CHAPITRE XI
«La Guzla» dans les pays slaves.
§ 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mérimée à Sobolevsky.—§ 2. Chodzko. Mickiewicz et le Morlaque à Venise. Ses relations avec Pouchkine. Son cours au Collège de France. Sa conférence sur la Guzla.
§ 1
LA TRADUCTION DE POUCHKINE
Après s'être moqué de Gerhard et de Bowring, dans sa préface de 1840, Mérimée ajoutait: «Enfin, M. Pouschkine (sic) a traduit en russe quelques-unes de mes historiettes, et cela peut se comparer à Gil Blas traduit en espagnol, et aux Lettres d'une religieuse portugaise, traduites en portugais[890].»
Cette remarque nous paraît tendancieuse, non parce qu'elle venait trois ans après la mort sensationnelle du poète russe, mais parce qu'elle insinuait pour la première fois cette «restitution aux Slaves de ce qui appartenait aux Slaves» dont nous parle M. Filon[891]. En effet, Gil Blas a été traduit mainte fois dans la langue de Don Quichotte, presque toujours par de jaloux patriotes qui ont voulu reprendre le bien ravi à la nation espagnole par le señor Le Sage[892]. Mérimée qui, dès l'époque de la Guzla, connaissait bien la littérature espagnole, n'aurait pas été étonné, s'il les avait pu lire, des louanges que lui donne son biographe:
Pouchkine traduisit plusieurs pièces [de la Guzla] en russe, comme pour rendre aux Slaves ce qui appartenait aux Slaves. Ce fait donne à réfléchir. Lorsque le génie d'une grande race, représenté par son poète le plus illustre, se reconnaît dans une manifestation littéraire, personne n'a plus le droit de mépriser cette manifestation, pas même celui qui en est l'auteur[893].
L'éminent écrivain nous pardonnera si nous sommes obligé de faire sur ce point quelques réserves. De fait, le grand poète dont il parle, non seulement ne représente pas le peuple dont la Guzla prétendait être l'expression nationale, mais lui aussi, il comprit la poésie primitive comme on la comprenait dans son temps: il fut un curieux avec plus de fantaisie que de documentation, avec plus de bonne volonté que de scrupules. Un écolier de nos jours, après quelques études historiques, même superficielles, ne ferait pas une surprenante découverte s'il nous disait que, à plus d'un point de vue, Pouchkine était dépourvu de sens critique.
Tout d'abord, il faut dire qu'il existe entre le russe et le serbo-croate autant de différence qu'entre le français et le portugais. Pouchkine, malgré quelques études du serbe, n'avait pas plus de compétence pour juger de l'authenticité de la Guzla que n'en aurait eu Alfred de Musset pour décider sur un recueil de faux folklore catalan ou romanche. Il était aussi peu renseigné sur le pays d'Hyacinthe Maglanovich que l'étaient le critique de la Monthly Review ou l'honnête M. Gerhard. Nous croyons n'étonner personne: Goethe connaissait infiniment mieux que lui le caractère et l'histoire des Slaves du Danube et de l'Adriatique[894]. Il ne faut pas oublier, non plus, que toute la famille de Pouchkine parlait exclusivement le français et qu'il débuta dans la littérature en s'essayant à imiter Molière, en français.
Ensuite, il est nécessaire de faire observer que le poète de Rouslan et Lioudmila, bien qu'il fût l'un des premiers poètes russes qui s'inspirèrent des traditions populaires, avait sur le folklore des idées aussi vagues et aussi indécises que les critiques français de 1827. Suivant son dernier biographe, M. V. Sipovsky[895], il confondait la superstition et la légende, ne se souciait pas de la provenance du récit aussi bien qu'il ignorait quelle conscience le collectionneur de ballades doit mettre dans l'interprétation de ses textes et quelle fidélité il leur doit toujours garder. Mérimée, dans l'article qu'il consacra à Pouchkine plusieurs années après avoir écrit l'Avertissement de la deuxième édition, ne se trompe pas quand il dit qu'à cette époque «le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités slaves», mais il exagère en prétendant que «Pouchkine n'y apporta que la curiosité un peu méprisante d'un voyageur européen qui aborde dans une île de sauvages[896]». Pouchkine, au contraire, ne manqua jamais de sympathie, d'enthousiasme même, pour la tradition populaire; l'information seule lui fit défaut, du moins dans ses premiers poèmes. Tandis que son ami Joukovsky, au lieu de recueillir de la bouche des paysans les chansons populaires russes, les RETRADUISAIT d'après la traduction française de la princesse Zénaïda Wolkonska[897], Pouchkine, tout simplement, inventait lui-même ses contes, quand, toutefois, il ne s'adressait pas au chevalier Parny. En effet, on conteste aujourd'hui l'origine populaire de Rouslan et Lioudmila; on a même trouvé des morceaux des Chansons madégasses intercalés dans la Fontaine de Bakhtchi-Saraï et qui devaient y mettre de la couleur… tartare! S'inspirant de Byron, Pouchkine chante les vampires dans ce dernier poème, tandis que la poésie populaire les ignore totalement[898].
