INTERVIEW

L..., qui devait donner au Figaro un article sur Verlaine, me permit d’assister à son entretien avec le poète. Nous le trouvâmes au café François Ier, vers les dix heures du matin, au moment où les cafés ont encore leur air de prosaïque propreté. La lumière tamisée, qui filtrait dans la salle oblongue, éclairait faiblement la figure hâve du poète qui nous attendait, le regard fixé sur l’invisible.

Le visage était flétri et fatigué. Son long carrick lui donnait l’air d’un pauvre vieux chanteur des rues, exposé depuis des années au vent et à la pluie; un chapeau mou usé couvrait son crâne chauve. Toute cette mise donnait l’impression d’une physionomie de bohême qui vit dans son rêve sans se soucier de ce qui se passe en dehors de lui. Seul, un foulard de soie jaune au cou éclatait comme une note gaie et troublante de gaieté dans la gamme grise de son extérieur morne.

Un vague sourire de bienvenue passa sur ses traits vieillis lorsqu’il nous vit arriver.

Oh l’étrange mobilité de cette physionomie! Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’une variété étonnante de sentiments étaient déjà venus y marquer leur empreinte, tout en lui laissant son ton dominant de tristesse vague; tel l’effet sombre d’un paysage mis en relief par des ombres de nuages qui fuyent sous la pluie et le vent. Tantôt le front du poète se renflait, les narines palpitaient et le malin satyre apparaissait, avec des yeux tirés aux coins, qui appellent la jouissance. Tantôt ses sourcils se fronçaient, le regard indiquait la colère, la main frappait la table, la voix avait des éclats de tonnerre—pour se changer en un rire franc qui se modérait tout à coup et passait, par une transition subtile, au sourire timide d’un enfant qui craint la punition. Car il y avait un côté enfantin dans ce visage de vieux pécheur, et ses gestes nerveux étaient ceux d’un gamin qui ne se sent pas à son aise et tire ses habits. Puis c’était un tantinet d’affectation qui perçait dans ses manières, ou une teinte légère de blague, qui se figeait dans l’expression d’ennui d’un homme qui ne se soucie plus de rien au monde. Et cette dureté des traits se fondait dans les brouillards d’une mine distraite qui regarde l’espace sans rien voir.

La façon dont Verlaine accueillit les nouveaux venus fut d’une parfaite bonhomie: c’était la bienveillance affectueuse avec laquelle on caresse un chien étranger.

Il n’y avait, à coup sûr, rien d’apprêté ni de conventionnel dans cet homme, soit dans ses paroles, soit dans ses manières. Il se laissait aller. Je ne sais pourquoi le premier sentiment que cet accueil fit naître en moi fut un mouvement de répulsion, ou plutôt une sorte de déception. N’en est-il pas presque toujours ainsi quand on arrive pour la première fois devant un chef-d’œuvre célèbre? On est vexé qu’il n’ait pas quitté pour nous sa mise négligée de tous les jours, et qu’il ne nous reçoive pas avec un franc sourire de bienvenue. Or, le chef-d’œuvre est à sa place, au musée, depuis des siècles déjà, et à la longue il est devenu assez indifférent aux hommages; peut-être même qu’il est lassé de toutes ces admirations passagères.

—«Je suis gai,» dit Verlaine, «comme vous voyez, et je peux rire de bon cœur. Pourquoi le Figaro a-t-il dit récemment que j’avais la mine renfrognée? Dans mon enfance, oui, j’étais sombre et ne me mêlais guère aux jeux de mes camarades; Albert Millaud a dû probablement se rappeler ses souvenirs du collège où nous avons été ensemble. Mais maintenant tout cela a changé. Qu’y a-t-il de meilleur au monde que la gaieté?»

Ceci était dit avec une intonation de voix si indécise qu’il semblait tenir aussi peu à son grief contre le journal qu’à sa réputation de gaieté.

L’interviewer profita d’une petite lacune dans la conversation pour sortir son carnet.

«Vous m’excuserez, n’est-ce pas?» dit L... «J’ai noté quelques points sur mes tablettes. Dans vos vers, il est souvent question de loups. Ce sont probablement des souvenirs d’enfance de la Lorraine?»

—«Non,» dit Verlaine d’un ton très bref (sa jeunesse ne semblait pas être un sujet qu’il aimât à aborder). «Si je ne me trompe, je n’ai vu des loups que bien plus tard, pendant mes voyages dans les Ardennes, un ou deux loups tout au plus. Pour des loups, ce qu’on peut appeler des loups, j’en ai vu de toute espèce et en grand nombre durant toute ma vie.»

