Théâtre de Clara Gazul; comme Walter Scott avait inscrit pendant longtemps, au bas de chacun des siens: par l’auteur de Waverley.
Cette réputation, sinon imméritée, était prématurée et ne correspondait pas au vrai caractère de Mérimée, car, un jour, il sera le premier à reconnaître qu’il n’avait pas «la moindre habitude de la scène» et qu’il se sentait «particulièrement impropre à écrire pour le théâtre[416]». Son talent ne s'était pas encore révélé; il se cherchait, et se cherchait surtout dans les spirituelles contrefaçons (ne disons pas: pastiches , car ce n'en est pas) du drame espagnol, comme il se cherchera dans celles de la ballade «illyrique»—avant que de se trouver dans la nouvelle impeccable telle que Colomba, Carmen ou la Vénus d'Ille.
§ 2
L'INFLUENCE DE FAURIEL SUR MÉRIMÉE: GOÛT DE LA POÉSIE PRIMITIVE
Sainte-Beuve raconte que, peu après la publication des Chants grecs,
Jean-Jacques Ampère emmena Mérimée chez Fauriel et le lui présenta[417].
Fauriel était en Italie au moment où parurent les Chants grecs. Il ne rentra à Paris que vers la fin de janvier 1826[418]. Ampère, d'autre part, quitte la France le 6 août suivant et ne revoit ses amis qu'en novembre 1827, soit trois mois après la publication de la Guzla[419]. Comme Sainte-Beuve déclare expressément que la visite de Mérimée eut lieu avant cet événement, il en résulte qu'elle eut lieu entre les mois de janvier et août 1826.
Toutefois, il nous semble que, dès 1822, Mérimée dut rencontrer Fauriel dans le salon de Mme Clarke, rue Bonaparte, où il venait souvent «s'exercer à parler anglais» avec Mlle Mary Clarke (plus tard Mme Jules Mohl); l'auteur des Chants grecs était l'un des amis intimes de ces dames écossaises[420]. Il est possible, et même probable, que Mérimée lui fut présenté par son ami Ampère dont le père était également un habitué de la maison. On rencontrait, entre autres, chez Mme Clarke, Augustin Thierry, le jeune Thiers fraîchement débarqué à Paris et, pendant un certain temps, M. le baron de Stendhal qui, pour ne pas reconnaître une sottise qu'il avait dite, s'entêta à n'y pas revenir.
On avait dans ce salon des préoccupations de littérature et d'art, très liées à l'esprit le plus libéral; d'après le biographe de Fauriel[421], c'est dans ce milieu qu'il faut placer une anecdote d'histoire littéraire rapportée par Sainte-Beuve, intéressante pour qui veut mieux connaître les deux premiers maîtres de Mérimée:
Chants serbes, chants grecs, chants provençaux, romances espagnoles, moallakas arabes, il [Fauriel] embrassait dans son affection et dans ses recherches tout cet ordre de productions premières et comme cette zone entière de végétation poétique. Il y apportait un sentiment vif, passionné et qui aurait pu s'appeler de la sollicitude. J'en veux citer un exemple qui me semble touchant et qui montre à quel point il avait aversion de l'apprêté et du sophistique en tout genre.
Il avait raconté un jour devant M. Stendhal (Beyle) qui s'occupait alors de son traité sur l'Amour, quelque histoire arabe dont celui-ci songea aussitôt à faire son profit. Fauriel s'était aperçu que, tandis qu'il racontait, l'auditeur avide prenait au crayon des notes dans son chapeau. Il se méfiait un peu du goût de Beyle; il eut regret, à la réflexion, de songer que sa chère et simple histoire, à laquelle il tenait plus qu'il n'osait dire, allait être employée dans un but étranger et probablement travestie. Que fit-il alors? Il offrit à Beyle de la lui racheter et de la remplacer par deux autres dont, tout bas, il se souciait beaucoup moins; en un mot, il offrit toute une menue monnaie pour rançon du premier récit: le marché fut conclu et Beyle, enchanté du troc, lui écrivit: «Monsieur, si je n'étais pas si âgé, j'apprendrais l'arabe tant je suis charmé de trouver quelque chose qui ne soit pas copie académique de l'ancien, etc.»