Ces remarques faites, nous pouvons aisément comprendre que le poète russe se soit laissé mystifier par le littérateur parisien[899].
Pouchkine s'intéressait très vivement aux Serbes; ce fut une des principales raisons qui lui firent traduire la Guzla. La lutte héroïque contre la domination turque (1804-1815) avait fait sur lui presque autant d'impression que la révolution grecque en avait fait sur Byron[900]. En 1818, des propos imprudents l'ayant forcé à prendre du service à la chancellerie du général-gouverneur de la Bessarabie, il trouva dans cette province de nombreux émigrants serbes, chefs de l'insurrection de Kara-Georges. À Kichéneff, il fréquenta le général Inezoff, «ministre de la colonie bulgare», chez qui l'on rencontrait les voïvodas: Voutchitch, Nénadovitch, Jivkovitch[901]. Il put y entendre chanter des guzlars et s'informa de la traduction qui convenait aux expressions serbes[902]. Plus tard, à Odessa, il fut l'ami d'une famille dalmate, les Riznitch, qui l'initièrent aux mœurs Spartiates des Monténégrins[903].
Le souvenir de Kara-Georges massacré brutalement par les pandours, en 1817, était encore vivant. Le caractère romanesque de cet homme de génie, libérateur de son peuple et assassin de sa famille, avait captivé Pouchkine. Le 5 octobre 1820,—sept ans avant la Guzla,—il écrivit sa poésie À la fille de Kara-Georges.
… Guerrier de la liberté,
Couvert du sang sacré,
Ton sublime père, criminel et héros,
De l'horreur et de la louange digne tout à la fois[904].
C'est dans ce milieu serbe, on n'en peut douter, que Pouchkine prit connaissance du recueil de Karadjitch, dont il traduisit tant bien que mal trois chansons: le Rossignol[905], les Frères et la sœur et le commencement de la Triste ballade[906]. Il composa même, en 1832, deux prétendues chansons serbes: le Chant de Georges le Noir et le Voïvoda Miloch, où il célèbre ces deux chefs d'insurrection, d'après les données historiques qui lui avaient été fournies par des émigrants serbes[907].
De retour à Pétersbourg, en 1826, Pouchkine garda toujours le souvenir de ses amis de Kichéneff, à la stature martiale, armés de pistolets et de yataghans, ces voïvodas moustachus et réservés dont il avait imaginé plutôt qu'il n'avait compris le caractère. Aussi nous pouvons penser avec quel plaisir, disons avec quelle avidité, «le Byron russe» goûta les savoureuses ballades qu'offrait le modeste traducteur strasbourgeois; elles venaient lui révéler, croyait-il, l'âme de ces héros danubiens, ces primitifs qu'il avait vus, dont il se souvenait et qu'il regrettait de n'avoir pu connaître davantage. P. V. Annenkoff l'a déjà remarqué[908], de onze ballades de la Guzla que Pouchkine a traduites[909], cinq chantent les luttes des Serbes contre les Turcs et l'une, la sixième, les Monténégrins, la lutte contre Napoléon. C'est que le poète russe fut, sans le savoir, l'un des premiers apôtres du panslavisme et qu'il voulut, par sa sympathie pour l'indépendance des Slaves balkaniques, imiter en quelque sorte son maître anglais qui était tombé si glorieusement en combattant pour l'indépendance hellénique. Les guerres intestines, les vendettas, les histoires du mauvais œil, l'intéressèrent évidemment beaucoup moins que les récits des nobles exploits des Christich Mladin et des Thomas II.
