«BONHEUR»
Je vais relire Bonheur, ce livre dur, comme dit le poète. Je sais maintenant que c’est le dernier mot de sa sagesse et qu’on y trouve la clef de sa personnalité.
Il me semble voir au seuil du livre ce même mot où se résumait mon impression de l’entretien auquel j’avais assisté: Résignation.
L’ordre de la nature inspire de la confiance au poète.
Laissez la faire, la nature, et elle fera bien.
Or la nature est simple...
Elle procède avec douceur, calme et lenteur.
Ne demandons pas trop à la vie! Qui sommes-nous donc pour poser des conditions? Nous n’arrivons à notre valeur qu’en nous soumettant au grand tout. N’attachons pas trop d’importance à nos vues particulières, à nos haines, à nos amours. Déposons le fardeau de nos griefs, laissons-les là, et livrons-nous aux flots de la mer du Renoncement suprême.
Toutefois, il ne faut pas oublier les symboles, qui nous consolent parmi les épreuves de la voie douloureuse que nous suivons sur terre: le symbole de l’incarnation de Dieu, le symbole de la Cène, par lequel nous participons à son corps divin. Ce ne sont pas les symboles seuls qui nous maintiennent dans la bonne route, mais aussi toutes les pensées pieuses qu’ils suggèrent en nous. En sanctifiant notre corps, ils assujettissent les passions de la chair à notre volonté. Oui, ils font de notre chair l’armure par laquelle nous nous défendons contre les coups du Malin; peut-être que nous sentons encore les blessures, même à travers cette cuirasse, mais nous ne craignons plus les attaques; et nous marchons d’un pied sûr, pleins d’une respectueuse piété, sur la route que nous avons choisie de notre plein gré.
Avant tout, soyons simples dans nos actions et dans nos pensées; qu’il n’y ait en nous que pardon et amour.
Et, porté par ce courant, le fleuve des vers de Verlaine se perd au sein de l’éternité.
On se tromperait fort, en croyant n’avoir affaire là qu’à des lieux communs de morale facile, et qui coulent mollement des lèvres d’un prédicateur populaire. C’est la confession d’une âme que nous entendons, et tout ceci a pour le poète un sens tout à fait personnel. Ce livre de la résignation a été pour lui, qui l’a vécu, un livre dur à faire; sa vie a passé par ces feuillets intimes, et il en est resté quelque chose à leurs marges. Que le fleuve est calme dans sa marche majestueuse! Mais regardez de plus près: voyez les tourbillons de ses flots, ses gouffres à peine entraînés dans le mouvement général, ses courants profonds en sens inverse! Ce livre a une vie individuelle, comme tout ce qui est vivant.
Les paroles de pardon ne sortent pas naturellement du cœur du poète; loin de là, elles lui sont arrachées par une force qui le contraint et qui le fait souffrir:
Le pardon des offenses
Comme un déchirement.
Il aimerait bien à se venger, quand il pense à ce que son existence aurait pu être, si, à l’heure du péril, une main amie s’était tendue vers lui pour le sauver, quand il se souvient que celle dont la place était à ses côtés l’a persécuté, l’a trahi, l’a poussé du pied dans l’abîme. Sûrement le temps de la vengeance arrivera; et cet espoir seul le soutient encore. Mais il préfère renoncer à cet appui des heures mauvaises, il se dépouille de sa haine et de sa fierté:
L’abandon des vengeances,
Comme un délaissement.
Alors seulement il flotte en plein courant sur les eaux de la pitié et du sacrifice:
Boire la bonne honte,
Être toujours plus doux.
Jusqu’à ce qu’un nouvel écueil lui barre sa route et que le poète s’agite et résiste pour, à la fin, courber la tête en reconnaissant dans la main même qui lui envoie des épreuves le pouvoir divin qui veut son salut. Puis encore...
Car ce «bonheur-ci» est troublant et il finit par nous inquiéter, nous les spectateurs qui aurions voulu en être témoins. Soudain vient la rafale qui met à nu les profondeurs de l’âme et qui fait déborder les flots tumultueux des passions. On croirait que la tempête s’est emparée de ce cœur et souffle des quatre coins: puis tout à coup le calme complet; encore quelque léger frisson peut-être à la surface; mais ce sont des vagues qui ne sont pas encore rentrées dans l’ordre, et c’est fini.
Partout de ces contrastes dans ce livre. Voici quel avenir il ouvre à un jeune ami:
Soyons tout l’un à l’autre enfin! et l’un pour l’autre
En dépit des jaloux, et de nos vains soupçons
A nous et cette fois, pour de bon, renonçons
Au vil respect humain où la foule se vautre,
Afin qu’enfin ce Jésus-Christ qui nous créa
Nous fasse grâce et fasse grâce au monde immonde;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Qu’ils entrent dans ma joie, et goûtent mes louanges;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Et voilà pourquoi les anges et les archanges
«S’écarteront de devant Moi pour avoir admis,
«Purifiés de tous péchés inévitables
«Et des traverses quelquefois épouvantables,
«Ce couple infiniment bénissable d’Amis.»
Ainsi dans l’extase d’avoir découvert enfin le compagnon qui prend part à son âme, il dispose d’avance des places d’honneur au Paradis, et elles semblent à peine leur suffire.
Tournons le feuillet, et à propos du même jeune homme nous lisons:
Rompons!...
... Amitiés d’ennuis et de débats...
O pour l’affection toute simple et si douce
Où l’âme se blottit comme en un nid de mousse!
Et fi donc de la sale «âme parisienne»!
On dirait presque que, dans l’œuvre de Verlaine, les poèmes qui vont le plus loin en perversité, sont encore rassurants en comparaison de l’équilibre d’âme que Bonheur préconise. On sait que là l’extrême limite est atteinte; et voici qu’au milieu de la tranquillité on craint un bouleversement. Un livre très dur, ce Bonheur! Dans sa naïveté apparente, il est bourré d’énigmes et de trahisons, comme les abîmes de la mer, comme le cœur d’un enfant.
Et dans tout cela, au milieu de cette confusion, je ne sais quelle impression résignée; elle est dans ce livre, le visage troublé, les yeux hagards, à vrai dire, mais elle y est, la Résignation!