PRÉLUDE
Permettez-moi de commencer par un conte.
Il y avait une fois un faune, très jeune et un peu sauvage, mais si peu! c’était plutôt un faune doux, timide et presque humain, quand il vint vivre parmi les hommes. Vite blessé par un mot dur, il revenait néanmoins parmi ses frères parce qu’il avait besoin d’être aimé et d’aimer à son tour. Ce besoin était si grand qu’il se sentait brûler les entrailles, comme par un feu véritable. Je dis les entrailles, car ce que nous nommons le cœur, chez les faunes est placé un peu plus bas. Les gens avec qui il vivait, gens gais et chantant presque toujours, s’amusaient de la gentillesse folâtre du petit faune. Et faune il l’était vraiment, quoique craintif de sa nature, plutôt mélancolique même, à cause du désir infini qui le consumait. Mais il était toujours prêt à faire d’étranges gambades.
Cependant un jour ses hôtes furent extrêmement surpris. On donnait, dans un immense jardin, l’un des banquets auxquels ils assistaient tous d’habitude, et ils demandèrent au faune une chanson. Il les étonna tous en modulant dans la perfection une mélodie d’ordre composite, triste d’abord, puis hardie et espiègle comme un page malin et se terminant par un finale tant soit peu grandiose. Les convives se regardèrent gaiement et se dirent: Encore trop de souvenirs des grands maîtres! mais bien du talent! et si jeune!
Pendant ce temps, le chanteur avait disparu: pour se dérober aux applaudissements? Ah! que non! les allées du grand parc l’avaient attiré et soudain de loin on entendit les sons d’une flûte magique. C’était le faune qui jouait un air pour son propre plaisir, un air libre et original, mais d’un charme si pénétrant, qu’on ne pouvait se soustraire à l’enchantement. Et c’étaient des sons coquets et tendres, extatiques, malicieux et mourants et d’une langueur si ravie qu’on éprouvait aux oreilles le chatouillement d’un mystérieux attouchement.
Lorsqu’on revit le faune, il avait subi une métamorphose. Ce n’était plus un faune; il était devenu semblable aux autres hommes: une jolie fille l’avait ensorcelé. Il avait pris les allures d’un amant très épris et presque d’un bon père de famille. Et il chantonnait des ariettes à la manière de Coppée.
Ensuite survinrent des malheurs graves pour tout le monde; le pays et la petite famille en furent accablés. Adieu la raison raisonnante et raisonnable! Le faune fit des siennes; il se prit à vagabonder, à gambader, à sauter par-dessus toutes les bornes du respect qu’on doit aux choses, aux hommes, et à soi-même. Et plus ses excès se multipliaient, plus il s’entêtait dans sa fierté de Titan escaladeur du ciel, jusqu’à ce qu’un beau jour la police vînt à s’en mêler et l’enserra derrière une grille forte.
Oui, on le mit sous les verrous, le pauvre faune; on voulut lui rendre la raison en le condamnant à regarder du mauvais côté de hautes murailles blanches.
Peut-être qu’elles lui apportèrent plus que de la raison. Car cette ardeur infinie, qui le consumait, ne trouvant plus d’issue, s’amassait au fond de son âme et y bouleversait tous les sentiments, comme le soc lourd de la charrue laboure la terre dure pour préparer la croissance du bon grain. Oui, ce temps-là fut une préparation douloureuse pour la germination d’un grain étrange.
Quand la leçon eut assez duré, la porte s’ouvrit et le faune s’enfuit dans la solitude: nouvelle métamorphose, il se fit ermite. Et au fond de cette retraite la fleur de la foi s’épanouit dans son âme, une fleur splendide, à la corolle blanche, dentelée, au cœur d’un jaune ardent, d’où se dégageait un parfum troublant. Le faune resta plongé en extase devant ce spectacle; un feu sacré courut dans ses veines et il sentit que tout son corps allait s’épanouir comme la fleur merveilleuse.
Des années passèrent ainsi. Un jour, un bruit lointain interrompit ses méditations. La rumeur de la grande ville avait frappé son oreille. Il hésita... et il partit.