Stendhal savait rendre hommage à un ami si savant et si obligeant. «C'est, disait-il, avec Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire[422]»
L'influence de Fauriel sur les débuts de son jeune ami Ampère fut sensible. «Il contribua, dit Sainte-Beuve dans l'article consacré à Fauriel, à développer en cette vive nature l'instinct qui la tournait vers les origines littéraires, à commencer par celles des Scandinaves.» Mais l'auteur des Lundis n'oublie pas l'action de Fauriel sur la jeunesse de Mérimée. «La première fois que M. Mérimée lui fut présenté, Fauriel l'excita à traduire les romances espagnoles d'après le même système qu'il venait d'appliquer aux chants grecs[423].» Et dans son article sur J.-J. Ampère, Sainte-Beuve en parle de nouveau, en apportant une légère correction. «C'est Ampère qui fit faire à M. Mérimée la connaissance de Fauriel. La première fois que M. Mérimée le vit, Fauriel avait sur sa table un ouvrage qu'il lui montra. «Voici, dit-il, deux volumes de poésies serbes qu'on m'envoie; apprenez le serbe[424].»
Dans la partie suivante nous verrons que Mérimée avait lu et relu les Chants populaires de la Grèce moderne avant d'écrire ceux de l'Illyrie moderne. Signalons seulement que l'auteur de la Guzla ne composa pas son recueil pour parodier les ballades populaires et se moquer de ceux qui collectionnaient ces poésies, comme on est encore quelquefois tenté de le croire. Il leur portait un véritable intérêt, intérêt qui était plus qu'un caprice passager, et dont les traces sont visibles à travers l'œuvre entière de l'écrivain. F. Brunetière, qui n'était pas un critique crédule et qui ne distribuait pas facilement les compliments, cite ainsi, dans son article sur la ballade dans la Grande Encyclopédie, «l'auteur de Colomba—qui est aussi celui de la Guzla—et qui se connaissait en chants populaires».
Déjà dans le Théâtre de Clara Gazul, Mérimée avait inséré une ballade écossaise, John Balleycorn; dans Colomba, un vocero corse. Il emprunta le sujet de la Vénus d'Ille, son «chef-d'œuvre» comme il l'appelait[425], à une tradition populaire du moyen âge; celui de Lokis, sa dernière nouvelle, à une vieille ballade lithuanienne. Il alla même jusqu'à s'occuper de collectionner les chants populaires. En 1852, quand le fameux décret Fortoul fit croire un instant que le gouvernement allait entreprendre la publication d'un corpus général de la poésie populaire française, Mérimée fut nommé membre du comité qui devait diriger cette publication. L'auteur de la Guzla ne se contenta pas du rôle de surveillant: il communiqua au comité une version auvergnate de la chanson De Dion et de la fille du roi, que son ami J.-J. Ampère insérera dans les Instructions pour les correspondants provinciaux du comité:
Le roi est là haut sur ses ponts
Qui tient sa fille en son giron;
. . . . . . . . . . . . . . . .[426]
C'est en lui parlant de Dion.
—Ma fille, n'aimez pas Dion;
Car c'est un chevalier félon;
C'est le plus pauvre chevalier,
Qui n'a pas cheval pour monter, etc.[427]
On voit, d'après les comptes rendus du comité, que Mérimée déploya une certaine activité dans la grande entreprise qui n'a pas abouti. À la séance du 9 mai 1853, «M. le président fait connaître que M. Mérimée propose, dans l'intérêt du recueil des poésies populaires, de s'entremettre près de M. Capelle, qui possède une très curieuse collection de chants corses. M. Mérimée est lui-même possesseur de deux recueils imprimés de chants de cette contrée[428]». Le 11 juillet, «le secrétaire fait connaître que, sur l'obligeante entremise de M. Mérimée, M. Capelle a mis sa riche collection de chants corses à la disposition du comité. M. le Ministre (H. Fortoul) a écrit à M. Capelle pour le remercier».
