CONCORDANCE
Ce rôle du livre d’à présent, si différent de la place qu’il occupait dans l’appréciation d’une génération antérieure, je veux tâcher de le formuler aussi clairement que possible en mon esprit. Pour cela j’utiliserai ce phénomène assez fréquent, que deux auteurs d’âge et de caractère différents s’attaquent en même temps au même sujet.
Tout comme il y a des idées en l’air, il semble que dans l’atmosphère intellectuelle d’une société soient répandus des germes de situations morales analogues, qui, fécondés par les esprits en quête de matières artistiques, se modifient suivant les personnalités où ils sont tombés.
Catulle Mendès,—car c’est lui et Barrès que je prendrai pour sujets de cette méditation littéraire,—a choisi l’héroïne de son dernier roman, la Femme-enfant, dans le monde pervers où l’on s’ennuie à force de trop vouloir s’amuser. Dès son enfance, la jeune fille a été souillée par les attentats monstrueux d’un vieux débauché réfugié en province pour ses mœurs infâmes. Quand plus tard elle arrive à Paris, entrée dans l’armée du plaisir, elle ne recule devant aucune besogne. Cela lui coûte si peu: le sens moral est complètement éteint chez elle; mais cela ne lui fait aucun plaisir; elle ne fait que réciter (et c’est une métaphore qu’on excusera ici) un rôle appris par cœur. Elle est restée enfant, non pas quant aux sens, mais par tout ce qui regarde l’esprit. Sa croissance morale et intellectuelle, humaine en un mot, a été retardée; et à cette disproportion sa conduite emprunte un caractère d’étrangeté qui allume les désirs et exacerbe la volupté.
Sur son chemin elle rencontre l’amour vrai d’un artiste. Cependant l’amant ne peut la sauver de sa misère morale: la passion, pour généreuse qu’elle soit, c’est l’adversaire pour elle. Mais une main amie lui vient en aide, la main d’une femme, qui a été la providence de l’artiste et qui veut être aussi la sienne. L’amie, ou plutôt la mère, sait rendre la vie aux sentiments amortis dans son cœur par le malheur. Grâce à un miracle de dévouement exquis, elle rétablit le développement arrêté de son âme, et de cette fille sans pudeur renaît une femme pure, enlevée et comme consacrée par la mort à l’instant où la passion destructrice allait venir se mêler encore à sa destinée.
La même fatalité a présidé à l’existence de l’héroïne de Maurice Barrès, Petite-Secousse du Jardin de Bérénice. Si l’on ne regarde que les grandes lignes de son histoire, on est frappé de l’analogie des circonstances au milieu desquelles ces deux personnes ont passé leur vie. Et pourtant il est difficile de se figurer une divergence plus complète de la forme qu’une même idée générale a revêtue chez ces deux auteurs.
Maurice Barrès donne la parole non pas à l’amant de la jeune fille, mais à l’ami, au confident, j’allais dire au confesseur de Petite-Secousse. Tout ce qui est passion a été relégué à l’arrière-plan. Ainsi le récit, dès l’abord, descend de son piédestal d’anecdote piquante, sort du cercle exclusif réservé aux faits divers, et entre de plain-pied dans la vie courante.
L’ami du Jardin de Bérénice ne s’intéresse à cette existence insouciante et pervertie de petite femme-fille, ni par amour de la vertu,—il en est peu question dans le livre,—ni par amour du vice, mais simplement pour l’amour de l’humanité suivant l’évangile de Molière et des honnêtes gens. Il subit le charme qui se répand autour d’elle et il cherche à entrer avec elle en communion de sentiments. Il n’a pas, tant s’en faut, l’idée de tâcher de la comprendre ou d’influencer sa conduite,—comprend-on jamais quelqu’un, ou a-t-on de l’influence sur lui?—mais il veut qu’elle lui donne une conception nouvelle de la vie, et tandis qu’il lui prête sa sympathie, elle lui suggère en retour une compréhension plus élargie de l’existence humaine. Donc, ce qu’il nous raconte d’elle est moins un récit qu’une série d’impressions qui, tout en se complétant, montrent un but éloigné encore.