Il espérait pouvoir garder la fleur intacte; il l’espérait, mais il ne le croyait guère. Cela dépendait des autres, des circonstances, des gens,—des autres en un mot. Il n’avait pas la force nécessaire pour la protéger, si on ne lui venait pas en aide du dehors. Je vous ai dit que c’était un faune; il se savait enfant de la nature, et malgré cela, il partit; il partit même à cause de cela, parce que c’était un faune.
Dans les rues de la méchante ville, il oublia de soigner la fleur splendide. Je crois même qu’elle fut un peu souillée et qu’elle se fana. Car, dans son extravagance, le faune, fou de liberté, ne croyait avoir retrouvé son indépendance que s’il se roulait dans la fange, et il tomba, et il tomba...! Mais, ô miracle! les couleurs de la fleur étaient si étroitement unies à son âme intime que sa splendeur ne pouvait complètement se ternir. Quoi que fît le faune, la fleur de la foi vivait en lui. Et auprès de l’éclat qui émanait de ses couleurs, sa vie déréglée,—ah! combien de fois déjà vécue et revécue!—commençait à lui donner du dégoût. Puis ce dégoût l’attirait, il y trouvait même une nouvelle jouissance: il n’avait point appris le dédain; et ce que le monde tenait pour vil, au contraire avait pour lui un certain charme. Il était autre, puisque c’était un faune.
Cependant la fleur s’épanouissait et lui révélait sa bassesse. Il se sentait balancé par deux forces opposées. Et ce bercement à la longue ne lui causait point de déplaisir. C’était comme un jeu d’escarpolette,—hip, houp, houp, hip,—les excès sensuels qui blessaient profondément son âme lui apportaient ensuite la douce pénitence,—hip, houp,—et la sainte extase, l’entraînant dans ses ravissements jusqu’au sanctuaire du ciel, le conduisait après tout—il savait bien où—houp, hip!
Finalement, il résolut de rester tel qu’il était; il ne se sentait pas l’énergie d’être autre. Et le faune, devenu vieux, mais toujours le même, devint un sage. Il voila sa figure sous le masque de Silène de Socrate,—encore une métamorphose; il devint un qui savait et qui connaissait l’unité de la vie depuis sa souillure ultime jusqu’à l’extase suprême. Il brisa tout de bon avec les conventions d’un monde qui s’arroge le droit de diviser les gens en castes et de leur distribuer des propriétés exclusives. Ils étaient devenus deux, qui vivaient à part,—la société et le faune. Et si le monde se permettait d’avoir son opinion sur le faune, le faune, lui, se croyait justifié à juger le monde.
Ce conte n’a ni sens, ni morale, ni logique, et cependant on peut en tirer une vague sagesse, comme on pourrait en tirer de la vie de Paul Verlaine, qui, en somme, ressemble un peu à cette légende. Voilà pourquoi je la prends comme texte pour mes méditations de ce matin, avant de voir le poète. On cherche bien parfois conseil auprès d’une fable de La Fontaine, pour vaincre quelque difficulté de la vie réelle. Mais c’est une vie humaine qui est en cause maintenant: nous ne pouvons pas en rester à la fable.
Autant que j’en puis juger, Verlaine a une certaine prédilection pour deux mots: comme figure de style et comme image, il aime à employer tout ce qui se rapporte à l’exil et il s’appelle de préférence un veuf.
De quelle patrie le poète a-t-il été exilé? De quel objet aimé est-il privé?