Mérimée avait une bonne raison d'aimer la poésie populaire: il ne faisait pas de vers et, comme son ami Stendhal, n'aimait pas ceux que l'on faisait à son époque. À ses yeux, la poésie lyrique de l'homme moderne n'est qu'un vain et ridicule étalage de fausse sensiblerie, genre très inférieur aux chants naïfs et naturels de l'homme primitif. «Mérimée que vous paraissez admirer comme je le fais aussi, écrivait vers 1830 Eugène Delacroix à Paul de Musset, est simple, mais a un peu l'air de courir après la simplicité en haine de l'horrible emphase des grands hommes du jour[429].» Trente ans plus tard, sénateur et courtisan, Mérimée gardera le même dédain pour ses contemporains qui «se grisent de leurs propres paroles[430]». On nous permettra de citer à ce sujet deux passages caractéristiques, d'autant plus intéressants qu'ils n'ont jamais été recueillis dans les œuvres de l'écrivain. Nous détachons le premier d'un feuilleton du Moniteur universel (17 janvier 1856), dans lequel Mérimée présenta au public français les Ballades et chants populaires de la Roumanie, recueillis et traduits par Vasile Alecsandri[431].
J'aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps, disait-il, depuis l'Iliade jusqu'à la romance de Malbrouk. À vrai dire, je ne conçois pas, et c'est peut-être une hérésie, je ne conçois guère de poésie que dans un état de demi-civilisation, ou même de barbarie, s'il faut trancher le mot. C'est dans cet heureux état seulement que le poète peut être naïf sans niaiserie, naturel sans trivialité. Il ressemble alors à un charmant enfant qui bégaye des chansons avant de construire une phrase. Il est toujours amusant, parfois sublime: il m'émeut, parce qu'il croit tout le premier les contes qu'il me débite.
Tous les pays ont eu leur époque poétique, et j'en demande bien pardon à mes contemporains, je crois que les Muses ont rarement honoré les humains de leurs visites après les temps de sauvagerie. Alors tous les hommes de même race parlaient la même langue, avaient les mêmes passions, presque les mêmes besoins, qu'ils fussent riches ou pauvres, nobles ou serfs. La gendarmerie, qui veille quand la société dort, n'étant pas encore instituée, chacun était obligé de se protéger lui-même, et la grande préoccupation de tout homme était de vivre, chose plus malaisée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Pour vivre, l'individu qui ne compte pas sur son voisin doit être prudent et brave; il ne se fait une position, comme on dit aujourd'hui, qu'avec un peu d'héroïsme.
Ainsi, la véritable poésie, selon Mérimée, ne saurait fleurir chez les peuples civilisés. La raison, il la donne dans le passage suivant que nous extrayons de son Introduction aux Contes et Poèmes de la Grèce moderne, de Marino Vreto:
Bientôt il n'y aura plus de Klephtes. L'industrie et le commerce tueront la poésie déjà bien malade par le fait des journaux et de l'érudition. Aujourd'hui, de même qu'en Occident, les métaphores hardies et ingénieuses ne se trouvent plus guère que dans la bouche des gens illettrés… Je ne suis point de ceux qui regrettent les progrès ni même les raffinements de la civilisation. Pour ma part, je m'en accommode fort et je ne lui demande qu'une bagatelle, c'est de ne pas perdre les choses qu'elle détruit. Je voudrais que l'on conservât les restes de la poésie populaire, comme on conserve les ruines d'un temple dont on a chassé le dieu… L'archéologie, surtout appliquée à la littérature, est une étude toute nouvelle, et ce n'est que depuis bien peu de temps que la critique s'est assez dégagée des vieux préjugés pour reconnaître des beautés éternelles sous une forme grossière, et dans un idiome parlé par des paysans[432].
Cette «archéologie appliquée à la littérature» qui est «une étude toute nouvelle», Mérimée l'avait apprise de Fauriel. Lorsque parut l'Histoire de la poésie provençale, deux ans après la mort de l'auteur, Mérimée lui consacra un long article dans le Constitutionnel, disant que «M. Fauriel possédait surtout une qualité bien rare dans un esprit aussi cultivé: c'est une merveilleuse facilité à comprendre la poésie primitive et populaire, à y découvrir comme le cri de la nature, souvent sauvage et bizarre, mais quelquefois sublime[433]».
C'est en lisant les textes publiés dans les Chants populaires de la Grèce moderne que l'auteur de la Guzla apprit ce qu'on appelait alors le «romaïque».
Laissez donc de côté le romaïque, écrivait-il à l'Inconnue (5 août 1848), où vous avez tort de vous complaire, car il vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai désappris le grec… Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les τραγούδια de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très jolie, etc.
