II
Voyons maintenant comment il a composé la Guzla.
Et d'abord, comme nous le disions tout à l'heure, peu d'imagination créatrice dans ce livre; simplement de la mise en œuvre très habile, il faut le reconnaître, et très sobre. Mérimée aime l'anecdote à la façon de Stendhal; il invente peu, mais il cherche beaucoup et n'adopte que ce qui lui paraît «peindre les mœurs et les caractères à une époque donnée». Nous savons maintenant que sa Colomba a réellement existé: un Allemand, M. Kuttner, a retrouvé en Corse, il y a quelques années, la famille de cette Colomba Bartoli qui, en 1858, implorait «le très digne sénateur» et le suppliait «de vouloir bien exaucer les prières d'une vieille femme qu'il avait daigné écouter autrefois[953]»; le sujet de Lokis est celui d'une ballade lithuanienne; Carmen est une histoire véridique qui fut racontée à Mérimée par la comtesse de Montijo[954]; la Vénus d'Ille est une légende du moyen âge, comme Matéo Falcone aurait été suggéré par un fait arrivé en Corse et publié par un journal de la Restauration[955]. La Guzla ne fait pas exception à la règle. Comme la Chronique du règne de Charles IX, elle est un «extrait des lectures» de son auteur. Les compositions de Mérimée sont, en définitive, comme autant d'illustrations qu'on met en marge de ses lectures. Hâtons-nous de dire que les illustrations de Mérimée font toujours oublier le modèle. C'est là son secret d'artiste: ne raconter jamais que des histoires qui l'ont frappé, mais les mettre en œuvre avec quelle vigueur et quelle précision! Les sources de la Guzla sont nombreuses: les relations de voyage de Fortis, de Voutier, de Chaumette-Desfossés, Smarra de Nodier, le Dante, un drame chinois, les Chants grecs de Fauriel, les histoires merveilleuses de dom Augustin Calmet, Jean-Baptiste Porta et Balthazar Bekker, les idylles de Théocrite et jusqu'à la Bible. On est quelque peu étonné de découvrir que tant de livres ont servi à produire un aussi petit recueil. C'est qu'aussi bien Mérimée n'emprunte à chacun que ce qui lui est nécessaire; à celui-ci une anecdote: idée ou point de départ de son poème; à celui-là un renseignement, un détail pittoresque, une expression significative ou suggestive. Mais quand il lit, ce qu'il remarque tout particulièrement, c'est le trait général, permanent, ce à quoi tout homme pourrait se reconnaître; il élimine de parti pris l'accessoire, et en cela il suit fidèlement la tradition littéraire de son pays. Romantique farouche, il procède à la façon des grands classiques français, en modifiant à son usage les éléments que lui fournissent des modèles rapprochés. Ce qui est fugitif, passager, ce qui ne tient qu'à un peuple, à un pays, à une époque, tout cela ne vaut pas la peine d'être noté; inutile de s'en souvenir; quand il en sera temps on n'aura qu'à recourir à quelques livres bien documentés qui donneront, et au delà, de quoi répandre sur l'œuvre autant de «couleur» qu'il sera nécessaire. Et c'est pourquoi la «couleur» dans la Guzla est toute à la surface; il suffit de gratter un peu pour s'apercevoir qu'il n'y a rien là qui distingue véritablement les primitifs illyriens des primitifs albanais ou slovaques, comme l'a judicieusement conjecturé M. Filon[956]. En réalité, ce que Mérimée a peint c'est l'homme—tel qu'il se l'est représenté—avant que la société l'ait policé; peinture, un peu à la manière du XVIIIe siècle.
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Cette fameuse «couleur locale» de la Guzla n'est pas de très bonne qualité et Goethe le remarquait de suite, car il connaissait, lui, les véritables poésies serbes. Ce que nous trouvons dans le recueil de Mérimée, c'est la peinture de la société à un certain degré de civilisation; non telle qu'elle fut, mais telle qu'il nous semble qu'elle dut être. Œuvre de poète plus que d'historien, la Guzla est un jeu d'esprit, une reconstitution poétique d'un monde fantaisiste, reconstitution pleine de vie parce qu'elle est fondée presque tout entière sur des débris authentiques de littératures et croyances primitives. C'est par cette qualité que la Guzla dépasse l'exotisme vague et indécis des XVIIe et XVIIIe siècles et annonce l'exotisme réaliste et psychologique des Carmen, des Salammbô et des Aphrodite.