Dans une nouvelle d’une beauté parfaite, Louise Leclercq, Verlaine nous a peint, à sa façon, la société bourgeoise de Paris. Au premier abord, tout paraît très banal: il nous décrit un magasin quelconque de nouveautés, les bonnes gens qui en dirigent les affaires, avec une honnêteté et une exactitude irréprochables, leur fille saine, belle et bonne, l’enfant chérie de la maison. Mais on s’aperçoit bientôt que dans ce cercle restreint circule un large courant de vie profonde. Et par l’ingénuité de sa conception cette simple nouvelle prend les proportions d’un récit épique. Chaque personnage vit et respire dans son atmosphère personnelle, indépendant des autres; les sentiments et les actions correspondantes atteignent leur maturité complète; ce qui est vieilli se détache de son milieu sans laisser de lacune. Tout contact de la vie générale et de l’individualité, tout choc des individus entre eux est supprimé. Quand Louise, la jeune fille, quitte sa famille pour suivre son amant, le poète écrit simplement:
«Elle avait quitté ses parents sans un mot d’adieu, rien, rien et rien! Ce n’était ni une fuite ni un départ. C’était une destinée qui allait où elle devait aller. Tout sentiment autre que l’amour était aboli pour elle. Son action n’était pas de la révolte, même instinctive, mais bel et bien la vie qui passait, la tirant à sa suite.»
Cependant l’amour filial ne nous est point proposé comme une quantité négligeable dans ce monde-là. Seulement, il n’entre dans le cœur de la jeune femme qu’à son temps et sans être accompagné de repentirs superflus. Le sentiment du devoir nous apparaît comme un fruit, qui croît et mûrit d’après ses propres lois.
C’est là une conception toute païenne de la vie. La vie, suivant le poète, est bonne en soi; elle aide chacun à son tour à conquérir sa place au soleil, et elle rejette comme une chose inutile le conflit des devoirs. A nous de lui laisser poursuivre sa route et de ne pas lui opposer une résistance folle. Alors l’existence marchera d’un pas sûr et rhythmique: elle sera complète en soi.
C’est de cette vie-là que le poète se sent exilé; il peut la reconstruire, il peut essayer, grâce à son imagination, de modeler d’après cette conception ce qui l’environne: mais tout cela ne ressemble en rien au monde qu’il voit devant lui. Et ce qu’il chérit dans cette patrie de son esprit et de ses vagues souvenirs préhistoriques, c’est qu’on y laisse libre jeu à la personnalité humaine, tandis que le cours général des choses y est fixé suivant une loi certaine.
Car le poète sent vivement le besoin d’une loi et même d’une loi sévère; mais il ne veut pas se laisser forcer la main par elle, il veut l’accepter librement. Il est d’abord et avant tout un homme de l’âge d’or, un homme semblable à ceux dont parle Gœthe dans son Élégie romaine:
«Dans les temps héroïques, quand les dieux et les déesses aimaient encore aux cieux comme sur terre, le désir succédait au premier regard, et la jouissance au désir.»
Mais il est prêt à faire légitimer cet état de choses pour lui si naturel, à condition toutefois que la nature aura fait d’abord valoir ses droits. Il n’y a pas d’opposition pour lui entre la loi et la nature de l’homme; l’une aide l’autre, mais la nature doit toujours aller devant.
Cette figure idéale de femme, qu’il nous a montrée dans Louise Leclercq, c’est pour le poète l’incarnation naïve de cette règle fixe de la vie, qu’il accepterait loyalement de tout cœur.
«Elle, c’est la bonne chrétienne, la mère par excellence, l’épouse aimante et la femme forte, en un mot l’unième sur mille.»
Verlaine ne l’a pas trouvée. Il est veuf.
Il ne comprend rien à notre société qui donne droit de préséance aux lois, et qui ne connaît point d’autre liberté que celle acquise par l’observation de ces lois. D’après lui, c’est le monde renversé, et voilà pourquoi l’opinion du monde lui est indifférente; il est à mille lieues d’elle, il la trompe et il la méprise.
Il y a eu dans son existence un moment où il crut découvrir pourtant une certaine harmonie entre la société et sa nature. C’était dans les premiers temps de son mariage. L’amour d’une vierge l’avait fait réfléchir sur sa vie. Jusque-là il avait vécu à l’aventure. Qui donc, tant qu’il est jeune, irait penser à des rapports avec la société et le monde? Et s’il a eu des parents attentifs à son bien-être, s’il a été entouré de la sollicitude d’une mère, il n’a guère eu besoin de se prémunir contre les attaques dans cette bataille de la vie. Éprouve-t-on du chagrin,—et une nature comme celle de Verlaine, ouverte à toutes les impressions, vibrante à chaque attouchement, a dû dès son enfance beaucoup souffrir,—on les considère comme une injustice du sort, et c’est un motif à faire des vers: on n’est pas encore parvenu à la triste expérience qui vous apprend que la fatalité n’existe pas en dehors de nous et que notre caractère lui-même est notre destinée.