Aussi ses versions sont-elles plutôt des adaptations que de simples traductions. Pouchkine croit à l'authenticité de ces poésies, il en est enchanté; mais les juge-t-il bizarres en quelque endroit, trouve-t-il un détail qui lui paraît mal peindre cette nation-sœur qu'il ignorait, il abrège, coupe, taille, efface, ajoute, retouche ou polit. Il change les noms: Constantin Yacoubovich devient Marko Yakoubovitch, sa femme Miliada—Zoïa[910]. Il invente même des localités et introduit dans le Chant de Mort un village nommé Lisgor dont personne n'a jamais entendu parler. Son Hyacinthe Maglanovich ne vante plus ses talents de poète et n'exploite plus son auditoire par des ruses indignes d'un barde national. Toute cette scène scabreuse entre la belle Hélène et Piero Stamati,—cynisme inconscient des primitifs, croyait Mérimée,—est résumée habilement en six vers; l'allusion à la grossesse de la jeune femme dont nous parle le Chant de Mort est simplement supprimée. Au contraire, Pouchkine rencontre-t-il un trait «slave», «orthodoxe», voire même «cosaque», il le dégage davantage, le met en lumière et le souligne. «Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime», dit le cadet des fils du vieil heyduque Christich Mladin, remarquant que son frère regardait le cadavre de leur mère «avec des yeux comme ceux d'un loup auprès d'un agneau[911]». Pouchkine adoucit l'atrocité des termes qu'emploie Mérimée et traduit: «Cher frère, bois mon sang brûlant. Ne perds pas ton âme!» Dans une autre ballade, lorsque le roi de Bosnie, le parricide Thomas II, va visiter à minuit l'église de son château où il voit une lumière étrange et entend résonner les tambours et les trompettes, «d'une main ferme il a ouvert la porte, dit Mérimée, mais quand il vit ce qui était dans le chœur, son courage fut sur le point de l'abandonner: il a pris de sa main gauche une amulette d'une vertu éprouvée, et plus tranquille alors, il entra dans la grande église de Kloutch[912]». Pouchkine christianisa, ou plutôt russifia, la dernière partie de la phrase: «Son cœur est engourdi d'horreur, mais il dit la grande prière, et entre tranquillement dans l'église de Dieu.»
Mérimée enviait aux écrivains russes la concision de leur langue[913]. Lui, qui était la concision même, savait mieux que personne jusqu'à quel point un écrivain français peut condenser sa phrase. Eh bien! nous croyons que le jour où il lut ses ballades illyriques dans les Œuvres complètes de Pouchkine,—car, après tout, il a dû les lire,—il s'en rendit compte une fois de plus. Nous ne trouvons pas, comme le fait le critique Annenkoff, la traduction russe de la Guzla plus expressive que l'original français[914], mais nous pensons ne pas nous tromper en disant qu'elle garde toute la précision de l'original là même où le traducteur l'a dépouillée de ce qu'il a jugé n'être pas nécessaire. Dans le Morlaque à Venise, le soldat expatrié se plaint de cette grande ville maudite: «Les femmes se rient de moi quand je parle la langue de mon pays, et ici les gens de nos montagnes ont oublié la leur[915].» Les gens de nos montagnes, Pouchkine le rend par un seul mot: nachi (les nôtres), et ce mot qui, à cette place, exprime à la fois plus d'amertume et plus de nostalgie que n'en contient la périphrase de Mérimée, ne le cède pas en clarté à celle-ci.
Le souffle vif et puissant d'un poète qui n'a pas honte de son émotion, remplace dans cette traduction l'impassibilité voulue de l'écrivain français. On y sent passer comme la main d'un nouveau maître pour rehausser les effets de ces ballades qu'on croyait déjà parfaites. Car il ne faut pas oublier que la prose de Mérimée se transforme chez Pouchkine tantôt en décasyllabes blancs qui coulent lentement, larges et réguliers, avec une dignité épique[916], tantôt en strophes courtes et rapides agrémentées de rimes qui résonnent clairement de vers en vers[917].
Pouchkine fit ces traductions entre l'automne 1832 et le printemps 1833, mais il ne les publia que deux années plus tard, dans une revue de Saint-Pétersbourg, la Bibliothèque de Lecture[918]. Quelques mois après cette publication, il les inséra au tome IV de ses Poésies, en y joignant un certain nombre de notes et une très intéressante préface[919]. Le poète russe reconnaissait avec une entière bonne foi qu'il avait cru à l'authenticité de ces ballades avant d'avoir entrepris son travail, mais qu'il avait appris plus tard qui en était le véritable auteur. Du reste, il le présenta à son public:
Ce collectionneur anonyme n'était autre que Mérimée, cet écrivain fin et original, l'auteur du Théâtre de Clara Gazul, de la Chronique du règne de Charles IX, de la Double méprise et d'autres productions des plus remarquables[920] dans la littérature française actuelle, si profondément et si piteusement tombée en décadence.
Puis il raconta comment il avait été renseigné sur l'origine de ce prétendu recueil illyrique: «J'ai voulu savoir exactement, dit-il, d'où provenait la «couleur locale» de ces poèmes. À ma prière, mon ami S. A. Sobolevsky, qui connaît Mérimée personnellement, lui écrivit à ce sujet. Il en reçut la réponse suivante:
Paris, 18 janvier 1835.