Au contraire, Catulle Mendès se met au point de vue de l’amant, et ce que son livre y gagne en fini est compensé par la perte de l’intérêt direct qu’il aurait éveillé en vous et en moi. L’histoire que l’on nous montre est devenue une affaire entre l’amant et sa maîtresse; la présence d’un tiers, comme vous ou moi, est superflue et, de plus, indiscrète.
Cependant l’artiste qu’est avant tout Catulle Mendès ne s’est pas contenté de cette mise en scène; il a fait un pas de plus, il a voulu intensifier l’impression d’étrangeté que nous cause son récit, en donnant à l’amant des aventures aussi extraordinaires qu’à sa femme-enfant. Lui aussi a joué de malheur dès son enfance. L’infamie de son père, traître à tous ses devoirs, pèse sur sa jeunesse; son nom est maudit, et le ressort de sa vie est brisé. Ainsi ces deux existences de honte qui se rejoignent portent coup double à notre sentiment d’horreur.
Tout ceci nous est raconté de façon de maître; des pauses savantes coupent le récit quand il menace de nous emporter trop loin, des scènes d’idylle relèvent par leur contraste la brutalité des tableaux de demi-monde et un style merveilleux, enveloppant sans mollesse, suit l’évolution des événements jusque dans leurs derniers replis, sans rien perdre de sa limpidité sereine. Et ce serait une œuvre parfaite si la forme en eût été complètement individualisée, et si elle ne trahissait parfois, par des rappels aux autres romans du maître, le savoir-faire du métier.
Mais en tout état de cause, combien la marche alerte du récit diffère du train-train que vont les choses dans le Jardin de Bérénice! A chaque instant le fil de l’histoire y semble perdu, le dessin des personnages y est lâché et les idées n’y sortent que lentement du brouillard qui les enveloppe à leur naissance.
Et pourtant, quel charme exquis quand, dès sa première page, le livre vient à nous tout palpitant de vie, se dérobant juste au moment où nous croyons le saisir, puis se livrant quand nous n’y pensons guère; se moquant de notre crédulité et nous flattant de ses caresses l’instant d’après; jouant à cache-cache, ou parlant de haut, et une autre fois nous révélant tous ses secrets, ou sollicitant humblement notre sympathie. L’action peut-être n’existe pas dans le livre: mais au premier abord il y a de l’action entre le livre et moi.
Je ne saurais mieux caractériser la manière différente des deux auteurs qu’en disant que Catulle Mendès traite son sujet comme si c’était une histoire du passé, tandis que Barrès me raconte des choses qui sont en train d’évoluer et qui m’intéressent directement.
Catulle Mendès est un artiste supérieur, qui sait donner à ses créations une forme transparente et absolue. Mais qu’est-ce que Barrès? La définition de son talent m’échappe encore. Sûrement ce n’est pas un artiste pur-sang. Il lui manque le don de faire marcher ses personnages et de raconter simplement leurs faits et gestes. Ses premières nouvelles, qu’il a publiées dans les Taches d’encre, sont mal venues, puisqu’elles ne savent point dire, même confusément, tout ce qu’il a voulu y mettre; quant à ses derniers romans il s’y trouve des parties qui semblent incomplètes parce que l’auteur aurait arraché à son manuscrit une dizaine de pages, qu’il lui aurait déplu de montrer au public.
Moraliste donc? Mais il ne l’est pas du tout, même au sens de Labruyère. Il a la touche trop légère; sa sensibilité ne lui permet d’appuyer nulle part; mobile comme l’onde, il n’a ni le fonds de pessimisme satisfait, ni même celui de scepticisme solide, dont chaque moraliste doit avoir fait provision avant de pouvoir penser à exercer son métier.
Mais enfin qu’est-ce que Barrès?
Que si je ne me suis point fait une idée de l’homme, qui plus qu’un autre représente la pensée intime de sa génération, tout ce que j’entreprends pour me figurer les tendances de l’esprit contemporain ne sera qu’un tâtonnement dans le vide.
Un entretien avec Barrès fixera-t-il mes idées flottantes? J’en doute. Mais en tout cas l’intonation de la voix, les manières de l’homme, la pensée surprise en négligé pourront me donner quelques indications.
Je vais demander à Jules Renard de me conduire chez lui.