Cependant cette vie insouciante ne saurait durer. Un honnête homme, qui aime sincèrement, se pose d’instinct quelques questions au moment où il va entrer dans le mariage. Il ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment de sa responsabilité, l’idée que le bonheur de sa vie désormais ne dépendra plus de lui seul. Et Verlaine, qui dans son extase croyait voir les sept cieux que lui ouvrait la petite main de la femme adorée, a certainement fait de son mieux et avec toute la probité possible pour se plier à ce que ce nouveau monde des amours légitimes exigeait de lui.
Alors,—pour la première fois peut-être,—lui est venue la conscience de sa diversité d’avec la société ordinaire et de son isolement spirituel. «C’est de là que date ma blessure,» dit-il de son mariage dans son autobiographie (en citant Baudelaire). Il espéra pendant quelque temps que la femme qui lui avait donné l’avant-goût du ciel puiserait dans son amour assez d’énergie pour le conduire sûrement à travers la vie. Mais cette conviction s’ébranla et soudain il eut le pressentiment d’un péril qui s’approchait.
A la veille de rompre irrévocablement avec la société, il écrivit les chansons qui se trouvent au commencement des Romances sans paroles. Ce ne sont pas les plus beaux vers qu’il ait faits, mais ils sont uniques dans son œuvre, uniques aussi peut-être dans la littérature française par le charme immédiat qu’ils exercent sur l’auditeur, sans qu’ils lui laissent le temps de s’en rendre pleinement compte. C’est le vrai Verlaine, et le poète entier qui parle dans ces créations exquises; il ne pense qu’à lui et à ses sensations confuses; rien, mais rien absolument, ne vient se placer entre le poète et nous. C’est du Verlaine d’avant la chute.
Je le vois d’ici, à ce moment décisif de sa vie, comme s’il était devant moi, berçant sa rêverie voluptueusement triste au souvenir de la musique qu’il vient d’entendre. La petite femme, encore chérie un peu, vient déjouer quelques-uns de ses airs favoris; elle a quitté la chambre, mais le piano reste ouvert. Il semble que des ombres de sons voltigent dans l’appartement, et ces fantômes vagues se dessinent devant l’esprit du poète et prennent une voix, ah! bien silencieuse, mais plus pénétrante que la musique entendue. Et c’est comme si cette voix en allée, qui parle encore, était l’emblème du passé, qui est resté pour bercer dans ses bras son âme endolorie. Pourquoi ne saurait-il durer, ce passé irrévocable? Ah! mourir au balancement de ces sons évanouis en pâles visions, sur l’escarpolette des heures fugitives, berceuses ailées du repos éternel!
Mais voici qu’arrive déjà l’avenir; il le touche presque de la main, et le poète n’ose pas regarder devant lui:
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville.
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine.
Il m’est presque impossible de m’arracher à cette période de la vie du poète. Comment affirmer qu’il n’aurait pu y avoir un développement graduel et harmonieux de son talent et de son caractère?
Mais les circonstances s’y opposaient, les fatales circonstances; elles brisèrent impitoyablement les liens qui l’attachaient à une vie régulière et le poussèrent de toutes leurs influences malignes dans une direction extrême. La guerre de 1870 et la Commune troublèrent définitivement le calme dans la petite famille du poète, et le forcèrent à se réfugier à l’étranger. Sa femme ne l’y suivit pas; elle avait séparé son sort du sien. Un jeune homme, d’un génie violent, qui touchait presqu’à la folie,—j’ai nommé Arthur Rimbaud,—avait pris dans le cœur du poète la place qui avait appartenu à l’épouse et à l’enfant. Et ces deux natures exagérées, Verlaine et Rimbaud, rivalisaient à qui surpasserait l’autre dans les excès d’une vie déréglée... La fin de cette liaison fut marquée dans l’existence du poète par une terrible déception et une humiliation profonde.