Je croyais, Monsieur, que la Guzla n'avait eu que sept lecteurs, vous, moi et le prote compris; je vois avec bien du plaisir que j'en puis compter deux de plus, ce qui forme un joli total de neuf et confirme le proverbe que nul n'est prophète en son pays. Je répondrai candidement à vos questions. La Guzla a été composée par moi pour deux motifs, dont le premier était de me moquer de la couleur locale dans laquelle nous nous jetions à plein collier vers l'an de grâce 1827. Pour vous rendre compte de l'autre motif, je suis obligé de vous conter une histoire. En cette même année 1827, un de mes amis et moi nous avions formé le projet de faire un voyage en Italie. Nous étions devant une carte traçant au crayon notre itinéraire. Arrivés à Venise, sur la carte s'entend, et ennuyés des Anglais et des Allemands que nous rencontrions, je proposai d'aller à Trieste, puis de là à Raguse. La proposition fut adoptée, mais nous étions fort légers d'argent et cette «douleur nompareille», comme dit Rabelais, nous arrêtait au milieu de nos plans. Je proposai alors d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre à un libraire et d'employer le prix à voir si nous nous étions beaucoup trompés. Je demandai pour ma part à colliger les poésies populaires et à les traduire; on me mit au défi, et le lendemain j'apportai à mon compagnon de voyage cinq ou six de ces traductions. Je passai l'automne à la campagne. On déjeunait à midi et je me levai à dix heures; quand j'avais fumé un ou deux cigares, ne sachant que faire, avant que les femmes ne paraissent au salon, j'écrivais une ballade. Il en résulta un petit volume que je publiai en grand secret et qui mystifia deux ou trois personnes. Voici les sources où j'ai puisé cette couleur locale tant vantée: d'abord une petite brochure d'un consul de France à Banialouka. J'en ai oublié le titre, l'analyse en serait facile. L'auteur cherche à prouver que les Bosniaques sont de fiers cochons, et il en donne d'assez bonnes raisons. Il cite par-ci par-là quelques mots illyriques pour faire parade de son savoir (il en savait peut-être autant que moi). J'ai recueilli ces mots avec soin et les ai mis dans mes notes. Puis j'avais lu le chapitre intitulé Dei costumi dei Morlacchi dans le Voyage en Dalmatie de Fortis. Il a donné le texte et la traduction de la complainte de la femme d'Asan-Aga[921], qui est réellement illyrique; mais cette traduction était en vers. Je me donnai une peine infinie pour avoir une traduction littérale en comparant les mots du texte qui étaient répétés avec l'interprétation de l'abbé Fortis. À force de patience, j'obtins le mot à mot, mais j'étais embarrassé encore sur quelques points. Je m'adressai à un de mes amis qui sait le russe. Je lui lisais le texte en le prononçant à l'italienne, et il le comprit presque entièrement. Le bon fut que Nodier qui avait déterré Fortis et la ballade d'Asan-Aga, et l'avait traduite sur la traduction poétique de l'abbé, en la poétisant encore dans sa prose, Nodier cria comme un aigle que je l'avais pillé. Le premier vers illyrique est
Sclo se bieli u gorje zelenoj
Fortis a traduit:
Che mai biancheggia [là] nel verde bosco.
Nodier a traduit bosco par plaine verdoyante; c'était mal tomber, car on me dit que gorje veut dire colline. Voilà mon histoire. Faites mes excuses à M. Pouchkine. Je suis fier et honteux à la fois de l'avoir attrapé, etc.
Cette lettre, reproduite presque dans toutes les éditions du poète russe, est restée inconnue des mériméistes français[922]; nous croyons qu'il n'était pas superflu de la donner en entier, bien que nous en ayons déjà cité plusieurs passages. Remarquons toutefois qu'elle paraît avoir eu une suite que Pouchkine n'imprima pas, parce qu'elle n'avait pas trait à la Guzla. À Paris, Mérimée avait souvent soupé en compagnie de Sobolevsky[923],—qu'il appelait Boyard[924];—il est probable qu'il lui envoya à cette occasion les derniers potins de la capitale. Sans nul doute, nous lirons une collation nouvelle et complète de cette lettre dans l'édition définitive des Œuvres de Pouchkine que publie en ce moment l'Académie Impériale russe. Pour l'instant, contentons-nous de constater que, même après avoir été si bien informé sur le caractère fictif d'Hyacinthe Maglanovich, le poète d'Eugène Oniéguine, réimprimant la Notice de Mérimée, reconnut avec une parfaite loyauté: «J'ignore si Maglanovich a jamais existé. Quoi qu'il en soit, les dires de son biographe ont un charme extraordinaire d'originalité et de vraisemblance[925].»
Pour conclure, nous pourrions dire que Pouchkine n'a pas eu tort de traduire les ballades de ce barde imaginaire, et de les publier. Il n'était point un érudit, lui, et n'avait pas à compromettre sa science. Il était poète et, comme il avait trouvé la poésie dans ces ballades, qui le blâmera d'avoir su leur donner ce qui leur manquait pour être de vrais poèmes: la forme du vers? Il était artiste aussi, qui lui reprochera d'avoir su serrer davantage les récits déjà si condensés de Mérimée, d'avoir mis plus de couleur sur des dessins qui pouvaient sembler parfaits[926]?
