UN PHILOSOPHE

—«Non, c’est une autre raison qui me fait agir,» répondit Barrès à Jules Renard, qui essayait de lui démontrer que c’était besogne inutile d’écrire le commentaire d’un livre qu’on avait publié. «Si je veux expliquer la route que mon esprit a suivie, route dont Sous l’œil des Barbares et Un Homme libre sont les étapes tandis que le Jardin de Bérénice en représente la station finale, ce n’est point par amour-propre d’auteur qui veut forcément occuper le public de lui, mais pour venir en aide à la génération qui nous suit et qui a le droit de savoir notre pensée entière. Je veux indiquer la direction générale à laquelle a obéi l’évolution de mes idées; sans quoi on s’attache trop aux détails ou à quelques expressions plus ou moins singulières. Et c’est la vue d’ensemble qui importe avant tout.»

Telles furent les premières paroles que j’entendis prononcer à Barrès après les politesses banales de l’introduction et elles me frappèrent non seulement par leur sérieux, mais aussi par le contraste avec l’air jeune et le ton de voix très jeune de l’homme qui parlait. Il était là, assis nonchalamment devant sa table de travail, jouant avec sa cigarette, sa figure un peu maladive d’adolescent illuminée par un sourire d’enfant gâté et volontaire, dominée par deux beaux yeux tendres, qui vous imploraient et vous captivaient. Le premier sentiment qu’on éprouvait pour lui était un mouvement de sympathie; puis venait la conviction qu’on avait devant soi une puissance intellectuelle d’une souplesse et d’une agilité remarquables et comme acquises par une gymnastique perpétuelle de l’esprit, mais une puissance qui se faisait respecter, désireuse, impatiente même de se faire respecter. Un tout composé de simplicité et de vigueur avec une petite, mais très petite pointe de fatuité.

—«C’est naturellement un défaut de l’écrivain, s’il a besoin d’expliquer après coup ce qu’il a voulu faire,» dit Barrès en continuant. «On n’a pas été maître absolu de sa pensée et de toutes les conséquences qui en découlent, au moment d’écrire, et on en a manqué le point saillant. Voilà pourquoi j’admire tant les gens qui ont la faculté d’exprimer complètement leur idée avec toutes ses circonstances et toutes ses nuances. Daudet surtout me paraît avoir ce génie-là.

«Peut-être aussi ce que j’ai voulu dire est-il plus compliqué qu’un récit de romancier, mais, tout bien pesé, puisque je ne suis pas clair, je reste en défaut.

«L’obscurité est toujours signe de faiblesse. On ne le comprend guère, quand on est jeune et qu’on cherche la formule de l’univers. On essaye d’exprimer ses idées à force de symboles, qui rendent peut-être un certain état moral momentané, mais qui ne peuvent servir à exprimer une conception nette de la vie. Il faut être mieux préparé pour cela, et c’est l’outillage qui nous fait défaut.

«Pour moi j’ai toujours fait de mon mieux pour donner à chaque phrase le degré de clarté qu’elle comportait, et je crois bien y avoir réussi. Quant à poursuivre exactement la ligne logique de ma pensée par la liaison des phrases, voilà où j’ai failli. La raison en est très claire pour moi. Aussitôt que je me mets à rédiger ma pensée, elle fait une évolution dans un sens ou dans l’autre et tout ce qui sur le papier se trouve fixé dans sa forme définitive pousse l’esprit vers une direction qui n’était pas dans l’intention originale. Ainsi, à chaque instant il y a un tournant dans le raisonnement et la conclusion ne correspond plus au début. Celui qui a pris la peine de suivre l’idée à travers cette transformation successive ne se récriera pas contre ce manque de logique, mais les autres jetteront le livre; et de notre côté nous n’avons pas le droit de leur demander un effort sérieux qui consisterait à suivre notre pensée dans tous ses détours.