C'est de Fauriel aussi que Mérimée apprit une foule de détails qui caractérisent la poésie populaire. Nous nous en occuperons dans notre deuxième partie.
§ 3
L'INFLUENCE DE STENDHAL SUR MÉRIMÉE: GOÛT DE LA MYSTIFICATION
Mérimée fit la connaissance de Stendhal en 1821, chez Lingay, le Maisonnette des Souvenirs d'Égotisme. Mérimée avait dix-huit ans et Stendhal trente-huit; Joseph Lingay était le professeur de rhétorique du futur auteur de Colomba[434].
Nous avons mentionné déjà quel curieux portrait Stendhal fait à cette occasion, de «ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé». Nous avons noté également l'influence de la brochure Racine et Shakespeare dans les saynètes pseudo-espagnoles que ce «pauvre jeune homme» composa en 1823. Ajoutons qu'une très vive amitié lia bientôt les deux écrivains, au point qu'il est aujourd'hui impossible de la passer sous silence, que l'on parle de l'un ou de l'autre, de Mérimée surtout.
Mérimée fut le premier à reconnaître combien Beyle avait contribué à former son caractère. «Je passe tout mon temps à lire la correspondance de Beyle, écrivait-il à Mlle Dacquin en 1852. Cela me rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes[435].»
M. Filon, avec son habituelle finesse d'analyse, étudie cet aveu de Mérimée. Il le trouve d'une sincérité par trop exagérée. Sans aucun doute, dit-il, ce fut Beyle qui apprit à Mérimée à aimer la musique italienne, à comprendre Shakespeare, à ne goûter que les anecdotes dans l'histoire et à préférer celles qui lui paraissent les plus significatives et les plus suggestives; ce fut lui aussi qui lui inculqua ses idées sur le patriotisme. Mais c'est tout. «Mérimée ne prenait pas au sérieux Stendhal comme écrivain. Comment demander, par exemple, des leçons de style à un homme qui se raturait et se recopiait, non point pour corriger ses fautes, mais pour en ajouter de nouvelles[436]?»
C'est l'opinion d'un mériméiste, mais les stendhaliens veulent que cette influence ait été plus considérable. M. Édouard Rod croit que ce fut, peut-être, à l'école de Beyle que l'auteur de Carmen «apprit à rechercher cette précision qui va souvent jusqu'à la sécheresse, et qui marque d'un cachet si personnel ses nouvelles les plus réussies[437]». M. Arthur Chuquet trouve également les traits particuliers de Stendhal reproduits chez son plus jeune ami. «Comme Beyle, dit-il, Mérimée regrette l'effacement des caractères: il représente volontiers les âmes énergiques, sauvages, un peu primitives, et il affectionne les personnages que de fortes passions entraînent au crime. Comme Beyle, il ne voulait pas être dupe, ni laisser percer l'émotion. Comme Beyle, il a quelque chose d'ironique et de narquois: Beyle et Mérimée, écrivait Balzac, c'est le feu dans le caillou. Toutefois, ajoute l'éminent critique, si Mérimée a connu Stendhal de bonne heure, de bonne heure Mérimée était un maître et Beyle enviait son style sobre et ferme[438].»
Il nous paraît, pourtant, que Mérimée doit à Beyle encore quelque chose, dont ne parlent pas les estimables critiques dont nous venons d'exposer les jugements. Nous pensons à son goût de la mystification.
On sait que l'auteur de la Chartreuse de Parme en était tourmenté, et il suffit de lire sa volumineuse Correspondance pour s'en rendre compte. Beyle n'écrivit jamais une lettre sans la signer d'un nom imaginaire: César Bombet, Ch. Cotonet, etc.; il la datait d'Abeille au lieu de Civita Vecchia et ne désignait ses amis que par des sobriquets mystérieux. La nomenclature de pseudonymes qu'il s'est donnés—y compris celui de Stendhal—n'en contient pas moins de cent quatre-vingt-huit; et certainement elle est incomplète. Beyle pillait les revues anglaises sans avouer ses emprunts et attribuait aux autres ses propres écrits. Il admirait les supercheries littéraires et recommandait aux Anglais les Poésies de Clotilde de Surville[439] et le Théâtre de Clara Gazul[440].