§ 2
CHODZKO-MICKIEWICZ ET «LE MORLAQUE À VENISE
Pouchkine ne fut pas le seul poète slave qui prit la Guzla pour une collection de chants serbes authentiques. Trois ans avant lui, un jeune Polonais qui devait plus tard enseigner les littératures slaves au Collège de France, mais qui, à l'époque dont nous parlons, n'était que l'auteur de quelques poésies qui avaient fait concevoir les plus hautes espérances, Alexandre Chodzko, s'enthousiasma pour la beauté sauvage des ballades de Mérimée et en traduisit trois en vers polonais, dans un volume de ses poésies édité à Saint-Pétersbourg en 1829[927].
Vers la même époque, un compatriote et ami de Chodzko, bien plus célèbre poète celui-là, Adam Mickiewicz, se fit également l'admirateur de la Guzla. Il s'efforça de rendre en polonais le Morlaque à Venise, cette peinture délicate des mélancolies d'un Slave attiré à la grande ville, qui regrette son pays natal «comme une fourmi jetée par le vent au milieu d'un vaste étang».
M. Louis Leger qui, le premier en France, a parlé de cette traduction, nous en explique ingénieusement l'origine. «Le Byron catholique de la Pologne» se trouvait alors loin de sa chère Lithuanie, exilé dans une Venise du Nord, à Moscou (1825-1828), et il «devait éprouver une sorte d'amère volupté à mettre en vers des stances qui répondaient si bien à l'état de son âme[928]». Pendant toute sa vie de Chrétien errant, Mickiewicz fut tourmenté par le mal du pays; son plus beau poème, Messire Thaddée, débute par cette touchante apostrophe:
Lithuanie, ô ma patrie, tu es comme la santé. Combien il faut l'apprécier, celui-là seul le sait qui l'a perdue. Aujourd'hui, je vois et je décris ta beauté dans tout son charme, car je soupire après toi[929].
Dans ce Livre du pèlerin polonais dont le style biblique a inspiré les Paroles d'un croyant, le poète ne regrette pas moins le sol natal qu'il ne plaint sa nation malheureuse. La nostalgie du jeune Morlaque de Mérimée devait donc tout naturellement lui plaire; il n'est pas étonnant qu'il ait voulu l'exprimer en vers polonais.
Observons toutefois que cette traduction n'est pas sans rapports avec celle de Pouchkine[930]. À Moscou, Mickiewicz était entré en relations avec plusieurs écrivains russes en renom: les deux frères Polevoï (qui rédigeaient ensemble une revue intitulée le Télégraphe, dont le rôle peut être comparé à celui du Globe de Pierre Leroux), les poètes Boratynsky, Vénévitinoff, Pouchkine, Pogodine, le prince Viazemsky, qui tous admiraient son talent prodigieux. Dans ce milieu romantique, Mickiewicz constatait avec douleur le retard de la littérature polonaise sur celle dont Pétersbourg et Moscou étaient les principaux foyers. Les classiques de Wilna et de Varsovie, attachés à l'imitation de Delille et de Voltaire, n'avaient pas encore déposé les armes, tandis qu'en Russie la victoire de la jeune école était presque complète sur toute la ligne[931].
Mickiewicz lia plusieurs amitiés intimes dans ce pays des «Moscals» qu'il maudira si noblement, quelques années plus tard, après la sanglante répression de la Révolution polonaise. Il y avait notamment entre Pouchkine et lui une communauté singulière de pensées et d'aspirations: tous deux ils avaient le même amour de la liberté, le même culte pour Byron, et ils étaient tous deux considérés dans leurs pays respectifs comme les chefs de l'école romantique. «Pouchkine est à peu près de mon âge, écrivait Mickiewicz à son ami Odyniec (mars 1826), il a lu beaucoup et bien, il connaît les littératures modernes, il a des idées élevées sur la poésie.»—«Pouchkine, raconte Polevoï, apprécia Mickiewicz dès leur première rencontre et montra pour lui la plus grande déférence. Habitué à dominer dans le cercle de nos littérateurs, le poète russe était d'une modestie extraordinaire en présence de Mickiewicz; évidemment il s'efforçait de l'exciter à parler, et quand il exprimait lui-même une opinion, il se tournait vers lui pour obtenir l'approbation du maître. En réalité, Pouchkine, ni par l'éducation, ni par la largeur de l'érudition, ne pouvait se comparer à Mickiewicz. Il l'avouait lui-même avec une sincérité qui est toute à sa gloire… Un soir, dans une réunion donnée en l'honneur du poète russe, Mickiewicz improvisa. Pouchkine se leva brusquement de son siège et, se prenant aux cheveux, il se mit à courir par la salle en criant: «Quel génie! Quel feu sacré! Que suis-je auprès de lui[932]!»