Il faut détourner son regard de ces misères inhérentes à l’humanité et qui s’attaquent toujours aux plus faibles, aux meilleurs peut-être d’entre nous...
Faible, Verlaine l’était, mais il avait aussi cette force de résistance qui paraît être donnée aux faibles; il y avait en lui un principe indomptable de vie vivante et créatrice, et ce principe le sauva au milieu de la honte où il était plongé.
Il se réfugia dans la foi catholique: il déposa aux pieds du Sauveur toutes les passions qui le tourmentaient.
Son cœur agité et meurtri avait donc trouvé le repos qu’il cherchait? Plus encore, l’idéal dont il avait porté jusque-là en lui l’image confuse, l’idéal d’une règle parfaite, se révélait à lui sous les traits de la Mère des croyants: une loi d’amour qui, dans sa grande harmonie, absorbe toutes les dissonances de l’individualité, pourvu qu’elle veuille se livrer à sa direction.
On dirait presque que, pour des natures sensuelles comme celle de Verlaine, l’Église catholique incarne le mieux l’idéal de la vie païenne, si elle n’avait un petit défaut: son manque de réalité.
Dans la solitude, où chacun se bâtit le monde à sa guise, Verlaine pouvait être bon catholique, mais même là, si je ne me trompe, sous le sérieux de la piété véritable se mêlait déjà soit quelque emphase, soit un grain de gaminerie, qui ni l’une ni l’autre ne pouvaient passer tout à fait pour des ingénuités. Lorsqu’il revint à Paris, ce qu’il y avait d’artificiel se démasqua. Il lui était impossible de tenir à la longue son âme dans cet équilibre instable et comme il avait cherché son salut dans un renoncement absolu à tous les désirs, il lui fallut bien tomber et retomber parfois dans l’extrême opposé.
Et Verlaine, pauvre Saturnien, goûtant au fruit défendu, se débattant contre la tentation, mais toujours ressaisi malgré lui, donna au monde, se donna à lui-même, le spectacle des plus terrifiantes secousses morales.
Et ce fut une fureur de se perdre dans l’assouvissement de ses désirs brutaux,—oh! l’orgueil et le triomphe d’oser être ainsi devant les regards des hommes!—Et en même temps ce fut un effort profondément sincère, qui voulait être cru sincère, pour atteindre les hauteurs du renoncement au sein de la volonté divine.
Son caractère avait divorcé d’avec lui-même.
Est-ce que l’unité, cependant, n’existerait pas, grâce à la conscience même qu’il a du divorce de sa personnalité?
«Mais elle y est, l’unité de pensée!» proclame le poète dans un des rares passages où il parle de lui en prose, d’une manière directe; «elle y est au titre humain, au titre catholique, ce qui est la même chose à nos yeux.»
L’homme, en ces lignes, prend le pas sur le catholique; gardons-lui sa place.
Son dernier volume de vers, Bonheur, me paraît être un essai pour réunir les éléments discordants de son caractère. Est-ce que je vois juste? Est-il possible que cette blessure se ferme, que cette existence répare le tissu rompu, grâce à la force de guérison et de renouveau que donne la véritable vie!
Mais d’où me vient cette sollicitude? Et les vers seuls du poète ne me suffisent-ils pas?
Comme si dans le poète on pouvait jamais oublier l’homme!
Être poète, c’est être une puissance, et cette puissance vient de l’âme. Tandis que l’artiste nous promène dans des décors de la vie, le poète se donne exclusivement lui-même et dans le cours de son existence il devient lui.
Mais quelle va être mon impression sur l’homme, sur Verlaine, quand je vais me trouver devant lui?
J’ai tâché de me préparer à cette entrevue en me le représentant d’abord comme guidé par l’instinct plutôt que par la raison; ensuite, je me suis efforcé de compenser la faute commise en cherchant une intention rationnelle à ce que le poète a voulu faire sans pouvoir y parvenir jusqu’ici.
La réalité sera différente, à coup sûr, de l’image que je me suis faite, mais c’est seulement en corrigeant continuellement ses impressions que l’on se rapproche de quelque chose qui ressemble à la vérité.