D'après M. Félix Chambon, ces bizarreries voulues n'ont pas d'autre motif qu'une naïve préoccupation de dérouter la police (dont Stendhal se croyait toujours poursuivi). Pour mettre les choses au point, il nous paraît nécessaire de citer une amusante anecdote rapportée par Mme Ancelot dans son livre des Salons à Paris, anecdote qui peint à merveille le célèbre Grenoblois:
Un soir de bonne heure, comme je n'avais pas encore beaucoup de monde, raconte cette spirituelle dame, on annonça M. César Bombet. Je vis entrer Beyle, plus joufflu qu'à l'ordinaire et disant: «Madame, j'arrive trop tôt. C'est que moi, je suis un homme occupé, je me lève à cinq heures du matin, je visite les casernes pour voir si mes fournitures sont bien confectionnées; car, vous savez, je suis le fournisseur de l'armée pour les bas et les bonnets de coton. Ah! que je fais bien les bonnets de coton! c'est ma partie, et je puis dire que j'y ai mordu dès ma plus tendre jeunesse, et que rien ne m'a distrait de cette honorable et lucrative occupation. Oh! j'ai bien entendu dire qu'il y a des artistes et des écrivains qui mettent de la gloriole à des tableaux, à des livres! Bah! qu'est-ce que c'est cela en comparaison de la gloire de chausser et de coiffer toute une armée, de manière à lui éviter les rhumes de cerveau, et de la façon dont je fais avec quatre fils de coton et une houppe de deux pouces au moins…» Il en dit comme cela pendant une demi-heure, entrant dans les détails de ce qu'il gagnait sur chaque bonnet; parlant des bonnets rivaux, des bonnets envieux et dénigrants qui voulaient lui faire concurrence, etc.—Personne ne le connaissait que M. Ancelot, qui se sauva dans une pièce à côté, ne pouvant plus retenir son envie de rire, et moi qui aurais bien voulu en faire autant… Plus tard arrivèrent des personnes qui le connaissaient; mais il y avait alors grand monde. La conversation n'était plus générale, et nul ne se fâcha de la mystification[441].
Mérimée imite son maître et le dépasse même. Il confectionne une prétendue lettre de Robespierre pour en faire cadeau à Cuvier, grand amateur d'autographes. À l'école de Beyle, il prend l'habitude des sobriquets énigmatiques. Il lui emprunte jusqu'à ses pseudonymes et adresse à Mme Ancelot une lettre signée: Charles Cotonet, jeune[442]. Comme Stendhal, Mérimée fait des calembours sur les noms de ses amis: il écrit «1/3» pour M. Thiers; «De la +» pour Delacroix.
Il va sans dire qu'un écrivain du talent de Mérimée ne manifesta pas cet esprit de mystification exclusivement dans des plaisanteries de ce genre. De fait, rares sont ses nouvelles où le lecteur avisé ne soupçonne pas, en dépit du masque impassible dont l'auteur s'est couvert, un ricanement discret qui accompagne les scènes les plus émouvantes. C'est du reste un point sur lequel nous n'avons pas besoin d'insister.
Ce goût de la mystification était chez Mérimée essentiellement une arme défensive. Comme Stendhal,—on l'a déjà remarqué,—il possédait une méfiance instinctive, une peur de paraître ridicule, une «préoccupation constante qu'on ne le surprît pas en flagrant délit d'émotion[443]». Au fond, cet ironiste ne manquait ni de sensibilité ni d'enthousiasme: les nombreuses correspondances intimes qu'on a publiées depuis sa mort le prouvent suffisamment.
Aussi le jour où il entra dans le camp romantique,—car il y fut un moment,—il se trouva un peu ahuri du bruit belliqueux et de l'esprit de fanfaronnade qui y régnaient. Non pas qu'il abhorrât dès cette époque le fanatisme littéraire de sa génération; mais il le jugea, pour sa part, ridicule. Il ne voulut pas être pris au sérieux; affectant la désinvolture du dilettante ou la brutalité du «blasé», se moquant le premier de son ardeur de néophyte, il sut désarmer la raillerie, en attendant le jour où il se mettra si peu dans son œuvre qu'il n'aura plus le même besoin de recourir à la mystification.