Aussi ce fut pour Pouchkine une consolation de n'avoir pas été la seule dupe de Mérimée; il se trouvait en bonne compagnie. Dans la notice qui précède les Chants des Slaves occidentaux, il raconte, en effet, qu'il avait consulté Mickiewicz à propos de la Guzla. «Ce poète était, dit-il, un critique clairvoyant et un délicat connaisseur de la poésie slave; il ne doutait pas de l'authenticité de ces chants. Un érudit allemand avait même écrit là-dessus une dissertation considérable[933].» Il avait donc bien le droit, lui, de s'y être trompé, quand ces écrivains qu'il jugeait compétents s'y étaient laissés prendre.—En réalité, ces prétendus connaisseurs étaient aussi ignorants que lui; la «dissertation» de «l'érudit allemand» n'existe pas et n'a jamais existé; et Mickiewicz ne fut jamais un critique autorisé en matière de poésie serbo-croate. Du reste, nous en parlerons tout à l'heure.
Il conviendrait, en effet, de dire auparavant quelques mots de sa traduction du Morlaque à Venise. Malheureusement, notre connaissance imparfaite du polonais ne nous permet pas de nous étendre longuement. Le vers nous paraît être très harmonieux, mais l'ensemble offre-t-il quelque chose de remarquable? nous ne le savons pas. Toutefois, il est visible qu'à l'inverse de Pouchkine, Mickiewicz suit de très près son modèle; il traduit scrupuleusement, comme on doit traduire la véritable poésie populaire; à moins d'erreur de notre part, sa version est fidèle et, par conséquent, aussi impersonnelle que possible. Il est facile de s'en rendre compte en comparant la prose de Mérimée à celle de Christian Ostrowski, qui a RETRADUIT en français le Morlaque à Venise, dans sa traduction des Œuvres poétiques de son grand compatriote[934].
Un des biographes de Mickiewicz, M. Piotr Chmielowski, affirme que le Morlaque fut mis en vers en 1828[935]. Nous ne savons ni où, ni quand cette traduction fut publiée pour la première fois. Le plus ancien texte que nous en connaissons est de 1844: Morlach w Wenecyi (z serbskiego); il se trouve aux pages 127-129 du tome IV des Pisme Adama Mickiewicza (Poésies), na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni Bourgogne et Martinet, przy ulicy Jacob, 30.
Mais revenons à notre poète, autorité en matière de poésie serbo-croate. M. Leger remarque très justement que Pouchkine avait raison de regarder Mickiewicz comme un très grand poète, mais qu'il avait tort de le considérer comme un bon connaisseur de la poésie serbe. Toutefois, M. Leger se trompe quand il dit que «Mickiewicz ignora toujours la réponse de Mérimée à Pouchkine» et qu'il ne sut jamais qui était le véritable auteur du Morlaque[936]. S'il est vrai que dans une édition de ses œuvres publiée à Varsovie en 1858 (trois ans après la mort de l'auteur), le Morlaque à Venise figure encore comme une pièce «traduite du serbe», il est également vrai que, dès 1841, le poète polonais avait parlé de la Guzla comme d'un ouvrage apocryphe. C'est de cette appréciation que nous voulons dire quelques mots.
* * * * *
Par un arrêté ministériel du 8 septembre 1840, Mickiewicz fut nommé chargé de cours au Collège de France. Qu'on nous pardonne un léger détour; cela nous permettra de mieux comprendre à quel étrange professeur avaient affaire les auditeurs du Collège de France, combien il s'entendait aux matières dont il traitait et combien peu il s'en souciait. Il habitait depuis dix ans Paris, mais occupait au moment de cette nomination la chaire de littérature latine à l'Académie de Lausanne. Ses amis français, notamment Paul Foucher (beau-frère de Victor Hugo), avaient organisé une véritable campagne en sa faveur auprès de Victor Cousin, alors ministre de l'Instruction publique. À la suite de ces démarches, une chaire des langues et des littératures slaves fut créée à Paris, la première de ce genre en Europe. Dans l'exposé des motifs du projet de loi pour cette création, présenté à la Chambre des députés, le ministre disait:
Les poésies primitives marquées de la grandeur et de la naïveté des mœurs héroïques, des épopées, des odes, des pièces de théâtre… un passé plein de grandes choses et de grands noms, Lazare, Huniade, Étienne Batory (sic), Sobieski, Pierre Ier, tout cela formerait la matière d'un enseignement tel qu'il convient d'en doter le Collège de France[937].