Il n’y avait aucune amertume dans ces paroles: il semblait plutôt qu’il excusât la façon d’agir des loups.

—«Et les circonstances au milieu desquelles vous avez été élevé?»

—«Excellentes.» Le poète tira ces mots d’une distance infinie. «Mes parents avaient quelque fortune; elle n’a pas duré longtemps entre mes mains. Peuh!»

—«Et de quoi avez-vous donc vécu, alors?»

—«J’ai donné des leçons.»

—«Qu’est-ce que vous avez enseigné?»

—«Après la Commune j’ai donné des leçons de dessin en Angleterre. Plus tard, j’ai enseigné toute sorte de choses dans un pensionnat tenu par des prêtres.»

—«Et votre femme, où était-elle pendant ce temps?»

—«Elle s’est remariée; je n’ai plus rien à faire avec elle. Mon seul désir est de revoir mon fils.»

—«Il ne peut pas être indiscret de vous faire une question à propos d’une chose sur laquelle vous vous êtes prononcé vous-même dans vos poèmes, sans la moindre réticence. Votre condamnation...»

Verlaine tambourinait très doucement de la main sur le marbre de la petite table.

Soudain, à la demande proposée, le poète leva la tête; un éclair passa dans ses yeux; mais ce ne fut qu’un instant: son visage reprit presque aussitôt son impassibilité, et l’on sentait que derrière cette expression vague des traits il cachait la blessure de son âme toujours saignante.

—«Ah! l’histoire fatale; nous nous étions querellés..., j’étais furieux et...,—alors il alla chercher du secours;—laissé seul, je bus verre sur verre, je me soûlai jusqu’à en devenir fou de rage. Lorsqu’il revint, hors de moi, je le menaçai de nouveau...—Des gens vagues s’emparèrent de moi...» Pendant le récit de ses malheurs, les doigts du poète allaient et venaient, dessinant des gestes en l’air, nerveusement, pour suppléer aux lacunes.

«Le château où l’on m’enferma fut un véritable asile, après toutes les souffrances des anciens temps.

«Le directeur vit bien que j’avais agi par folie, et me traita d’une façon convenable. Il me prêtait des livres, un Racine, un Shakespeare; j’ai pu y travailler et même refaire mon éducation, qui avait été un peu négligée par ma propre faute.»

Voulant réparer l’indiscrétion de sa dernière question, en montrant son respect pour le grand talent de l’artiste, L... continua:

—«Je crois que le fait est unique dans l’histoire littéraire. On n’a jamais vu un poète, comme vous, arrivé à un certain point de sa carrière, se poser un programme de travail, le communiquer au public, puis l’exécuter fidèlement. N’est-ce pas? Vous avez dit: désormais mon œuvre se divisera en deux parties; je publierai une suite de poésies qui glorifieront la foi et tout ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, et en même temps, parallèlement à cette série de poèmes, j’en donnerai une autre qui peindra dans toute leur vérité les excès des passions humaines. Vous avez réalisé ce que vous vous êtes proposé en écrivant Amour, puis Parallèlement, qui donne la face opposée; enfin vous venez de publier Bonheur, où, en rétablissant l’équilibre rompu par Parallèlement, vous avez de nouveau cherché à donner une saine et bonne théorie de la vie. Une persévérance de programme aussi caractérisée témoigne d’une grande énergie morale.»

—«C’est de la sincérité, pas autre chose,» dit Verlaine; et il parut chasser de la main un brouillard qui flotterait devant ses yeux. «J’ai eu vraiment la foi, pendant les années passées loin de Paris, après mon malheur; je me sentais pur, j’étais chaste; j’avais le bonheur et la santé. Nulle mauvaise pensée ne me venait. Mon esprit était calme et c’était une sensation presque physique. Il me semblait que je portais sans cesse du linge propre et neuf. Je m’étais attaché à un de mes élèves, il me remplaçait mon fils; j’étais pour lui un père et un frère aîné. Pourquoi tout cela n’a-t-il pas duré? Il paraît que la fatalité ne l’a pas voulu; tout a tourné contre moi; ce que j’aimais me fut enlevé par la mort, ce qui me retenait à la vertu s’est rompu comme un lien qui casse.»—Cette allusion à la mort de sa mère et de son jeune ami fut faite rapidement; tel quelqu’un qui se hâte de passer sur une surface fragile qu’il entend craquer sous ses pas.—«Ensuite il y eut des débats mesquins, soulevés je ne sais par qui, à propos d’intérêts qui me touchaient. Il me fallut venir à Paris pour trouver de quoi vivre, et, arrivé là, j’ai fait le plongeon. Ç’a été la grande dégringolade!»