«Un livre qui n’est pas clair est condamné d’avance, car pour obtenir du succès, il faut qu’on puisse formuler le contenu du livre en peu de mots. Il ne faut pas que le journaliste, qui en écrira la critique, hésite un seul instant sur la position qu’il prendra à son égard, et surtout il ne doit pas douter que le livre surpasse sa faculté de compréhension: si tel est le cas, le livre est perdu.

«Une chose encore peut sauver un ouvrage: c’est s’il présente quelque trait saillant qu’on puisse détacher, mettre en lumière, ou quelque fait personnel, supposé ou véritable, auquel on puisse s’attaquer. Cela explique, comme vous savez, la vogue des poésies de Byron, dans leur temps. Lorsqu’il posait devant le public un de ses pirates solitaires dans un accès de mélancolie, comme il vous en arrive dans tous les métiers honnêtes, chaque lecteur faisait l’entendu. On était assuré dans son for intérieur de bien comprendre la cause de ce chagrin; on reconnaissait dans le personnage le noble lord lui-même, et on savait de source certaine que Byron était voué au désespoir depuis qu’il avait tué sa maîtresse ou violé sa sœur,—les versions différaient, mais cela n’ôtait rien à la conviction du public. Et voilà des motifs puissants qui vous mettent un livre dans la main.

«Il ne devrait pas être question de ces commérages à propos de l’œuvre d’un artiste; aussi lord Byron aurait percé sans cela; pour lui, ce fut quelque chose d’accidentel que je cite seulement pour souligner ma pensée. L’artiste s’empare du succès et de la gloire, grâce à la vigueur de son talent et du plaisir intellectuel qu’il vient apporter. Mais, hélas! moi, je ne suis pas artiste; je n’ai pas même ce sens exclusif de l’art, qui est la première condition d’existence pour un artiste. Je ne dirai pas non plus que je suis philosophe: c’est un titre trop haut que je ne veux nullement réclamer; ce que j’avoue seulement c’est une grande prédilection pour la philosophie.

«Rien ne me charme davantage que de vagabonder dans l’espace libre des concepts. Croyez qu’il n’existe pas de passe-temps plus délicieux que de bâtir des systèmes en l’air. On se lance dans les nuages métaphysiques et on se grise à la contemplation des idées pures. Oui, c’est une espèce d’enivrement intellectuel. On ne comprend plus parfaitement ce que l’on pense ou ce que l’on voit; mais qu’est-ce que cela fait? Plus les idées sont vagues et plus nous nous sentons libres au milieu de l’atmosphère immense que nous respirons avec une volupté quasi-divine. Et voilà un exercice digne de l’esprit. C’est comme l’extase religieuse. Tout le reste en comparaison de ces jouissances du paradis des philosophes garde un arrière-goût terrestre de besogne servile et de curiosité malsaine.

«Je n’ai pas su résister toujours à certain penchant qui me portait à m’occuper du côté passager et anecdotique de la vie de tous les jours, mais j’ai aussi eu toujours la conviction qu’il ne m’était pas loisible de me livrer à cette inclination. En publiant Huit jours chez M. Renan, j’ai péché, j’en conviens, et je ne le ferai plus, quoique...

«Ah! j’ai encore dans mes cartons une petite collection de portraits que je me suis amusé à croquer, et de temps en temps il me vient la tentation de les donner au public, mais je n’en ferai rien.

«Si je voulais pourtant! Je pourrais écrire l’histoire anecdotique du mouvement littéraire de ces dernières années et j’aurais à relever des mots épiques. En a-t-on dit des paroles, splendides de niaiserie convaincue! Je me souviens d’un mot prononcé par un des coryphées de l’école symboliste, et qui pourrait servir de devise à l’histoire d’un parti.