Le 22 décembre 1840, le poète ouvrit son cours avec un certain éclat. La salle était beaucoup trop petite pour contenir les auditeurs. Comme aux cours de Michelet et de Quinet, les notabilités littéraires se donnaient à l'envi rendez-vous à celui de Mickiewicz; J.-J. Ampère, professeur des littératures du Nord, à peine descendu de sa chaire, venait à son tour, bénévole auditeur, s'asseoir parmi ses élèves, et «prodiguer à son successeur les témoignages d'une sincère et non-équivoque admiration[938]»; Montalembert, M. de Salvandy, Michelet, Sainte-Beuve, George Sand, tels étaient les personnages qui venaient «s'emparer, au nom de la civilisation, de ce nouvel hémisphère de la pensée que le savant polonais était chargé de lui découvrir[939]». Dans un de ces élégants portraits qu'a tracés Louis de Loménie, on retrouve une page excellente relative à ce sujet:
La diction de M. Mickiewicz, bien que difficile et hésitante, n'en a pas moins un charme extrême: d'abord elle est très nette, très claire, très pure, quoique originale dans son étrangeté. Le mot arrive lentement, mais il arrive. Il y a surtout quelque chose de singulièrement attrayant à entendre ces vieux chants polonais, russes, bohémiens ou serbes, qui vous arrivent reproduits dans toute leur rudesse et leur simplicité homérique, à travers une parole étrange, cadencée, abrupte et pittoresque. La personne même du professeur est en harmonie avec son sujet: s'il y a du contemporain dans ce regard profond et dans cette physionomie triste et rêveuse, il y a aussi du vieux Slave dans ces traits anguleux, dans cette bouche proéminente et sillonnée aux deux coins, dans cette voix aux brusques intonations, dans cette figure constamment impassible au milieu de l'hilarité provoquée par telle ou telle naïveté d'un héros bohémien ou russe du Xe siècle… Comme il faut toujours un peu de critique, je dirai que le professeur me semble se perdre un peu dans les innombrables détails de son sujet… Dans ce champ si vaste des littératures slaves, il me paraît glaner çà et là, à l'aventure; l'auditeur aurait besoin, pour se retrouver, d'un fil d'Ariane; un peu plus de méthode ne nuirait pas, à mon avis, et l'on se prend parfois à regretter ces vues larges, ce coup d'œil synthétique des premières leçons[940].
Ces conférences provoquèrent un profond intérêt dans tous les pays. On en fit des traductions en allemand, polonais, russe, italien, et la British and Foreign Review leur consacra un long article (octobre 1844).
Malheureusement, ce succès ne dura pas longtemps. Tout d'abord, les compatriotes de Mickiewicz, qui formaient la plus grande partie de l'auditoire, ne tardèrent pas à reprocher au poète «d'être panslaviste, de transformer l'histoire en un poème, de trop parer les légendes historiques des couleurs de son imagination, d'y mêler trop de religion et de présenter l'histoire telle qu'elle devrait être et non telle qu'elle est en réalité[941]». Ensuite, vers 1843, Mickiewicz tomba sous l'influence néfaste d'un pseudo-prophète mystique nommé Towianski, personnage bizarre qui prétendait régénérer le christianisme et la société contemporaine à laquelle il promettait la venue d'un nouveau Messie. Mickiewicz, qui eut de grands chagrins domestiques à cette époque,—sa femme, gravement malade, avait dû entrer dans une maison de santé,—fut en proie à de véritables hallucinations, et ses amis voyaient avec peine quel triste rôle lui faisait jouer le Maître illuminé[942]. La chaire des littératures slaves au Collège de France fut érigée en tribune messianiste où le professeur-poète développait, dans un style apocalyptique, des théories socialistes et humanitaires et faisait une critique acerbe des gouvernements monarchiques tout en prêchant un culte singulier de Napoléon Ier. «L'auditoire du Collège de France, dit l'historien de cette chaire, devint le théâtre de scènes étranges: des hommes sanglotaient, des femmes s'évanouissaient[943].» On distribuait des lithographies représentant Napoléon dans le costume d'un rabbin israélite, pleurant sur la carte de l'Europe. «Un jour, le professeur déclare qu'il ne prépare plus ses leçons et qu'il compte uniquement sur le secours de l'Esprit qui les lui dicte[944].»
Le gouvernement de Louis-Philippe s'émut, et, devant la protestation du clergé catholique, le prophète Towianski fut expulsé de France. Mickiewicz, sous la pression de Villemain, ministre de l'Instruction publique, demanda et obtint un congé qui dura plusieurs années[945]. Un jeune Français déjà connu par ses travaux, Cyprien Robert, le remplaça (1844).
* * * * *
Or, le vendredi 19 mars 1841, au moment où Mérimée préparait la deuxième édition de son livre, Mickiewicz dans son cours parla de la Guzla. C'était au début même de son enseignement. Il s'efforçait alors d'observer vis-à-vis de tous les Slaves la neutralité scientifique qu'il avait promise à M. Cousin[946]; aussi se proposa-t-il de jeter dans son introduction un coup d'œil synthétique sur le monde slave, exposé très clair et assez exact. De fait, les premières leçons de Mickiewicz, surtout celles qui traitent de la poésie serbe, sont ce qu'il y a de mieux dans les cinq gros volumes de son cours[947]. Mickiewicz, il est vrai, ne connaissait pas le serbe et ses conférences furent préparées sans études approfondies. Vingt jours avant l'ouverture du cours, il écrivait au baron d'Eckstein la lettre que voici:
Ce mercredi, 2 décembre 1840.