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton très doux, légèrement ironique; pas un grain de mélancolie dans l’inflexion de la voix; c’était le satyre plutôt qui apparaissait aux coins de la bouche et au retroussis des lèvres; et en même temps on ne pouvait se défaire de l’impression que des ombres de souvenirs, mais des ombres seulement, glissaient sur les traits flétris du visage impassible.

L... ouvrit de nouveau son carnet.

—«Il y a encore une question que je voudrais bien vous faire,» dit-il. «Vous avez renouvelé le vers français, n’est-ce pas? en variant la dimension des vers, en déplaçant leur césure, en remplaçant parfois la rime par la simple assonance. Qu’est-ce que vous pensez maintenant de toutes ces réformes? Est-ce que vous leur donnez une grande valeur?»

—«Ah! je ne l’ai pas fait exprès,—et souvent oui, je l’ai fait exprès,» dit Verlaine en se reprenant avec l’ingénuité d’un grand artiste qui livre ses secrets. «J’ai voulu faire comme dans les livrets d’opéras, où des vers longs alternent avec des vers brefs, suivant que la musique et la déclamation l’exigent. Je dois aussi beaucoup à l’exemple de Mme Desbordes-Valmore; sa poésie, un peu naïve sous le rapport de la forme, je l’avoue, a eu une grande influence sur mes façons de penser et d’exprimer mes sentiments dans ma seconde période. Car j’attache très peu d’importance à tous ces petits artifices de style et de versification. C’est bon pour les commençants. Eh! je ne veux pas dire que, à présent encore, je ne les emploie pas de temps en temps, mais au fond ce ne sont que de petites «canailleries». Comme je l’ai dit dans Bonheur, et comme je le répète à qui veut l’entendre: il n’y a rien au-dessus du bon vers français classique, qui est bien plus expressif et bien plus souple qu’on ne le croit d’ordinaire. Je suis pour la tradition saine et virile, moi.»—Le poète s’était tout à fait tiré de sa torpeur; il frappa le marbre fortement pour donner de l’accent à ses paroles.

—«Bonheur n’est pas un livre facile à lire: c’est un livre dur, mais on sent que la vie a passé par là. Il n’y a pas une page de ce livre qui n’ait été vécue. C’est là que je termine la confession que j’avais à faire au monde: j’ai soulagé mon cœur et je me sens libre, à présent, d’agir à ma guise. Je vais entreprendre une œuvre nouvelle. Que sera-ce? Du théâtre? Ce n’est pas impossible. Ah! si je pouvais compter sur quelques années de bonne santé! Mais je suis malade, et puis j’ai mes passions qui ne m’abandonnent pas.»

Puis il ajouta: «Je vous demande pardon, mais permettez-moi de prendre congé de vous pour aujourd’hui. Au revoir.»

Et le poète s’en alla, traînant sa jambe malade, en homme brisé par la vie.

—«J’ai mon article, je le vois complet devant moi,» dit L... en prenant mon bras pour quitter le café. «Savez-vous, je n’ai pas osé faire toutes les questions qui me brûlaient les lèvres. Il y a des vers énormes dans ces poésies de Verlaine, qu’avec toute mon expérience de boulevardier je n’arrive pas à comprendre. Il y a là des abîmes de perversité, dont j’aurais été bien curieux de l’entendre parler. Par exemple, que dites-vous de ce vers... Mais non, ne creusons pas ces choses-là en plein midi,—il est vrai que le soir ce serait encore plus dangereux, n’est-ce pas? Laissons-les donc simplement de côté.»

Voir un poète se soumettre aux tortures de l’interview, l’entendre avouer ses secrets intimes, comme des affaires de tous les jours: voilà une espèce d’humiliation, même pour celui qui ne fait qu’assister au spectacle, parce que tous, quelque petits que nous soyons, nous avons part à cette humanité torturée pour le plus grand plaisir du public. Et pourtant je sentais confusément que sous cette humiliation de l’homme il se cachait quelque chose de très grand qui passait les bornes de mon esprit. Oh! l’humble résignation du poète! Témoin de cette scène, avais-je éprouvé quelque déception? Oui; et, cependant, j’eus plutôt le sentiment d’être porté par un pouvoir mystérieux.