«C’était dans les premiers temps de l’enthousiasme excité par les idées nouvelles d’art. Charles Morice, Vignier et quelques autres étaient convenus de s’assembler régulièrement une fois par mois pour traiter des intérêts de la jeune école symboliste. A l’ouverture de notre première réunion il y eut nécessairement quelque froid dans l’assemblée. Personne ne savait qui en prendrait la direction, ni par quoi commencer. Tout à coup, j’entends une voix qui dit: «Messieurs, le seul homme de notre siècle qui, par la concentration de sa pensée rappelle Pascal, je veux dire Théodore de Banville...» A ces mots, je ne pus retenir un sourire, très discret je vous l’assure, mais enfin il y avait de quoi. Sur ce Hennequin, qui se tenait aux côtés de l’orateur et qui me regardait tout le temps, parce qu’il craignait quelque opposition de ma part, me lança un coup d’œil furieux et interrompant le discours de son voisin il dit solennellement: «Messieurs, si nous ne nous prenons pas au sérieux, il vaut mieux ne pas continuer.» «Rester sérieux, oui, voilà bien l’attitude assez pénible en somme que nous avons gardée pendant quelques années à l’encontre du public et de nous-mêmes.»

Et Barrès répéta encore une fois le mot caractéristique: «Messieurs, si nous ne nous prenons pas au sérieux,» comme s’il voulait en faire goûter à ses auditeurs toute la délicieuse sottise. Pour lui, évidemment, l’anecdote avait déjà perdu sa saveur humoristique, si elle l’avait jamais eue à ses yeux, car il la racontait avec une nuance de mépris pour la duperie nécessaire et éternelle qui est au fond de toutes les relations humaines.

Et sans cesse sur son visage revenait cette petite moue dédaigneuse, pour être corrigée aussitôt par le sourire charmeur d’une grâce adolescente dont il soulignait les petites malices qui se glissaient dans la conversation. Habitude qui était devenue une seconde nature, sans être tout à fait naturelle pour cela.

L’entretien quitta bientôt le terrain des anecdotes, et Barrès nous parla du nouveau livre qu’il allait écrire.—«Un roman! Oui, si vous voulez, disons plutôt, pour rester dans la vérité, un volume de trois francs cinquante à couverture jaune. Vraiment, je ne sais pas encore quelle forme donner à mes idées. Je sais parfaitement ce que j’ai à dire: tout est là devant mon esprit, rangé nettement, je n’ai qu’à commencer à l’écrire. Mais c’est cela justement qui m’intrigue: j’ignore absolument ce que cela deviendra et j’ai l’impression que tout dépendra du ton de la première page. Sera-ce un traité moral? Les anciens déjà considéraient la sobriété comme une vertu. Ou verra-t-on l’éternel couple de deux cavaliers, chevauchant ensemble sur la route solitaire au coucher du soleil? Je ne saurais vous le dire.

«Mais non, le roman est démodé; c’est un cadre de convention qu’il faut remplir à toute force, et...

«Et pourquoi donc chaque livre n’aurait-il pas sa forme à lui?» dit Barrès soudain avec vivacité, comme si la question l’intéressait. «Est-ce que vraiment notre temps est assez peu spontané pour que nous ne possédions qu’une seule façon d’exprimer nos sentiments?

«Voyez donc les écrivains du dix-huitième! Quelle étonnante variété de genres pour y communiquer leurs idées. Laissons de côté les contes philosophiques de Voltaire et les dialogues de Diderot; arrêtons-nous seulement à Rousseau et remarquez la grande diversité des moules où il jetait ses pensées: ses Discours, le Contrat social, la Nouvelle Héloïse, l’Émile, les Confessions, les Rêveries: tous des sujets de roman et tous différents.

«Tout livre qui a exercé une influence sur le mouvement de la société a eu son allure propre, qui ne permet guère de le classer. Qu’est-ce que Don Quichotte? Et Pantagruel? Et Faust?»

Certes, des réflexions de ce genre, faites par un auteur qui cherche une forme littéraire pour son œuvre, dénotent une ambition qu’on ne peut pas appeler commune. Et tout cela fut dit sur un ton de bonhomie ingénue, qu’on pourrait tout aussi bien appeler discrétion,—là-bas, dans le cabinet de travail élégant où Maurice Barrès nous faisait l’honneur de nous recevoir.