Monsieur le baron,
Avez-vous eu la bonté et la patience de chercher parmi vos livres la traduction allemande des chants populaires serbes? J'espère que vous me pardonnerez de vous importuner ainsi; j'ai grand besoin de cette traduction et je ne sais où la trouver. Je passerai chez vous samedi avant midi, si vous pouvez et voulez me recevoir.
ADAM MICKIEWICZ[948].
M. d'Eckstein, probablement, ne trouva pas dans sa bibliothèque l'ouvrage demandé car, le 25 décembre de la même année, Mickiewicz adresse une semblable prière à son ami Bohdan Zaleski, poète polonais très distingué et traducteur de plusieurs chansons serbes[949]; suivant M. Wladislaus Nehring, ce fut lui qui fournit à Mickiewicz tous les matériaux nécessaires à ses leçons sur la poésie populaire serbe[950].
Quoi qu'il en soit, le nouveau professeur crut devoir prévenir ses auditeurs que la vraie poésie serbo-croate, dont il parlait, diffère complètement de cette prétendue traduction de l'illyrien parue sous le nom de la Guzla. «Ceux qui ne connaissent pas la langue slave (sic), disait-il, et qui voudraient lire en entier les poèmes que j'ai cités par fragments, peuvent en prendre connaissance dans la traduction anglaise de M. Bowring, mais surtout dans celle faite en allemand par Mlle Thérèse Jakob, sous le nom de M. Talvj, traduction incomplète, il est vrai, mais très fidèle. En France, l'auteur connu du Théâtre de Clara Gazul publia, de 1825 à 1827 (sic) en gardant l'anonyme, une collection de poésies slaves. Cette collection causa une certaine sensation dans les pays du Nord. L'auteur prétendait connaître parfaitement la langue illyrienne. Il disait avoir parcouru le pays, et surtout avoir consulté un célèbre rapsode slave, Maglanovich, dont il donnait le portrait et la biographie. Dans ce recueil, excepté la ballade sur la Noble femme de Hassan-Aga, toutes les pièces paraissaient inédites. Les poètes slaves, ne pouvant pas se procurer les originaux, commençaient à traduire, ou plutôt à retraduire en slave cette traduction française. Cependant on voyait dans l'ouvrage français certains caractères étrangers à la poésie slave, entre autres des histoires très longues de revenants et de vampires, qui ne sont pas du domaine de la poésie, mais plutôt des contes populaires. Cette remarque excita nos soupçons. Le célèbre poète russe Pouchkine fit alors écrire à l'auteur français pour lui demander des renseignements sur sa découverte.»
Le reste du récit est une paraphrase de la lettre de Mérimée à Sobolevsky, ce qui prouve que Mickiewicz était fort au courant de toute cette histoire. «L'auteur français avoua naïvement la fraude, continuait-il. Il dit qu'il avait l'intention d'entreprendre un voyage dans les pays slaves; mais que d'abord il avait voulu essayer, par un récit fantastique, de se procurer les fonds nécessaires, sauf plus tard, après avoir vu le pays, à rectifier les erreurs dans lesquelles il n'aurait pu manquer de tomber. Un autre motif l'avait aussi guidé dans sa publication: il avait voulu se moquer de l'engouement momentané que l'on montrait alors pour la couleur locale. En effet, lors de cette publication frauduleuse, la guerre entre les romantiques et les classiques était dans toute sa force. Le monde à la mode s'occupait de la poésie populaire; les publications de M. Fauriel excitaient un enthousiasme général. Une tourbe d'imitateurs se jeta dans ce genre et en abusa tellement que, plus tard, on n'a pas voulu même croire à l'existence de la poésie slave. Peut-être est-ce la cause du mauvais succès des traductions véritables qu'on a publiées plus tard, entre autres de celle de Mme Voïart, qui est très fidèle, quoiqu'elle fût faite d'après la traduction allemande de Thérèse Jakob[951].»
Mais ces réflexions venaient un peu tard et n'excusaient pas la méprise de Mickiewicz à propos du Morlaque à Venise. Aussi, pour conclure, pourrions-nous dire que, si la traduction polonaise de cette ballade n'a rien ajouté à la gloire de l'illustre poète, elle nous montre cependant, d'une façon très significative, jusqu'à quel point les Slaves s'ignorent entre eux. Nous pourrions ajouter également que cet état de choses, hélas! ne s'est pas amélioré beaucoup depuis l'époque de Mickiewicz. À l'exception de quelques érudits isolés, les peuples slaves se méconnaissent toujours[952].