SCENE IV.
CESAR, BRUTUS.
CESAR.
Eh bien, que veux-tu? Parle. As tu le coeur d'un homme?
Es-tu fils de Cesar?
BRUTUS.
Oui, si tu l'es de Rome.
CESAR.
Républicain farouche, où vas-tu t'emporter?
N'as-tu voulu me voir que pour mieux m'insulter?
Quoi! tandis que sur toi mes faveurs se répandent,
Que du monde soumis les hommages t'attendent,
L'Empire, mes bontés, rien ne fléchit ton coeur?
De quel oeil vois-tu donc le Sceptre?
BRUTUS.
Avec horreur.
CESAR.
Je plains tes préjugés, je les excuse même.
Mais peux-tu me haïr?
BRUTUS.
Non, Cesar, & je t'aime.
Mon coeur par tes exploits fut pour toi prévenu,
Avant que pour ton sang tu m'eusses reconnu.
Je me suis plaint aux Dieux de voir qu'un si grand homme
Fût à la fois la gloire & le fléau de Rome.
Je déteste Cesar avec le nom de Roi:
Mais Cesar Citoyen serait un Dieu pour moi?
Je lui sacrifirais ma fortune & ma vie.
CESAR.
Que peux-tu donc haïr en moi?
BRUTUS.
La Tyrannie.
Daigne écouter les voeux, les larmes, les avis
De tous les vrais Romains, du Sénat, de ton fils.
Veux-tu vivre en effet le premier de la Terre,
Jouïr d'un droit plus saint que celui de la guerre,
Etre encor plus que Roi, plus même que Cesar?
CESAR.
Eh bien?
BRUTUS.
Tu vois la Terre enchainée à ton char:
Romps nos fers, sois Romain, renonce au Diadème.
CESAR.
Ah! que proposes-tu?
BRUTUS.
Ce qu'a fait Sylla même
Longtems dans notre sang Sylla s'était noyé;
Il rendit Rome libre, & tout fut oublié.
Cet assassin illustre, entouré de victimes,
En descendant du Throne effaça tous ses crimes.
Tu n'eus point ses fureurs, ose avoir ses vertus.
Ton coeur sut pardonner; Cesar, fais encor plus.
Que servent désormais les graces que tu donnes?
C'est à Rome, à l'Etat qu'il faut que tu pardonnes:
Alors plus qu'à ton rang nos coeurs te sont soumis?
Alors tu sais régner, alors je suis ton fils.
Quoi! je te parle en vain?
CESAR.
Rome demande un Maître;
Un jour à tes dépens tu l'apprendras peut-être.
Tu vois nos Citoyens plus puissans que des Rois.
Nos moeurs changent, Brutus; il faut changer nos Loix.
La liberté n'est plus que le droit de se nuire:
Rome, qui détruit tout, semble enfin se détruire.
Ce Colosse effrayant, dont le monde est foulé,
En pressant l'Univers, est lui-même ébranlé.
Il penche vers sa chute, & contre la tempête
Il demande mon bras pour soutenir sa tête.
Enfin depuis Sylla, nos antiques vertus,
Les Loix, Rome, l'Etat, sont des noms superflus.
Dans nos tems corrompus, pleins de guerres civiles,
Tu parles comme au tems des Dèces, des Emiles.
Caton t'a trop séduit, mon cher fils, je prévoi
Que ta triste vertu perdra l'Etat & toi.
Fai céder, si tu peux, ta raison détrompée
Au vainqueur de Caton, au vainqueur de Pompée,
A ton père qui t'aime, & qui plaint ton erreur.
Sois mon fils en effet, Brutus, ren-moi ton coeur;
Pren d'autres sentimens, ma bonté t'en conjure;
Ne force point ton ame à vaîncre la nature.
Tu ne me répons rien: tu détournes les yeux?
BRUTUS.
Je ne me connais plus. Tonnez sur moi grands Dieux!
Cesar...
CESAR.
Quoi! tu t'émeus? ton ame est amollie?
Ah! mon fils...
BRUTUS.
Sais-tu bien qu'il y va de ta vie?
Sais-tu que le Sénat n'a point de vrai Romain,
Qui n'aspire en secret à te percer le sein?
(Il se jette à ses genoux.)
Que le salut de Rome, & que le tien te touche.
Ton génie allarmé te parle par ma bouche:
Il me pousse, il me presse, il me jette à tes pieds.
Cesar, au nom des Dieux dans ton coeur oubliés,
Au nom de tes vertus, de Rome, & de toi-même,
Dirai-je au nom d'un fils qui frémit & qui t'aime,
Qui te préfère au monde, & Rome seule à toi,
Ne me rebutes pas.
CESAR.
Malheureux, laisse-moi.
Que me veux-tu?
BRUTUS.
Croi-moi, ne sois point insensible.
CESAR.
L'Univers peut changer; mon ame est inflexible.
BRUTUS.
Voilà donc ta réponse?
CESAR.
Oui, tout est résolu.
Rome doit obéïr, quand Cesar a voulu.
BRUTUS d'un air consterné.
Adieu, Cesar.
CESAR.
Eh, quoi! d'où viennent tes allarmes;
Demeure encor, mon fils. Quoi, tu verses des larmes?
Quoi! Brutus peut pleurer! Est-ce d'avoir un Roi?
Pleures-tu les Romains?
BRUTUS.
Je ne pleure que toi.
Adieu, te dis-je.
CESAR.
O Rome! ô rigueur héroïque;
Que ne puis-je à ce point aimer ma République!